Tribune moderne
etc.). Les partisans de la motion alléguaient Tagitation du peuple : a Un plus long retard, disaientils, aboutirait à la révolution et à la république »; et ils s'armaient contre Pitt de ses anciennes opinions, lui rappelant le temps où lui-même déclarait que nulle bonne administration n'était possible avec une Chambre ainsi constituée.
Mais le premier ministre retournait contre eux leurs arguments, et alléguait que les circonstances rendaient toute concession impraticable : a Les hommes, s'écriait-il, dont le triomphe ou l'abattement dépend de la victoire ou des revers du jacobinisme en Europe, ces hommes ne peuvent, sous le nom de réforme, chercher et vouloir qu'une révolution... » Et la proposition était encore une fois repoussée par 258 voix contre 93.
En 1800, lorsque le ministère proposa la réunion de l'Irlande, Grey revint à la charge et réclama, avant toute adoption du projet, la suppression de quarante bourgs pourris; mais ses paroles, malgré un grand retentissement, ne portèrent pas.
Il fit partie de la dernière et courte administration de Fox comme premier lord de l'Amirauté, et, à la mort de son ami, lui succéda au département des affaires étrangères. Nous avons combattu l'opinion d'après laquelle Fox, s'il n'avait
pas été enlevé prématurément, aurait pu réaliser alors le rôve de toute sa vie et conclure une paix déflnitive : si les complications diplomatiques survenues de son vivant même n'avaient pas suffi à la réfuter, Timpuissanoe de son successeur achèverait la démonstration.
« Quelque chose de plus fort que les théories, dit fort justement M. Villemain, avertissait alors les hommes d'État anglais du danger de céder après tous les autres, autant que du péril de rester seuls dans Tarènc. Le Cabinet se retira trois mois après la mort de Fox, moins affaibli encore par cette perte que par la contradiction de l'ancien langage de ses membres et de leur rôle actuel. »
C'est que la guerre, suivant les prédictions de Pitt, devenait chaque jour plus nécessaire, plus légitime : l'ambition croissante de Napoléon, ses usurpations successives, notamment l'invasion de l'Espagne, rendaient chimérique la politique de paix et par conséquent la politique de réformes.
Grey, entré à la Chambre des lords, se tint à l'écart d'un mouvement si contraire à ses idées et à ses espérances, mais que nulle volonté humaine, il le sentait bien, ne pou va' t plus arrêter. A plusieurs reprises, en 1810, puis en 1812, on essaya de le rappeler au ministère : il aurait pu
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alors avoir un bien grand rôle de gouvernement ; mais « s'il ne prétendait pas, dans le passé, à l'infaillibilité absolue pour toutes les objections qu'il avait faites au principe et à la durée de la guerre, il pensait que l'homme d'État se doit à lui-même d'être conséquent à ses propres vues, de ne point hériter frauduleusement du succès des autres et de ne se point faire l'instrument de la politique qu'il a combattue »•
Nous avons djt aussi que la politique de Plll nV'lait et iv:. pouvait être qu'une politique d'exception, née d'événements accidentels et extraordinaires. En effet, une fois l'Europe délivrée de l'ambition napoléonienne et du fléau de la guerre, les idées de Fox et de Grey (qui avaient été aussi d'abord celles de Pitt, ne l'oublions pas !) devaient naturellement reprendre leur libre cours et leur légitime influence. Si lord Castlereagh se tua sans lavoir compris, son successeur Canning, élève de Pitt lui aussi, crut l'heure venue, en montant au pouvoir, d'accomplir les grandes réformes i^u'il avait si longtemps combattues. On sait qu'il sollicita le concours de Grey ; mais celui-ci estima qu'il dérogerait à ses principes
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libéraux et à sa dignité aristocratique en s'alliant à ce tory de la veille, à ce transfuge, à ce parvenu populaire dont la mobilité ne pouvait s'accorder avec sa constance. On l'en a sévèrement blâmé, et peut-être n'a-t-on pas eu tort. Ce fut Canning, ce fut cet ancien tory, qui, devenu whig, détacha TAngleterre de la Sainte Alliance ; et, après lui, ce fut un ministère tory, le minis^* tère Wellington, qui, devenu réformateur, accomplit l'émancipation catholique. Puis enûn, lorsqu'en 1830, il s'agit d'accomplir la réforme électorale, lorsqu'il fallut choisir entre une grande concession et une guerre civile, lord Grey parut désigné, à trente-six ans de distance, pour soutenir les efforts de ceux qui, succédant à Wellington et à Peel, entreprenaient d'exécuter ce que ces deux hommes d'État s'étaient sentis impuissants à réaliser eux-mêmes ou à refuser plus longtemps.
M. Villemain a retracé éloquemment cette guerre parlementaire de trois années, où Grey joua un si grand rôle, le plus difficile, puisqu'il s'adressait aux lords, dont il devait ménager la dignité, l'orgueil et les privilèges, tout en leur demandant la plus grande concession de principes et de pouvoir qu'ils eussent jamais faite. A leurs yeux, l'urgence même de la mesure était une ob-
jectioD : « Céder contre sou gré sur uue question de droit public, céder par crainte d'une immense rébellion, c*était descendre d'un degré, c'était abdiquer le titre de pouvoir modérateur et n'être plus qu'une force politique qui se ménage et se conserve. » On lira dans la TIribune moderne le délail de la lutte et les extraits les plus remrrquabics des discours du ministre libéral.
Nous n'insisterons pas sur la réforme de 1832, si nécessaire et si sage, qui, en appelant au scrutin toute la classe moyenne, sauva l'Angleterre d'une révolution, et eut pour conséquences tant d'autres changements considérables, également heureux: l'abolition de l'esclavage colonial, la suppression du monopole de la Compagnie dc5 Indes, la réforme de l'Église anglicane d'Irlande, la réforme de la loi des pauvres, et la grande mesure économique dont s'est si habilement chargé Robert Peel. Ce sujet a été souvent traité en France* ; et nous-même aurons occasion d'y revenir ».
1. Voir tes Institutions de VAngleteiref par Franqueville, 1864 ; les Lois et les Mœurs électorales en France et en Angleterre, par Antonin Lefèvre-Pontalis, 1864; Une page de Vhiatoirfi d' Angleterre , par Edouard Hervé, 1869; Histoire du droit et des institutions politiques ^ civiles y judiciaires de V Angleterre^ comparées aux institutions de la France, par Glasson, 1882.