Histoire de mon tempSy ch. V
quences, en tirer le plus d'avantages possible, et prendre l'initiative d'une marche générale et soudaine sur la capitale restée sans défense. C'était le seul moyen d'en finir promptement, d'imposer nos volontés à l'Autriche et de paralyser le mauvais vouloir de notre allié. Ici encore, le clairvoyant Beauvau donna d'excellents conseils, qui restèrent lettre morte.
On hâta ainsi l'événement qu'on voulait prévenir, et l'on fournit à Frédéric à la fois un motif et un prétexte pour se dégager. Réduit à ses propres ressources et au concours des Saxons, il n'était plus assez fort pour réaliser son dessein, ni même pour résister au ^and mouvement national qui s'était déclaré en faveur de Marie-Thérèse et qui allait chaque"jour grandissant. Après avoir pénétré en Moravie, il dut battre en rctraite et rentrer dans ses quartiers de Bohême^ accusant de son isolement et de son éthec la jalousie de Fleury. En même temps, l'avènement d'un ministère belliqueux à Londres et la résistance de Charles-Emmanuel à l'invasion espagnole dans le Milanais venaient apporter à Marie-Thérèse, à l'ouest et au midi, un surcroît de forces, et allaient étendre la guerre d'un bout à l'autre de l'Europe, sur le Danube, sur le Rhin, sur la Meuse et sur le Pô. Dans ce conflit général, Frédéric, déjà maître de la Si-
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lésic, n'avait plus rien à gagner et avait tout à perdre. U lui faudrait lutter contre des forces bien supérieures avec des forces moindres, non pour soi, mais pour ses alliés, pour ceux-là mêmes qui avaient refusé de le suivre, et qui, par ce refus, avaient laissé la situation s'aggraver et le péril grandir. Compromise par la France, la guerre ne pouvait plus, dès lors, profiter qu'à elle.
En outre, supposez que Frédéric soupçonnât Fleury de négocier sous main avec Marie-Thérùse et craignît une paix séparée, comme il Fa toujours prétendu et comme sa correspondance en témoigne, pourriez-vous le blâmer d'avoir pris les devants et prêté Toreille aux propositions de r Autriche? M. de Broglie a prouvé que Fleury, loin de chercher à duper le roi de Prusse, n'avait au contraire qu'une seule préoccupation, celle de ne pas lui déplaire; il a fait 'justice de cette calomnie, adoptée par Carlyle et répétée par Michelet et par tous nos historiens, que Fleury se préparait à abandonner Frédéric lorsque celui-ci dut se mettre en garde. La France a donc été parfaitement loyale : voilà qui est établi, grâce à M. le duc de Broglie, et cela est précieux à retenir. Mais, de ce que la négociation n'a pas existé, s*ensuit-il que Frédéric n'y ait pas cru? Ce que
FRÉDÉRIC II ET M. DE BISMARCK o9
nous savons aujourd'hui par M. de Broglie, le jeune roi le savaii-il? Devailril avoir une confiance absolue dans les déclarations de nos agents et dans la parole de Fleury ? La France n'avait-clle pas donné quelques années auparavant, en 1735, l'exemple d'une défection éclatante, et n'était-ce pas ce môme Fleury qui, en abandonant ses alliées l'Espagne et la Sardaigne, et en signant une paix séparée avec TAutriche, avait acquis la Lorraine à la France? (Il est vrai qu'alors il était conseillé par Chauvelin, lequel avait du sang de Louvois dans les veines.) Ce fut le dernier grand succès de notre politique extérieure sous l'ancien régime : qui de nous s'aviserait d'en faire un crime à Fleury î Si nous étions sincères, nous avouerions notre regret que Chauvelin n'ait plus été là en 174S pour ajouter les Pays-Bas à la Lorraine, fût-ce par le même moyen! En tous cas, ce que nous avions fait une première fois, Frédéric pouvait et devait supposer que nous le ferions une seconde; il le devait, parce que, en diplomatie comme à la guerre, il faut toujours compter que l'adversaire choisira le plan qui lui est le plus avantageux^ et agir en conséquence.
Savez-vous les réflexions que le traité du H juin, qui livrait à Frédéric la Silésie et qui
fut accueilli par toute TEurope avec joie, inspira au marquis d'Argenson ?
a Voilà, dit-il, la mode introduite et reçue panni les alliés de se séparer et de faire leur affaire meilleure, en faisant leur traité les premiers; cela ne se voyait pas autrefois. Les Anglais se séparèrent les premiers de la grande alliance en 17H et en tirèrent de grands avantages; nous avons suivi ce terrible exemple en 173S et nous en avons tiré la Lorraine; enfin voici le roi de Prusse, etc. »
Mais quoi ! pour se défier de nous , Frédéric avait-il besoin de se rappeler les événements de 1733? Est-ce que, en le prenant pour allié, Fleury n'avait pas violé ce traité-là même, ce traité qui était son œuvre (au moins en apparence), son titre de gloire, et par lequel il avait promis l'appui de la France à Marie-Thérèse f Ainsi il venait de fouler aux pieds ses engagements solennels avec TAutriche pour se lancer dans une nouvelle alliance dont l'avantage était au moins problématique : pouvait-on raisonnablement penser qu'il ne sacrifierait pas celle-ci à plus forte raison, quand l'intérêt direct, certain de la France l'y invitait î
Plus on retourne cette histoire en tous sens, plus on se convainc que la diplomatie de Frédéric ressemblait terriblement à celle qu'avaient pratiquée, aux jours les plus glorieux de nos annales, les meilleurs, les plus grands des Français. Sa moralité était la moralité moyenne de son temps : cette absence de scrupules ne choquait pas autrement la conscience publique; car la force et la ruse étaient les principaux ressorts — nullement dissimulés — de toutes les grandes affaires. Les hommes les plus purs, les plus vertueux, les héros les plus humains — un Catinatl — passaient leur vie à corrompre, à trahir, à opprimer, le tout pour la plus grande
gloire de Dieu et du roi.
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6â ORATEURS £T HOMMES D^ÉTAt
Mais que dis-je? Ces temps sont-ils donc si éloignés, que nous n'y trouvions aucune ressemblance avec le nôtre ? Si nous avons gagné en moralité extérieui^, sommes-nous bien sûrs d'avoir beaucoup gagné pour le fond des âmes? Si nous essayons de déguiser nos appétits sous des prétextes plus ou moins spécieux, et si nous n'osons plus être ambitieux à front découvert, comme Frédéric, notre hypocrisie est-elle plus estimable que son cynisme? Les hommes d'État modernes, ceux-là mêmes qui ont le suprême honneur de gouverner par la persuasion un pays libre, ont-ils trouvé des procédés nouveaux pour agrandir leur nation? J*ai parlé de M. de Cavour, j'ai parlé de M. de Bismarck ; j'ajoute que je ne vois guère de différence entre la politique assimilatrice et conquérante de Tancienne Rome et la politique actuelle de l'Angleterre»
Sommes-nous autorisés à croire que cet état de choses, aussi ancien que le monde, soit sur le point de changer? Serait-il vrai que ces grandes figures qui planent au-dessus de la vieille Europe et qui ont personnifié aux différentes époques les luttes, les douleurs, les espérances et les illusions de la pauvre famille humaine, soient à demi noyées déjà dans l'ombre du moyen âge, dans le naufrage du passé, et qu'elles n'aient plus rien à
apprendre aux jeunes hommes, tournés désormais vers un autre idéal? Hélas ! la géographie et l'histoire nous indiquent au contraire avec une terrible évidence, que, tant que TEurope sera politiquement vivante et occupera la première place dans le monde, les races diverses qui la composent lutteront avec les mêmes armes pour la suprématie ou pour Tindépendance. Les théories admirables que la France aura eu Thonneur de répandre ne lui profiteront pas, et tout fait présager que les Français encore dignes de ce nom ne verront point le jour où une race jeune et vigoureuse, en voie d'accroissement, s'arrêtera devant la volonté d'une plus faible et s'interdira une acquisition utile par respect pour la justice ou pour un Ck>ngrès international où les petits seraient naturellement en majorité.
généreuse chimère de l'homme, qui cherche à se faire illusion sur son passé, sur son histoire d'hier, et qui rêve un dénouement incompatible avec ses origines si grossières et si humbles I N'oublions pas que nous sommes nés et que nous avons grandi dans la douleur et dans le sang, par la force ; ne perdons pas de vue le point de départ de notre société, de toutes les sociétés qui se disputent, avec les lambeaux de la vieille Europe, leur place au soleil, leur droit à la vie I Les
religions promettaient le règne de la justice dans un autre monde; aujourd'hui, Thomme, plus pressé, rêve la liberté, l'égalité et la fraternité sur la terre : c'est toujours le môme rêve, et l'âge d'or, toujours promis, fuit devant nous comme un mirage.
Peut-être, dans l'état futur du globe, alors que l'Europe ne sera plus, comme l'Asie, qu'un cadavre, proie des races nouvelles, alors que notre civilisation ne sera plus que cendre, alors que de grandes républiques, isolées de tous côtés par les mers, comme les États-Unis d'Australie, brilleront sur les continents vierges du Pacifique, peut-être alors verra-^on se réaliser ce beau rêve de la paix et dé la fraternité humaine ; peutêtre, a la guerre ayant tué la guerre », la lutte pour l'existence changera-t-elle de forme entre les peuples adultes comme entre les individus civilisés, et deviendra-t-elle purement scientifique, commerciale, industrielle ? Ceux qui travaillent à préparer cet avenir, cet âge mûr de l'humanité , où la justice aura une plus large part , ceux-là certes accomplissent une œuvre digne de tous les respects ; mais le citoyen qui, de nos jours, a la responsabilité de la conduite d'un État serait coupable s'il sacrifiait à cet' idéal la moindre narcelle de l'intérêt public. Bien plus, s'il
est obligé de choisir entre le droit et la patrie, est-ce qu'il sacrifiera la patrie ? Rien ne peut être plus douloureux pour un grand esprit que d'immoler le droit; mais rien, par là môme, n'est plus courageux. Telle est la rude destinée d'un Richelieu, d'un Frédéric : tout ce qu'ils ont perdu au point de vue moral, leur patrie l'a gagné en force et en gloire; plus l'artisan s'est durci et sali les mains, plus l'édifice a été grand et solide.
Aussi jamais un sentiment de mépris ou de haine ne pourra-t-il entrer dans notre âme envers ces grands travailleurs qui ont donné consistance et unité à leur patrie au prix de leur repos, de leur vie, parfois même de leur intégrité morale et de leur bonne renommée personnelle. 11 nous semble que, plus on a été mêlé aux affaires et aux' hommes, plus on se rapproche avec respect de ces chefs dé nations dont le succès offusque parfois les consciences délicates ; car , comme Ta dit à la première ligne de ses Mémoires cette autre Allemande, contemporaine de Frédéric, Catherine II : « La fortune n'est pas aussi aveugle qu'on se l'imagine : elle est souvent le résultat de mesures justes et précises, non aperçues par le vulgaire, qui ont précédé l'événement; elle est encore plus particulièrement un
résultat des qualités du caractère et de la conduite personnelle. » Plus les peuples auront été battus des révolutions et des guerres, plus ils reconnaîtront que la grandeur de leurs destinées dépend moins des lois écrites, des procédés mécaniques des constitutions, des formules gouvernementales et des programmes de partis, que de ces lumières supérieures, de cet esprit politique qui tient surtout à la fermeté du caractère, à la clarté et à la rapidité des vues, à la possession de soi-même qui fait éviter les fautes et profiter de celles d'àutrui. Pour nous , les injures dont on abreuve ces grands hommes nous rappellent les paroles de Thucydide : « Être haï, être odieux, c'a été le lot de tous ceux qui ont aspiré à Tempire sur les autres; mais quiconque brave cet odieux pour de grandes choses, prend le bon parti et n*a pas à s*en repentir. »
Ah ! certes, nous comprenons qu'à ces figures sévères, tourmentées, farouches parfois et cruelles, on préfère la physionomie aimable d*un chef de démocratie par raison éloquente, comme Périclès, ou le visage honnête, simple et bon d'un libérateur et d'un fondateur de république comme Washington ; mais quoi ! naît-on quand on veut? choisit-on s?n moment pour éclore? Elles sont trop rares, ces heures bénies où la cause de la
patrie se confond avec celle du progrès et de la justice, où le citoyen qui sert son pays sert en même temps Thumanité tout entière ! II faut un sourire de la fortune, une heureuse conjonction d'astres, pour briller dans cette élite des sages qui ont gouverné leurs semblables par les idées. par les sentiments les plus généreux; couronne du genre humain, ou, comme disait Pline l'Ancien, « fleur des mortels ».
Mais n'est-ce pas Périclès lui-même qui a dit dans rÉloge des guerriers morts pour Athènes : a A ceux qui ont de moins bonnes parties, il est juste que la valeur déployée contre les ennemis de la patrie soit comptée en première ligne : car le mal disparaît dans le bien ? »
Oui, nous ne sentons que trop ce qui manque à cette race dure et positive des Richelieu, des Frédéric : c'est l'étincelle de sympathie, le rayon d'enthousiasme et d'amour, the milk of human kindness. Leur horizon moral est relativement borné; mais, encore une fois, est-ce l'horizon de leur âme, ou celui de leur siècle? Frédéric, en jouant son rôle public, se sépare à chaque instant de cette destinée d'exception pour se regarder et pour juger sans indulgence les iniquités que sa fonction royale l'oblige à commettre. S'il est sarcastique, comme M. de Bismarck, s'il
trouve plaisir à mortifier ses courtisans, ses flatteurs, sll est méchant, il n'est point mauvais. Dans sa vie privée, il montre d'excellentes qualités de cœur. Rappelez-vous ses lettres à sa sœur, la margrave de Bayreuth, avec qui il ne fait a qu'une âme en deux corps d ; celles à son frère, si touchantes, sur la mort de son neveu préféré, qu'il destinait au trône ^ ; sa douleur profonde quand il vient à perdre sa mère. Il y a là des notes émues, douloureuses, humaines; et ce n'étaient assurément ni son éducation ni les exemples qu'il avait eus sous les yeux qui avaient pu lui dilater le cœur!
Mais, s'il était resté toute sa vie le pur philosophe que les gens de lettres promettaient au monde quand il monta sur le trône, quel médiocre souverain il eût été! Il est triste d'avouer qu'il ne faut pas être trop sage pour mener et pour enlever les hommes ; ce n'est pas dans les jardins de l'Académie ou au cap Sunium qu'on apprend à gouverner les empires. Si l'âme du philosophe reflète l'idéal , l'esprit du politique doit s'ajuster à la réalité ; l'homme d'État se doit conduire, non d'après tel ou tel préjugé moral, mais d'après l'observation directe de la vie. C'est Marc-Aurèle, le plus philosophe et