Dans le Tableau duxvui* siècU et dans la Tribune moderne
rOX ET PITÏ i&t
en son nom. Quelles furent alors les angoisses, les secrètes souflfrances de cet homme généreux, dont les événements venaient contredire chaque jour les prédictions et semblaient condamner la politique, qui voyait se soulever contre lui, à la suite deBurke, tous ses anciens amis, — Portland, Spencer, Fitz- William, Loughborough, Carlisle, Malmesbury, Windham, EUiot, * — mais que sa foi maintenait ferme, dans son isolement, contre l'animadversion croissante de l'Angleterre et de l'Europe : c'est ce que nous apprennent ses papiers intimes, ses lettres à lord Holland, son neveu, qui voyageait alors sur le continent *. Il y a là des cris d'indignation contre le Manifeste de Brunswick, des cris de joie lorsque les Prussiens battent en retraite, mais aussi des cris de douleur au 10 août et au 2 septembre :
« J'avais à peine remis mon âme des événements du 10 août, lorsque l'horrible nouvelle du 2 septembre nous est parvenue, et réellement je regarde les horreurs de ce jour et de cette nuit comme l'événement le plus désolant qui soit
li Son parti se réduisit, atix Communes de 160 voix à 50, et, aux Lords, à 10 ou 12.
2. Memorials and Correspondence of Ch, J. FoXf editcd by Jobn Russcll^ 1853^ 1855.
jamais arrivé à ceux qui sont comme moi inébranlablement attachés à la vraie cause. »
L'Angleterre, excitée par l'exemple contagieux de la France, se couvrit de clubs et de sociétés secrètes; des meetings séditieux s'organisèrent et de graves désordres éclatèrent à Londres. Fox sentait mieux que personne le danger de ces manifestations qui compromettaient les intérêts de sa cause en même temps que ceux de la liberté; mais il était condamné par sa situation à combattre les mesures dirigées par le pouvoir contre les actes révolutionnaires qu'il désapprouvait, de même qu'il devait continuer à soutenir la théorie de la paix alors que la nation presque entière la regardait comme incompatible avec son honneur.
On pourrait se demander si M. Villemain a suffi-
^' samment insisté sur ce contraste entre le rôle
^, public et les sentiments intimes du chef de
t l'opposition pendant la révolution française.
Nous aurions également des réserves à expri-
': tner sur sa conception du rôle politique de Pitt
à la même époque. D'un mot, nous dirons qu'il nous a donné un Pitt -tout d'une pièce, plus grand que nature, ou du moins quelque peu différent de la réalité. C'est ainsi, par exemple,
> qu'il nous le représente, dès le début de la Ré-
volution, attendan et préparant la division des
whigs afin d'anéantir toute opposition et d'entreprendre avec l'appui d'une majorité compacte cette guerre nationale qu'il projette déjà contre la France :
« N'avait-il pas dès lors l'ambition de se faire le chef et le défenseur des rois de l'Europe, et, à leur tête, d'entreprendre une lutte aussi longue que sa vie contre ce grand peuple qui allait déborder sur l'Europe? Dans la prévoyance de cette terrible épreuve, n'est-il pas à croire qu'il songeait que la liberté du gouvernement britannique peut quelquefois affaiblir son action, et qu'une guerre, pour être puissamment soutenue par l'Angleterre, a besoin d'être nationale, voulue par l'Angleterre? Les traditions de son illustre père étaient devant ses yeux pour lui dire que les efforts contre l'Amérique avaient été anéantis par la puissance d'une opposition qui sans cesse invoquait tous les sentiments généreux au profit des insurgés, et qui, refroidissant le zèle public pour une cause injuste , rendait la victoire des soldats anglais impopulaire et aggravait la honte de leurs défaites. C'est par là, bien plus que par d'autres motifs, qu'il faut expliquer la circonspection et la lenteur de Pitt. Pour entreprendre ce qu'il voulait, il attendait qu'il y eût peu de monde prêt à le
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blâmer. Il sentait que, dans une lutte si terrible à soutenir au dehors, l'opposition intérieure» si elle était trop nombreuse, trop puissante, si elle conservait tous ses chefs, serait mortelle à l'énergie de l'Angleterre ; et il ne voulait pas attaquer un peuple en révolution avec la moitié des forces d'un peuple libre. »
Eh bien, non! tout cela n'est pas exact : ni en 89 ni en 90, ni en 91, Pitt ne songea à une intervention armée.
Assurément, il serait excessif de prétendre que a sa politique étrangère fut longtemps à peu près nulle, et quil parut peu soucieux de détruire ou atténuer les tristes effets de la paix de 1783* -ù : car, en 1787, le roi de Prusse ayant armé pour soutenir le prince d'Orange, son beau-frère, dans ses démêlés avec le parti démocratique des Provinces- Unies , et le ministère français ayant manifesté l'intention d'intervenir, Pitt parut se préparer à la guerre et intimida par sa vigueur la cour de Versailles, dont la faiblesse en cette circonstance eut des résultats déplorables; dès lors il avait relevé en partie au dehors le prestige de l'Angleterre, qui, l'année suivante, conclut une triple alliance avec le roi de Prusse et le Stadthouder.
i. RémUsat*
Mais, lorsque la Révolution éclata, il se contenta d'assister aux premières convulsions de la France, pensant qu'elle y épuiserait ses forces, son sang, sa gloire ; il ne prévit nullement que l'Angleterre pourrait être menacée et forcée de combattre. La preuve en est que, en 1791, il fut sur le point de déclarer la guerre à la Russie, pour des griefs douteux : il est clair que, s'il avait eu à ce moment l'idée d'une lutte avec la France et d'une coalition européenne, il n'aurait pas songé à porter ailleurs son effort et à rompre avec une des puissances dont le concours lui devait être le plus utile. Ainsi, chose étrange ! c'est Fox, l'adversaire constant de la guerre, l'ami de la France, c'est Fox qui, en empêchant un conflit avec la Russie, a le plus contribué à rendre cette puissance, et par suite l'Angleterre, disponibles contre nous *; et c'est au contraire Pitt, qui, par un de ses premiers actes de politique extérieure en 91, se fut mis dans l'impossibilité de combattre la Révolution en 93.
Au commencement de 92 encore, il disait à la Chambre : « Incontestablement, il n'y a jamais eu d'époque de l'histoire de ce pays où, d'après la
1 . Cest à cette occasion que Catherine II plaça dans son cabinet le buste de Fox entre ceux de Détnosthène et de Cicéron. Elle lui écrivit de sa main pour le remercier.
situation de l'Europe, nous pussions plus raison* nablement espérer quinze ans de paix que nous ne le pouvons faire en ce moment. ï) Et ce n'était point là une déclaration platonique, ni une manœuvre parlementaire, car il proposait en même temps un dégrèvement considérable d'impôts. Au mois de novembre de la même année, c'est-à-dire quand Louis XVI était depuis trois mois déjà au Temple, lord Gren ville, ministre dirigeant de la Chambre des Lords et le membre le plus éminent du Cabinet après Pitt, contemplait d'un œil fort tranquille le succès de nos armes et se félicitait d'avoir résisté aux avances de la coalition. Il écrivait à son frère : « Nous ne ferons rien... Je suis de plus en plus convaincu qu'on ne peut préserver mon pays de tous les maux qui nous environnent qu'en nous tenant entièrement à l'écart , et en veillant bien à l'intérieur, mais en faisant très peu de
chose etc. » Au Parlement, ses collègues ne
tenaient pas un autre langage.
Bien plus : à ce moment, et jusqu'aux premiers jours de décembre, Pitt cherche toujours à transiger avec Fox, à gouverner avec lui. Les lettres et les Mémoires publiés par lord John Russell nous font connaître le détail curieux de ces négociations. C'est le premier ministre qui fait les
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avances, qui offre quatre places dans le Cabinet, qui parait prêt à transiger sur les grandes questions pendantes, la réforme parlementaire, Tabolition de la traite des noirs, l'abrogation de l'acte du test, et même la politique à l'égard de la France I C'est Fox qui se défie , qui fait des difficultés et qui exige, comme garantie, soit l'abandon de la Trésorerie à quelque personnage neutre, soit l'exclusion de Pitt en même temps que la sienne.
Le fait est que l'entente , si elle avait pu s'opérer alors, n'eût point duré longtemps. Les violences de la Convention , dont le contre-coup ébranlait les institutions et jusqu'au trône britanniques, les provocations de Brissot contre Pitt, qui se voyait à la veille d'être déclaré l'ennemi commun des peuples conviés en masse à l'insurrection, le péril qui menaçait la Hollande, devaient enfin lasser la patience du ministre et engager l'honneur de la nation ; et il faut bien reconnaître qu'à ce moment la politique de nonintervention devenait impraticable. Fox avait beau dire, en rappelant éloquemment ses prédictions d'autrefois sur la guerre d'Amérique :
a Quel homme, aimant la Constitution de l'Angleterre et en portant les principes dans son cœur, pourrait souhaiter le succès de Brunswick
après avoir lu son Manifeste? Je confesse que j*ai ressenti une sincère tristesse, une vraie consternation, car j'ai vu dans le triomphe de cette conspiration : non seulement la ruine de la liberté en France, mais la ruine de la liberté humaine » ; Fox avait beau alléguer que les menaces de la France n'étaient encore que des paroles blessantes, que la Hollande n'avait point invoqué l'appui de l'Angleterre son alliée ; puis, au point de vue militaire et diplomatique, il avait beau développer la pensée de Machiavel et de Montesquieu sur le danger d'attaquer un peuple en révolution et d'y déchaîner une force sans Umites, on doit avouer — et c'est M. de Rémusat qui parle — que ces arguments « ne réfutaient pas complètement la théorie de la guerre à la veille du 21 janvier », et qu'à cette heure suprême « la poUtique d'isolement, ou d'égoïsme national , comme on voudra l'appeler, n'était plus de saison. »
Ainsi, voilà la vérité. La guerre ne fut point, chez Pitt, un système préconçu, comme semble > le dire M. Villemain ; il ne la commença qu'à son I son corps défendant, sous l'aiguillon de la né- ] cessité et de l'opinion publique. Macaulay et j M. Guizot ont mieux touché ce point. Voici le ' passage de Macaulay:
« Certains écrivains français Tont dépeint comme un Annibal voué dès l'enfance par son père à une haine éternelle contre la France, comme ayant, par des intrigues mystérieuses et des prodigalités corruptrices, poussé les chefs des Jacobins à commettre les excès qui ont déshonoré la Révolution, et comme ayant été le véritable auteur de la première coalition. Ces écrivains ne savent rien de son caractère et de son histoire. Il était si loin d'être un ennemi mortel de la France, que ses louables efforts pour amener une alliance plus étroite avec ce pays au moyen d'un traité de commerce sage et libéral lui attirèrent les sévères reproches de l'opposition. Il eut à s'entendre dire dans la Chambre des Communes qu'il était un fils dégénéré, et que sa partialité pour les ennemis héréditaires de notre île devait faire frémir les ossements de son illustre père sous les dalles de l'abbaye de Westminster.
» Il n'aimait ni la guerre ni le pouvoir arbitraire. C'était un ami de la paix et de la liberté, mais qui fut entraîné par un courant contre lequel il était à peine possible qu'une volonté ou une inteUigence humaine luttât sans être vaincue, et il fut ainsi poussé hors de la ligne que lui tmçaient ses goûts et à laquelle ses facultés et
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son expérience le rendaient propre, pour adopter une politique qui répugnait à ses sentiments et qui n'allait pas à ses talents...
» Pressé à la fois par son maître et ses collègues, par d'anciens amis et par d'anciens adversaires, il renonça lentement et avec répugnance à la politique qui était chère à son cœur. H tra* vailla de toutes ses forces à éviter la guerre européenne. Quand la guerre européenne éclata, il se flatta encore qu'il ne serait pas nécessaire pour son pays d'y prendre part. Jusqu'à la fin de Tannée, il continua de nourrir l'espoir que l'Angleterre pourrait rester neutre. Mais il était impossible de contenir les passions qui faisaient rage des deux côtés de la Manche. Pitt céda au courant *. »
M. Guizot s'est exprimé dans le môme sens :
a La politique extérieure n'était pas naturellement et par goût sa première pensée, lobjet favori de son activité. L'agrandissement ou l'empire extérieur de l'Angleterre par la diplomatie ou la guerre n'était pas son désir dominant. Les affaires intérieures du pays, sa prospérité, le perfectionnement de ses. institutions, le développement de ses forces propres et vitales, le progrès
1. Macaulay, Essais historiques et biographiques, 1859, {W.Pitt.) (Trad. Guillaume Guizot.)
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de la justice envers tous et du bien-être de tous, c'était la première et constante préoccupation de M. Pitt. Bien différent en cela de son père, lord Chatham, il avait surtout à cœur le bon gou^ vernement au dedans et la paix au dehors, con vaincu que le bon gouvernement au dedans ferait au dehors, dans l'occasion, la grandeur comme la force de sa patrie, et prêt, s'il le fallait, à en faire lui-môme l'épreuve, mais sans la désirer.,, ... Quand la Révolution française éclata, il persista d'abord dans son sentiment et son attitude pacifiques ; il reconnaissait l'indépendance des nations quant à leurs affaires intérieures , et n'avait nul dessein d'intervenir dans celles de la France. Ce ne fut qu'à la dernière extrémité, et lorsque la Convention nationale ne lui laissa plus de choix entre la paix et la guerre, que Pitt se décida à la guerre, et entra dans la coalition déjà formée contre la France. Une fois engagé dans cette route, il y marcha avec son activité, sa persévérance et son autorité naturelles. En y marchant, il tomba dans beaucoup d'erreurs sur les dispositions de la France, les mesures de la guerre et les chances des événements; il commit beaucoup de fautes, beaucoup d'actes inutilement hostiles et plus violents, plus irritants dans l'exécution qu'ils ne l'étaient dans son in-
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tonlion. Mais sa disposition générale ne changea point : il souhaita toujours le rétablissement de la paix en France , saisit avec empressement toutes les occasions d'entamer des négociations dans ce dessein, éprouva toujours un vif regret en les voyant échouer... * »
Au lieu de mener les événements, il fut donc bien plutôt conduit par eux. Loin de lui en faire un reproche, nous serions tenté de lui en faire honneur, au point de vue anglais comme au point de vue français, au point de vue des intérêts nationaux comme des intérêts supérieurs de la civilisation.
1. Introduction à Touvrage de lord Stanhope, W. PiU et son temps (avril 1862] .
Aussi bien y a-t-il quelque exagération h penser que, une ioiS la lutte entreprise, « 11 demeura inflexible à tous les raisonnements et même aux souffrances intérieures de son pays*. » Certes, elles sont d'une contagieuse «éloquence et d'une superbe allure, les pages où M. Villemain a osé proposer comme exemple à la jeunesse française, douze ans après Waterloo, l'opiniâtre constance du grand ministre anglais, résistant aux démentis répétés de la fortune :
cf Combien de fois vit-il ces coalitions qu'il avait si laborieusement formées se briser, se dissoudre sous le coup de foudre d'une victoire