‹ Orateurs et hommes d'étatChapitre 18 sur 46 · Villemain, xviil* siède · texte numérisé non relu

Villemain, xviil* siède

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Alors, renfermé dans son île, il attendait, il amoncelait une guerre nouvelle. Il réveillait les craintes il sollicitait les haines; il soldait, il enrégimentait les peuples, et il redescendait encore sur ce champ de bataille où son armée européenne avait été vaincue. Dans le point de vue impartial et désintéressé qui nous est facile aujourd'hui , on est frappé du génie de cet homme, d'autant plus que ce n'est point à la faveur du pouvoir absolu qu'il obtient ces grands résultats. Il n'est pas despote ou général. Battu au nord, il ne peut pas traverser son empire silencieux et aller chercher une victoire au midi. Il -est vaincu, les alliés de l'Angleterre ont fui, ont traité; des milliers d'Anglais sont totnbés sur le champ de bataille; il faut qu'il rende compte de tout. II a des adversaires éloquents, implacables; il a contre lui les reproches, l'humiliation de son pays, tant de trésors prodigués en vain, de subsides donnés d'avance, et dépensés par une défaite avant d'être votés ; et cependant sa fermeté, son génie, son éloquence, lui donnent, à lui ministre accusable et fragile, toute l'audace, toute la stabilité d'un despote longtemps vainqueur. C'est ainsi qu'au milieu des troubles de l'Irlande, d'une détresse générale, d'une révolte de la flotte, on le voit suffire à tout et diriger l'Europe. »

Oui, certes, nous partageons cette vive adûiiration pour un homme qui, dans TcffroyabJe tourmente, a continué de s'appuyer uniquement sur la légalité, même quand il la poussait aux limites de Farbitraire, et qui, s'il a parfois suspendu Fexercice des libertés publiques, n'a jamais songé à abuser contre les institutions parlementaires de l'emportement des esprits et du pouvoir sans frein qu'il lui donnait. Mais, pour être tout à fait exact, il faut ajouter qu'il n'était ni si inflexible ni si inébranlable qu'il le paraissait et que M. Villemain l'a représenté. A mesure que les échecs se multipliaient, que le Trésor allait s'appauvrissant, que l'avenir devenait plus sombre, il n'eût pas mieux demandé que de laisser la France à elle-même, s'il avait pu le faire sans danger.

Ce qui le guidait, c'était la crainte des périls qu'elle faisait courir à l'honneur et à la puissance britanniques, bien plus que la haine des principes de sa Révolution. Pour lui, et quoi qu'en dît Fox, la guerre était surtout une guerre de défense, et, le jour où il eût pu négocier sans humilier l'Angleterre et sans s'humilier luimême devant son rival, qui, en ce cas, eût été tout prêt à recueillir sa succession, il se iût volontiers retiré d'une entreprise dont il ne pouvait

prévoir le terme, et où s'engloutissaient les forces de sa patrie avec sa propre gloire.

On sait le singulier reproche que cette modération môme lui a valu de la part de Macaulay,— reproche étrange surtout dans la bouche d'un whig, d'un ami de Fox et de Grey : suivant l'auteur des Essais, Pitt aurait dû comprendre qu'il avait à combattre non une nation, mais une secte fanatique, le jacobinisme; que cette lutte ne ressemblait à aucune autre, qu'il fallait en faire une sorte de guerre sainte, de croisade, au nom de la religion , de la morale, de la propriété, de l'ordre, du droit public; qu'enfin puisqu'il ne prenait pas le» parti de s'opposer, avec Fox, au sentiment public, il aurait dû.

suivre l'avis de Burke et mettre à profit ce sentiment dans toute sa portée.

Or, Burke lui-même s'est montré moins exigeant; il rendait hommage à la politique de Pitt^ Et M. Guizot a parfaitement répondu à

1. Il lui écrivait, le 28 octobre 1795 : « J'ai la confiance que vous êtes trop sage et trop généreux pour ne pas distinguer un zèle trop ardent peut-être d'une présomption inconvenante, quoique leur apparence puisse être la môme... Mon anxiété pour mon pays m'a poussé à jeter mes pauvres opinions à la tête d'un homme qui, je le reconnais, comme je le dois, est par nature et par situation, bien plus capable que moi de juger sainement les choses. »

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Macaulay : « C'est là un reproche de logicien el de lettré, non d'homme politique. On ne gou- A^erne pas les peuples et les événements comme on développe un système ou comme on écrit un livre, en suivant jusqu'au bout les conséquences d'un principe, ou en s'abandonnant à l'élan d'uQ sentiment ou d'une idée. C'est au contraire le devoir comme le métier des gouvernements, de tenir grand compte de la complication des faits et de rester toujours en mesure de faire face à des situations essentiellement variables. En luttant contre une révolution, M. Pitt eut raison de ne pas devenir lui-même un révolutionnaire, de penser à la paix au milieu de la guerre, et de contenir son action dans les traditions et les limites des pouvoirs réguliers. »

Dès que la tempête révolutionnaire fut apaisée, la Prusse ayant traité avec la France et le général Bonaparte étant en Italie, il ouvrit les négociations et envoya un plénipotentiaire à Paris. On sait comment ces ouvertures furent repoussées par le Directoire. C'est alors que Fox, commettant une nouvelle faute par découragement *, se retira de la vie publique, s'abstint de prendre part

1. Lauderdale, qui ne le suivit pas dans sa retraite, disait fort justement : « Sécession est un non-sens, ou veut dire rébellion. »

aux travaux de la Chambre pendant deux sessions et laissa le champ libre à son adversaire. (1198-1800) K

Ainsi, dans la période que nous venons de traverser, les idées intimes de ces deux hommes diffèrent sensiblement de leur rôle officiel et ex-

1 . a Heureusement pour lui, cette pénible époque de sa vie publique fut celle d^un changement inespéré dans sa vie privée. U vint à bout des passions de sa jeunesse. Tel était le fond excellent de cette noble nature, qu'il se retrouva vers la maturité de l'âge toute la fraîcheur d'une vive sensibilité pour les biens qui font le bonheur d'une existence régulière et modeste. Le goût de l'étude et de la campagne, les affections domestiques reprirent sur lui un empire sans partage. Le jeu cessa de dévorer son temps et sa fortune...

» Sa vivacité impétueuse et l'abandon de son caractère l'avaient, pendant une trop longue jeunesse, entraîné à de changeantes amours. On cite une femme qui portait le nom funeste et gracieux de Perdita. avec laquelle il n'avait pas craint de se montrer pubHquement. Depuis quelques années, mieux inspiré, il s'était attaché à une personne qui, malgré une réputation compromise, n'était pas indigne de son affection. On lit dans quelques écrits que M'" Armitstead avait attiré les regards de George II. Quoi qu'il en soit, elle sut inspirer à Fox un sentiment sérieux que le temps calma sans l'affaiblir. Par sa douceur, par son dévouement, par le bonheur qu'elle lui donna, cette femme releva peu à peu la situation qu'elle accepta près de lui. Après avoir habité quelques années sa maison, sans prendre son nom, elle acquit en 1795 le droit de le porter, quoique cette union n'ait été rendue publique que sept ans plus tard. Dans toutes ses lettres, il parle d'elle avec une vraie et délicate tendresse, et c'est pour elle qu'il composa les seuls jolis vers, je crois, qu'il ait faits. » (Rcmusat.)

térieur. D'un côté, Fox est obligé de soutenir des alliés compromettants, d'excuser des crimes qu'il déteste, de combattre la guerre alors môme qu'elle est inévitable; de l'autre côté, Pitt doit paraître décidé tandis qu'il délibère, cacher ses perplexités et ses hésitations sous les apparences d'une résolution intrépice, continuer la lutte alors même qu'il la voudrait voir finir. Tous deux sont poussés par les faits au delà de leurs propres sentiments.

C'est ici que nous pouvons saisir sur le vif un des phénomènes les plus fréquents de la politique, un de ceux qui dénotent chez les hommes d'État dignes de ce nom le plus de courage. Le philosophe, le critique peuvent se donner le plaisir d'envisager, d'apprécier tour à tour les aspects, les éléments divers, complexes, souvent opposés de toutes questions, de peser le pour et le contre en d'élégantes balances. Cette noble impartialité, cette liberté d'esprit n'est point permise au politique ; ou, du moins, il est obligé de les renfermer en lui-même et de n'en rien laisser paraître au dehors. Après qu'il a fait la somme des avantages et des inconvénients de telle ou telle mesure au point de vue de son parti et de sa cause, il doit se jeter tout d'un côté, avec toutes les ressources de sa raison et de sa passion, même

quand il sent, quand il sait, qu'il a laissé derriôrc lui — contre lui peut-être! — une partie de la vérité et de la justice. Cette nécessité de sacrifier ainsi une partie de soi-même, de mutiler en apparence, si je puis dire, sa personnalité intellectuelle, afin de faire passer le gros de ses idées, m'a toujours paru une des épreuves les plus pénibles de la politique, une de celles qui demandent le plus de force morale. 11 en est ainsi à la guerre, où un capitaine est forcé de sacrifier une partie de ses hommes et parfois de s'offrir lui-môme aux blessures pour faire passer le reste et enlever la place. Il y a là quelque chose de dur qui doit froisser les esprits délicats. Il est vrai que peu d'hommes politiques paraissent en prendre souci; et peut-être que, s'ils en souffraient, ils ne seraient plus des politiques.

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Fox reparut au Parlement avec éclat le jour où le Premier Consul fit au roi d'Angleterre de solennelles ouvertures de paix (3 février 1800). Jamais peut-être il n'avait déployé plus de verve, plus de raison, plus de véritable éloquence. D'une part, il alléguait les échecs multipliés de la politique tant combattue par lui, et qui semblaient autant de victoires pour la sienne; d'autre part, il n'essayait plus de justifier les Français, ni do recom.mencer le panégyrique de leur Révolution, par où il s'était compromis si longtemps en froissant le sentiment national et monarchique de ses compatriotes. Il se montrait plus im[)artial, et parlait uniquement au point de vue pratique,

au point de vue de l'intérêt immédiat de son pays. Cependant, cette fois encore, une majorité de deux cents voix donna raison à Pitt, qui, dans un langage non moins beau, non moins patriotique, avait dépeint et jugé Bonaparte a sans colère, sans insulte, avec un secret respect et une visible terreur pour la supériorité et Tactivité de son génie », mais le croyant par cela même incapable de la paix, et avait fait résulter « la nécessité de la guerre, la passion de la guerre, je dirai presque le droit de la guerre, pour cet homme, de la situation où il s'était placé, et du besoin qu'il avait d'assurer et de compléter sa fortune. Il le regarde, il le représente comme une puissance fatale, poussée toujours devant elle, et qui doit marcher et grandir jusqu'à sa chute, et il attend cette chute*. î>

M. de Rémusat estime que Pitt méconnut l'importance du moment, et que ce fut une des grandes fautes de sa vie : a Sa conduite subséquente, dit-il, prouve... qu'il y eut tout simplement alors obstination, prévention, défaut de résolution et de sagacité, dirai-je le mot? défaut d'esprit, »

Il est vrai que les événements lui donnèrent

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