Lanfrey
fouillé le détail que M. de Rémusat, s'est élevé plus haut, à noire sens, dans la vérité historique. Presque au sortir de la grande lutte entre la France et l'Europe^ il a eu Thonneur et le courage de réagir contre les injustices d'un patriotisme étroit, contre les rancunes de la défaite ; il a dégagé la figure de Pitt de tout le limon de la calomnie et de la haine, et il n'a pas craint de glorifier le chef d'une nation libre en face de l'oppresseur du monde. Si, dans sa préoccupalion de rétablir la vérité trop longtemps faussée, il s'est laissé entraîner parfois à cerljaines exagérations que nous avons signalées à leur date, il n'en est pas moins vrai que, le premier parmi les Français, il a rendu à la mémoire du ministre anglais l'hommage qu'elle mérite et que la postérité ratifiera.
M. Guizot a été le second. — Une petite-fille de lord Chatham, lady Griselda Tekell, à peine âgée de quinze ans, ayant fait un jour à sa grand'mère cette question enfantine : « Qui croyez vous le plus grand, mon grand-père ou M. Pitt? — Votre grand- père, sans nul doute, répondit lady Chatham. » — « Je comprends, dit M. Guizot, cette prépondérance de l'orgueil et de l'amour conjugal sur l'orgueil et l'amour maternel ; je puis admettre la supériorité dramati-
que de lord Chatham; mais je regarde la supériorité politique et morale de M. Pitt comme incontestable ; c'est, à mon sens, le plus grantl minisire qui ait jamais gouverné l'Angleterre : au milcu des tempêtes révolutionnaires , il Ta maintenue dans Tordre, et il Ta faite plus grande on la laissant libre. »
M. Tliicrs s'est efforcé d'être impartial ; il l'a été souvent, il l'eût été tout à fait, si l'ensemble de son système ne l'avait fait pencher inévitablement du côté de Fox. Macaulay, disciple du grand orateur, et également animé de toutes les passions des whigs, a porté sur Pitt un jugement analogue à celui de notre historien national. M. de Rémusat a encore renchéri sur M. Thiers, bien qu'il n'eût pas les mêmes motifs, et a abouti aux conclusions systématiques que nous avons combattues. Dans un autre sens. M» Lanfrey, poussé, lui aussi, par son système, a re&du au chef du gouvernement anglais la justice qui l^i est due et en a fait « la personnification de l'esprit politique » ; mais en revanche, il a peut-être trop diminué le leader de l'opposition.
Enfin, dans ses nouvelles études, M. Villemain fait voir toutes les raisons qu'il a et que nous avons d'admirer et d'aimer l'ami de la France, de la Révolution et de la paix ; mais il n'en de-
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meure pas moins fidèle à ses anciennes maximes, et les sentiments qu'il exprime pour Fox n'affaiblissent en rien ceux qu'il conserve pour son adversaire. Aussi se garde-t-il de conclure sur les deux hommes à la fois et de sacrifier la gloire de l'un à celle de l'autre. C'est qu'en efTei tous deux furent grands, avec de grandes fautes.
Étudions-les dans leur génie comme dans leurs faiblesses; efforçons - nous de profiter de cette élude, et, quels que soient nos sentiments intimes, nos préférences; — soit qu'on croie, avec nous, que Pitt a été plus vraiment homme d'État, soit qu'on dise, contre nous, que Fox est un grand homme, tandis que Pitt ne fut qu'un grand Anglais, — ne les séparons pas dans notre sympathie : car tous deux nous ont laissé de nobles exemples ; tous deux ont combattu à la tribune, pour la patrie, par la loi. Les deux grands rivaux sont réunis dans la mort sous les voûtes de Westminster : que leurs noms restent unis dans la reconnaissance de leur patrie et dans l'admiralion de la postérité!
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Mars 1882.
Les considérations que nous avons présentées sur la politique de Fox et sur celle de Pitt nous paraissent confirmées par l'histoire de leurs successeurs; et la vie de lord Grey, par exemple, que M. Villemain a retracée ensuite, nous fournit plus d'un argument à l'appui de nos conclusions.
Le contraste entre Fox et Grey, qui ont combaltu pour la même cause, était bien fait pour séduire Thistorien. Le plus brillant élève, Tliéritier politique de Fox, a dû l'honneur de gouverner TAngleterre et d*accomplir la grande réforme électorale de 1832 à des vertus que le fils de lord Holland ne connut jamais et qui étaient plutôt celles du fils de Chatham : la gravité du caractère, la pureté de la vie, la rectitude et Tautorité morale, la persévérance ; mais il lui manqua toujours le don inné de sympathie, les larges vues d'avenir, les inspirations généreuses et humaines de son illustre maître. Le libéralisme de Fox touchait déjà presque à la démocratie ;
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celui de Grey, quoique très hardi et très novateur, demeura toujours retenu dans les liens du préjugé aristocratique. D'humeur fière, d'allures hautaines, il n'avait pas la souplesse nécessaire pour manier les hommes, soit dans l'opposition, soit au pouvoir ; sa parole respectée ne charmait ni n'entraînait ; et, en somme, malgré de bien rares qualités, il parut toujours plus propre à honorer son parti qu'à le diriger.
Entré à la Chambre en 1786, à vingt et un ans *, il embrassa avec ardeur la cause de la Révolution française, et devint, à côté de Fox, le plus éloquent champion de la paix. Surtout, — et c'est là son plus grand titre de gloire pendant celte période, — il fut le principal défenseur des franchises nationales.
a En rendant plus inviolable la partie vraiment vitale de ïa Constitution, il concourut pour sa part à cette belle solution du problème de la liberté légale contrepesant au loin la dictature et la conquête. 11 eut son rôle, et, au point de vue patriotique, le plus beau de tous, dans cette mémorable lutte que l'Angleterre soutint
1. En partie grâce à Tinfluence de la duchesse de Devonshire, qui employait tout ce qu'elle avait d'esprit et de beauté à recruter à sa cause les jeunes hommes les plus distingués.
2i2 ORATEURS ET HOMMES D^ÉTAT
pendant un quart de siècle, et dont a profité rindépendance de l'Europe, sinon la liberté des Étals européens. * »
Ce fut alors qu'il forma, avec lord Lauderdalc et lord Erskine, le club des Amis du peuple, qui épouvanta d'abord le gouvernement par ses principes presque républicains, et ce fut en 93 qu'il présenta aux Communes la pétition fameuse de cette société, qui réclamait une extension du droit de suffrage et une moindre durée des sessions parlementaires, Pitt, à un tel moment, n'eut point de peine à faire repousser la motion, qui n'obtint que 4î voix contre 281.
Le 26 mai 1797, c'est-à-dire après que les offres du gouvernement avaient été rejetées par le Directoire, et après que l'opposition, au bout de deux ans d'impolitique abstention, était sortie de sa retraite, Grey présenta de nouveau son plan de réforme; et, remarquable exemple de ce que peut la volonté au service du droit, ce projet était, à peu de chose près, le même qu*il devait faire prévaloir enfin trente-six ans plus tard * (abolition des bourgs pourris, augmentation du nombre des représentants des comtés, adjonction de plusieurs grandes villes au corps électoral,