‹ Orateurs et hommes d'étatChapitre 13 sur 46 · Villemain, XVJII* siècle · texte numérisé non relu

Villemain, XVJII* siècle

ait jamais étonné les hommes finira par s'user , contre la force résistante et souple de la liberté politique et du gouvernement de la parole.

( Quel intérêt varié présenterait Thistoire des Chambres anglaises pendant cette période I Quelles excellentes leçons de politique et d'éloquence offrirait l'analyse de leurs débats quotidiens I Mais notre tâche est plus modeste ; et, à présent que nous avons dessiné le cadre, nous allons étudier la physionomie aimable de l'un de ces grands hommes, le plus français de tous par ses inclinations et ses idées, Charles Fox, et, parallèlement, la haute et sévère figure de son adversaire, William Pitt : car il est impossible de juger l'un sans juger aussi l'autre par comparaison.

11 nous a paru intéressant de rapprocher l'étude nouvelle de M. Villemain de celles que M. de Rémusat a écrites sur le même sujet en 1854 et 1856*, et de les éclairer par les jugements de MM. Thiers, de Viel-Castel, Guizot, Lanfrey et Macaulay.

Dans la Tribune moderne comme dans le Tableau de la littérature au dix-huitième siècle, M. Villemain montre surtout chez Fox l'homme

1. Revue des Deux Mondes, 1" décembre 1854, !•*■ janvier 1856. Ces études se retrouvent au tome II de L'Angleterre au dÀx-huitième sièclCy 1856 (chez Didier).

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public, l'orateur oi&ciel ; il décrit son rôle à la Chambre des Communes en historien et en homme de lettres. M. de Rémusat, rendant compte des Mémoires et des Correspondances de Fox» publiés par lord John Russell, fait œuvre de critique et de politique à la fois, et, sous le rôle extérieur, étudie l'homme intime, avec ses sentiments secrets, ses hésitations, ses craintes, tous ces mouvements de Tâme qu'un chef de parti doit souvent cacher, autant à ses amis qu*à ses adversaires.

A un second point de vue, l'auteur de la Tribune moderne ne prend pas parti pour telle ou telle politique, pour celle des whigs ou celle des tories. Certes, on sent qu'il a gardé tout son enthousiasme pour le fils de Chatham ; mais, s'il admire toujours avec une égale ferveur celui « qui fut un des plus grands athlètes de la parole. le ministre dirigeant de l'Europe, et montra tout à la fois la supériorité du génie parlementaire sur les conseils des rois absolus et la force d'un État libre contre un peupKen révolution», il n'en aime pas moins l'éloquence entraînante et généreuse, la bonté, Tâme profondément humaine du leader de l'opposition. 11 ne recherche pas qui des deux suivit la politique la plus sage, la plus habile : non, ce qui l'attire ce qui l'émeut dans

la vie de Fox comme dans ceUe des autres orateurs illustres qui ont dû le meilleur de leur force et de leur gloire aux institutions parlementaires, c'est l'image des sociétés gouvernées par l'intelligence et par la raison, c'est le spectacle de la puissance morale de l'homme sur l'homme, c'est le développement des énei^ies de l'esprit humain par la liberté. Le professeur qui, dans son cours de 1827, s'était montré digne de ces grands hommes, était heureux de saisir de nouveau dans leurs inspirations une des plus belles formes de la littérature, le talent et le génie appliqués aux affaires publiques; l'ancien ministre de la monarchie de Juillet se plaisait à retrouver dans les fortes et paisibles délibérations du Parlement d'Angleterre le souvenir des libertés perdues, consolation des mauvais jours.

A ces sentiments, M. de Rémusat en joignait d'autres. Philosophe libéral, partisan décidé de Talliance anglo-française, ami de lord Holland (le neveu et l'héritier de Fox), et de M. Thiers (le panégyriste du Consulat), il se range résolument du côté des whigs, dont il partage les idées, sinon les passions, et glorifie les larges vues et la politique de leur chef. Tout en s'inclinant devant le caractère de Pitt, il montre ses ^reurs, ses faiblesses, il le fait descendre du piédestal où l'a

élevé M. Villemain, et met à sa place son glorieux vaincu.

n est d'autant plus piquant de rapprocher ces jugements différents, que M. Villemain et M. de Rémusat sont les deux seuls écrivains français qui aient consacré à Fox des études spéciales. Ils se complètent, se corrigent Tun l'autre, et la vérité sort de la comparaison.

Dans les luttes du Parlement comme sui les champs de bataille, il y a une minute qui décide de tout : perdue, elle ne se retrouve pas. Dans la vie de Fox, ce moment arriva en 1782.

Il avait alors trente-trois ans, et il y en avait plus de treize qu'il était à la Chambre, * plus de huit qu'ijt combattait dans l'opposition, à la tête des w^higs. Après avoir débuté brillamment dans le camp des tories, auxquels le rattachaient ses traditions de famille, et accepté de lord North les fonctions de lord de l'Amirauté, puis de la

1. Il avait été élu en 1768 par le bourg de Midhurst, quoiqu'il n*eût pas les vin^^ ans exigés pour siéger.

Trésorerie, il s'était senti attiré par les idées libérales dont Burke était l'interprète brillant et honoré ; et lorsque, à vingt-cinq ans, ayant perdu son père, sa mère, et son frère aîné, il était devenu tout à fait libre, il avait secoué définitivement le joug d'une politique étroite et dure, et avait trouvé dans le parti whig le rôle qui convenait le mieux à la fougue de sa nature, à l'indépendance de son caractère, à la générosité de son esprit. Depuis lors, malgré les désordres d'une jeunesse dévastée par les plaisirs et par la folle passion du jeu *, il n'avait cessé de grandir, luttant avec un sens politique et un génie oratoire toujours croissants contre l'administration faible, imprévoyante et bernée qui devait précipiter la scission des colonies d'Amérique.

En 1782, le désastre qu'il a tant de fois prédit est consommé. L'Angleterre, déchue et haïe, sans un allié en Europe, est troublée par des discordes intestines, et il semble que les horreurs

1. Voir les détaUs curieux donnés par Horace Walpole sur le club d'Almack^s, où Fox et les jeunes gens de qualité jouaient des rouleaux de 50 liv. st., avec des masques pour cacher leurs émotions et de grands chapeaux de paille ornés de fleurs et de rubans pour protéger leurs yeux contre la lumière. Fox avait souvent une troupe d'usuriers juifs qui attendaient son lever dans une pièce qu'il appelait sa chambre de Jérusalem. En 1774, lord Holland paya pour son fils 3,500,000 francs de dettes.

de la guerre civile vont succéder aux humiliations de la guerre étrangère. L'Irlande s'agite; 40,000 hommes ont pris les armes. De tous côtés les factions fermentent; un fanatism c ignorant appuie par des séditions les lois odieuses contre les catholiques. A Londres, le peuple s'est ému, a ouvert les prisons, brûlé les églises, s'est avancé un jour jusqu'aux portes de la Chambre des Communes; le Parlement a failli être emporté dans la tourmente, et avec lui la Constitution et les libertés du pays. Le gouvernement est désemparé, ou plutôt il n'y a plus de gouvernement.

D'où viendra le salut? Où est l'homme qui, dans la tempête, va saisir le gouvernail? Il ne peut évidemment se trouver que dans les rangs de cette opposition qui seule reste debout au milieu des malheurs de la patrie, d'autant plus grande qu'elle a tout fait pour les prévenir. Serace Burke ? Burke, sans doute, impose par l'intégrité de son caractère ; il séduit les imaginations par son éloquence brillante, enthousiaste, presque poétique; mais ce n'est point là un esprit ni une parole de gouvernement *, surtout en ce

1. Burke eut plusieurs fois une fâcheuse influence sur Fox: c'est ainsi qu'en 1784, il ne vit pas tous les dangers du bill des Indes, et qu'ensuite il encouragea l'opposition violente de Fox cou ire Pitt.

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pays et à cette époque : c'est par le raisonnement, par la logique, presque par le calcul, non par des métaphores, qu'il faut prendre et mener ces Anglais, soucieux avant tout de Tintérét national. Ce qui répond véritablement alors à leurs instincts positifs, pratiques, c'est la précision vigoureuse de Fox, cette discussion serrée, savante, cette vivacité et cette sûreté d'attaque et de riposte, cette habileté de démonstration et de réfutation dans la véhémence, cet art consommé de tactique parlementaire à travers tous les entraînements de l'improvisation la plus abondante et la plus naturelle, tous ces dons qu'il déploie depuis huit ans au service de la plus noble et de la plus juste des causes. Quant au fils de lord Chatham, il vient seulement de quitter les bancs de l'Université pour ceux de la Chambre des Communes et d'entrer dans le rang, derrière Fox ^ : qui donc

1. Pitt fit son maidm speech le 26 février 1731. Lord North dit que c^était le meilleur premier discours qu*il eût entendu. Fox, incapable de jalousie, félicitait son jeune collègue, lorsqu'un vieux membre, le général Grant, lui dit : c Eh ! monsieur Fox, vous louez le jeune Pitt pour son diseourS) et vous faites bien, car, excepté vous, il n'y a pas dans la Chambre un homme qui pût en faire un pareil, et, tout vieux que je suis, je m'attends à vous voir tous deux combattre, entre ces quatre murs, comme j'ai vu faire vos pères avant vous. » Le compliment était assez maladroit ou assez perfide. Le jeune homme répondit avec tact : « Je ne ais aucun doute, général, que vous n'aimassiez à vivre

alors pourrait songer à mettre en balance ce/ enfant avec le leader illustre, expérimenté et victorieux de Topposition*?

A ce moment, Fox apparaît donc, par la logique des événements autant que par sa propre supériorité, comme Thomme le mieux fait pour prendre en main les destinées du royaume. Il a pour lui l'opinion publique et la majorité du Parlement, il ne lui reste plus qu a conquérir le roi.

Cette conquête, il est vrai, n'était point facile, car George III, esprit étroit et obstiné, détestait Fox*^ à qui il ne pardonnait ni son éclatante rupture avec le pouvoir, ni les scandales de sa vie; et Ton sait à quel point Tinfluence personnelle de ce monarque altéra la sincérité

aussi vieux que Mathusalem. 30 — Gibbon comparait l'éloquence de Pitt à un joli petit yacht bien peint. « Malheur à lui, disait-il, s'il vient à se heurter contre le gros bateaa noir à charbon de Charles Fox ! » — C'est le joH petit yacht qui allait couler le gros bateau.

1 . On dit que lady Holland, avec ses instincts de mère^ avait prévu du premier coup le grand avenir de Pitt et qu'elle avait dit un jour â son mari : « J'ai vu ce matin lady Chatham; il y a là un petit "William qui n'a pas huit ans, et qui est réellement l'enfant le plus distingué que j*aie jamais vu, élevé si régulièrement et si correct dans sa conduite, que — remarquez bien mes paroles I ~ ce petit garçon sera une épine dans le côté de Charles pendant toute sa \ie- »

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