Tableau du xviîv siècle
nistres n'auraient pas mieux fait de réserver le choix des conimissaires à Tautorité royale, c'està-dire à eux-mêmes. »
Oui, sans doute, le bill, en lui-même, était excellent, analogue au projet que Cbatham avait . conçu lors de son second ministère et que la\ maladie l'avait empêché de réaliser, bien supérieur à celui que William Pitt fit voter plus tard; oui, sans doute, Fox avait beau jeu à s'armer contre Pitt des idées de Chatham et à lui rappeler les paroles de celui-ci au duc de Grafton : « Je regarde la mesure relative à l'Inde comme le plus grand des objets, si j'ai quelque sentiment de ce qui est grand. » Mais quoi !
l'heure était-elle donc propice pour engager une si grosse partie, pour attaquer les privilèges d'une corporation puissante, pour soulever un conflit avec la Cité, peut-être avec le roi ? Fox pouvaitil comparer son pouvoir chancelant à celui de Chatham au faîte de la gloire? Se sentait-il donc tellement solide, tellement sûr de l'appui du Parlement et de la Cour pour ajouter de telles difficultés à celles qu'il rencontrait déjà? Si l'intention était généreuse, elle était singulièrement dangereuse aussi, et tous les ennemis du Cabinet devaient naturellement en profiter.
Ils en profitèreni peu loyalement, cela est vrai :
Fox fut victime d'une conspiration de Ciour. Ce « droit de conquête », dont parle M. Villemain, ce droit de conquête en vertu duquel Pitt reprit le gouvernement, était une violation, sinon des lois constitutionnelles, au moins des bonnes règles parlementaires; si le jeune homme était « fort de son génie ï), il fut fort aussi, ce jour-là, des abus de pouvoir de la royauté ; et M. de Rémusat a pu dire avec raison : « C'était la première fois, depuis la reine Anne, qu'un Cabinet était ainsi destitué, id
Mais il faut reconnaître que ce second ministère Fox, s'il ne s'était pas rompu sur cette question, serait tombé sur une autre ; il n'était point né viable : Fox avait d'avance condamné son œuvre le jour où il avait renversé Shelburne et Pitt par des moyens si peu dignes de lui. Qu'importaient, après cela, les plus beaux projets de réformes? La racine étant pourrie, les fruits ne pouvaient venir à terme : dans les États où la liberté est la garantie naturelle de l'honneur, l'exercice du pouvoir, qui est la récompense légitime des services rendus à la patrie, devient aussi, par la logique des choses, le châtiment des coalitions immorales, fondées sur la seule ambition ou sur l'intérêt personnel.
Fox, rejeté de nouveau dans l'opposition, où
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il croyait rester quelques semaines, et où il devait rester vingt-<ieux ans, — presque toute sa vie ! — Fox ne se rendit pas un compte bien exact de Tétat de Topinion et parut encore une fois trop pressé. Sûr de l'appui de la Chambre, qui, touchée comme lui dans ses intérêts et dans sa dignité, partageait le ressentiment de sou leader à Tégard des lords et du roi, il crut pouvoir se lancer aussitôt dans une guerre acharnée contre Pitt, qu'il poussa dans ses derniers retranchements et qu'il força à lutter malgré lui avec une énergie égalé. Mais il ne suffisait pas d'avoir pour soi les députés, il fallait aussi avoir les électeurs. Or, s'il est souvent malaisé aux politiques de ne pas confondre leurs passions avec celles des assemblées où ils s'agitent , c'est une clarté d'esprit encore plus rare de savoir distinguer les sentiments des Chambres de ceux du pays. Il faut à un homme d'État beaucoup de sang-froid et de finesse pour démêler, à travers ses propres idées et ses propres émotions, à travers les agitations parlementaires et les intérêts des partis, ces mouvements divers, souvent secrets, qui forment l'opinion. C'est précisément dans ces difficultés, c'est dans la juste appréciation et la combinaison rapide de ces éléments complexes qu'éclate la supériorité de l'homme
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d'Ëtat d'an pays libre sur le ministre d'un pouvoir absolu, si grands que soient ses mérites : il ne suffit pas d'avoir raison, il faut persuader les Chambres ; il ne suffit pas de marcher avec les représentants de la nation, il faut s'assurer que la nation elle-même vous suit toujours : car, si vous vous laissez emporter trop vite, le jour où vous vous retournez vers le pays, dont vous avez besoin, il est trop loin , et ne vous entend plus. C'est ce qui arriva à Fox aux élections de 1784 S lorsque Pitt — qui n'eût pas mieux demandé, au début, que de traiter a^ec son rival et de former un ministère de conciliation*, mais obligé par lui de combattre pied à pied, à son corps défendant — se sentit assez fort pour dissoudre la Chambre, et remporta la victoire.
1. EUes furent très orageuses ; à Westminster, circonscription de Fox, il y eut des troubles graves. C'est alors qu'on vit la duchesse de Devonshire et sa sœur distribuer sur la place publique des cocardes aux couleurs de Fox, bleu et chamois. Ces couleurs devinrent même celles d'un costume de club que portaient ses amis.
2. Il avait fait déjà des ouvertures à Fox par deux fois : la première lorsqu'il était ministre, la seconde lorsque Fox rélait. La seconde fois, à la vérité, il avait posé comme condition l'éloignement de lord North, et Fox s'était écrié : « Pourquoi ne me conseille-t-on pas de voler dans les poches par la même occasion ? » Cette fois-ci, (qui était la troisième), Fox n'avait plus les mêmes raisons pour refuser un rapprochement.
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« La force inattendue de la majorité nouvelle ne peut s'expliquer que par la lassitude et le dégoût que les divisions sans terme et les luttes sans fruit des hommes politiques avaient justement produits dans les esprits. Dans cette joute stérile des partis et des fraction 5 de partis, les caractères avaient perdu leur autorité et les talents leur prestige. La coalition surtout avait porté une funeste atteinte au crédit de ceux qui l'avaient faite, et le public ne trouva pas qu'il y eût raison, pour leur rendre le pouvoir, derenverser une administration établie et d'en déposséder le chef, qui, pour le mérite éclatant et pour les opinions populaires, n'était au-dessous d'aucun autre. »
Retenons ces paroles de M. de Rémusat : nous aurons le droit et le devoir de les lui rappeler lorsque, dans ses conclusions, il offrira, pour ainsi dire, William Pitt en holocauste à la gloire de son rival.
Dès à présent, quels que soient nos sentiments de sympathie pour le chef des whigs, nous sommes obligés de reconnaître que c'est lui-même qui a contribué à défaire par des fautes politiques répétées Tadmirable situation qu'il s'était faite par son opposition si persévérante, si courageuse à la guerre d'Amérique; c'est lui qui
a compromis pour de longues années la réalisation de ses principes et l'avenir de son parti ; c'est lui, il faut bien le dire, qui, après Pitt, a le plus travaillé à la puissance de Pitt. Voilà ce qu'il ne faut pas perdre de vue si nous voulons porter un jugement équitable sur ces deux hommes d'État et sur les études de leurs historiens.
On sait comment le jeune ministre, s'étant fait pardonner (à la différence de Fox) les origines de son pouvoir, et appuyé dès lors sur le pays , le Parlement et la Couronne , se montra digne de la confiance générale. La première partie de sa carrière, jusqu'à la guerre contre la France, a depuis longtemps réuni dans une admiration commune ses adversaires et ses partisans * ; presque tout le monde s'accorde à louer les grandes mesures économiques et financières qui honorèrent son administration ; tout le monde rend hommage au patriotisme qui les inspira * ; et il semble que la Nature elle-même ait voulu venir en aide à son génie le jour où elle dissipa tout \ coup la démence de George IH, et raffermit,
1. Voir Essai historique sur les deux Pittj par M. de Viel- Castel.
2. Voir Pitt et les Finances de V Angleterre, de 478i à 4792, par M. Çalmon (1865).
avec la raison du prince, le pouvoir du min/stre. Macaulay, peu suspect de bienveillance à. l'égard de Pitt, et désireux, d'ailleurs, de mettre en contradiction avec sa mémoire ceux qui se proclamaient ses disciples, fi revendiqué pour la politique libérale cette période de huit années, ce Pitt première manière :
' « Arrivé au pouvoir, il fit honneur aux engagements qu'il avait pris en entrant dans la vie publique envers les partisans de la réforme parlementaire : en 1785, il présenta un projet pour l'amélioration du système représentatif, et il obtint du roi, non seulement que Sa Majesté s'abstiendrait de parler contre ce projet, mais encore qu'elle le recommanderait aux Chambres dans un discours du trône. Cette tentative échoua; mais on ne peut guère douter que, si la Révolution française n'eût pas amené une violente réaction dans l'opinion publique, Pitt n'eût accompli avec peu de difficulté et sans danger cette grande œuvre que Grey ne put accomplir plus tard qu'en employant des moyens qui ébranlèrent pour quelque temps l'État jusque dans ses fondements. Lorsque l'attention du Parlement fut pour la première fois appelée sur les atrocités de la traite des nègres, aucun abolitionniste ne fut plus zélé que Pitt ; lorsque la
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maladie cmpôcha Wilberforce de paraître en public, soQ ami le ministre le remplaça efficacement. En 1788, une loi fort humaine, qui mitigcait les horreurs commises à bord des bâtiments, fut votée en dépit de l'opposition de quelques-uns des collègues de M. Pitt, grâce à son éloquence et à sa résolution. En 1791, il concourut sincèrement avec Fox à soutenir la saine doctrine constitutionnelle d'après laquelle une mise en accusation n'est pas annulée par une dissolution du Parlement. Dans le cours de la même année, les deux grands rivaux défendirent en commun une caus& infiniment plus importante : ils ont le droit de partager entre eux le grand honneur d'avoir ajouté à nos statuts la loi inestimable qui place la liberté de la presse sous la protection du jury... Sa conduite depuis la fin de Tannée 1783 jusqu'au milieu de l'année 1792 fut celle d'un honnête ami de la liberté civile et religieuse ».
Mais où tout lé monde n'est plus d'accord, et où notamment M. Villemain et M. de Rémusat diffèrent d'avis, c'est sur la conduite de Fox et sur celle de Pitt à l'égard de la France révolutionnaire et impériale. Or, c'est là évidemment la question la plus intéressante à discuter, non seulement parce que c'est celle qui nous touche
de plus près, nous autres Français, mais parce qu'elle a tenu la place la plus considérable dans Fcxistence de ces deux grands hommes, et qu'elle est, en quelque sorte, la pierre de touche de leur caractère, de leur intelligence, de leur politique.