G. Pallain, Préface
2. M. Villemain en avait eu également communication pour ses Souvenirs sur les Cent-Jours ; M. Mignet, pour sa Notice sur TaUeyrand, et M. 0. d'Haussonville, pour son article sur le Congrès de Vienne {Revue des Deux Mondes^ 15 mai 1862).
3* Uistoire du Consulat et de l'Empire, t. XVIII, p. 437*
TALLEYRAND 2oO
n est possible que le ministre, suivant son habitude; ait, en effet, donné d'abord les matériaux ou le croquis de quelques-unes de ces lettres à rhomme distingué qui accompagne it à Vienne la légation française; mais il nous semble bien que la plupart ont dû être écrites d'emblée par M. de Talleyrand lui-même. Sous la tournure officielle, elles ont un air de famille avec les lettres d'avant la Révolution, d'avant Tépiscopat avec ses Mémoires lus à l'Institut en Tan v après son retour d'Amérique, et son Éloge de Heinhardj quarante ans après, à l'Académie des Sciences morales *. Tout cela est de la même veine :
quoiqu'à tant d'années de distance, on retrouve, sous cette manière élégante et aisée, sa subtilité dialectique si pénétrante *, son bon sens, et cet esprit si français, cette grâce qu'il mettait à toute chose. Il y a là un tour trop original pour n'être pas personnel : les scènes curieuses, animées, où il se trouve aux prises avec ses adversaires, et notamment avec le czar, avec M. de Metternich,
1. Voir dans les Nouveaux Lundis, t. XII, les articles de Sainte-Beuve sur Talleyrand, si charmants, si vifs et si sévères. Il est intéressant de les rapprocher de YEloge de M. Mignet, qui, naturellement, cache toutes les laideurs morales que Sainte-Beuve met à nu.
2. Talleyrand disait qu'il avait appris la diplomatie par la théologie (comme Richelieu). (Y. Sainte-Beuve, Mignet et les Mémoires de M. de Gagern).
2o6 ORATEURS ET HOMMES d'ÉTAT
avec lord Castlercagh, ont été évidemment jetées sur le papier ou dictées par l'auteur lui-même, encore tout chaud de ces débats passionnés*.
Nous assistons avec lui aux diverses péripéties du Congrès, et aux plus intimes ; nous voyons à Toeuvre, heure par heure, chacun des plénipotentiaires ; nous pénétrons leurs desseins ; nous suivons les évolutions, les progrès de notre représentant, qui sait profiter de tout pour arriver à ses fins ; et, quelque jugement qu'on porte sur sa politique, on ne peut méconnaître que la publication de ces lettres lui fait grand honneur. Quoiqu'il ait toujours songé à faire ses propres affaires en môme temps que celles de la France, il semble que, par la finesse et l'étendue de son esprit, il retrouve, en quelque sorte, le sens moral et le patriotisme : l'élévation des idées paraît lui tenir lieu de caractère. On ne comprend pas comment M. de Vaulabelle a pu parler de « commérages ï), d' a anecdotes graveleuses », à propos de cette correspondance, qu'il traite de « scandaleuse chronique de salon et d'alcôve». Nous n'y avons trouvé nulle trace de « détails cyniques ».
1 . Les personnes de la famille et de Tin lirai té de Talleyrand affirment Tavoir toujours vu faire lui-même sa correspondance avec Louis XVIII. (D'Haussoaville, le Congrès de Vienne,)
M. Thiers lui-même ne nous paraît pas avoir donné une idée très exacte de cette correspondance lorsque, la comparant à celle qui était échangée entre M. le duc de Dalberg (nous avons des raisons de croire, d'après des renseignements fournis par des parents de M. de Talleyrand, que ce serait plutôt M. de la Besnardière) et M. de Jaucourt, qui dirigeait le ministère en l'absence de M. de Talleyrand, il trouve celle-ci a moins piquante, mais plus sérieuse id que l'autre, où « la partie anecdotique et personnelle du Congrès est rapportée avec tous les détails qui pouvaient intéresser un roi spirituel, malicieux, aimant le scandale, et n'ayant presque aucun préjugé... » — La correspondance de Talleyrand est sérieuse d'un bout à l'autre; elle ne contient d'autres détails que ceux qui ont trait aux affaires publiques, et, si elle était bien faite pour charmer l'esprit et le goût du roi, elle ne l'était point pour flatter ses vices *. C'est une très intéressante leçon de diplomatie, sous la forme la plus séduisante et la plus littéraire.
1 . M. Pallain s'est servi de la première pour éclairer la seconde ; ses notes sont puisées soit dans la correspondance officielle du Cabinet, soit dans d'autres documents inédits ; elles forment par elles-mêmes un texte complémentaire qui est souvent aussi attachant que l'autre et qui constitue pour les historiens une source nouvelle.
Napoléon vaincu est à l'île d'Elbe. Les alliés, à Paris, ont d*abord réglé les affaires de la France en signant avec Louis XVIII le traité du 30 mai 1814, qui la réduit à ses frontières do 1790 : le règlement des affaires de l'Europe a été réservé au Congrès, qui se réunit à Vienne au mois de septembre suivant. Là, après la tourmente de la Révolution et de l'Empire, dans cette assemblée unique des souverains, des premiers hommes d'État, des premiers capitaines, à travers les débats les plus orageux, les menaces de guerre, les ambitions rivales des gouvernements et les revendications ardentes des peuples longtemps opprimés et ruinés, au bruit des fôtes
d'une société heureuse de se sentir renaître et avide de plaisirs, l'Europe moderne se constitue, tt les destinées du monde sont fixées pour un Jemi-siècle.
D'accord contre nous, les alliés, ks quatre S ne pourront pas le rester longtemps entre eux. Unis à Paris pour dépouiller la France, ils vont, par la force des choses, se diviser h Vienne pour partager le butin. La Russie et la Prusse, plus fortement unies que jamais depuis Leipzig, veulent. Tune toute la Pologne, l'autre toute la Saxe. L'empereur Alexandre, mêlant ses aspirations humanitaires à ses calculs ambitieux, rêve de réparer la grande iniquité commise par Catherine, Frédéric et Marie-Thérèse, et, en joignant à ses États le grand-duché de Varsovie, de constituer, du Niémen aux Krapacks, un beau royaume, qu'il dotera d'institutions libérales à la manière anglaise et qu'il gouvernera lui-même*. D'autre part, comme la Prusse doit, en vertu des traités de Kalisch, de Reichenbach et de Tœplitz (1813), recouvrer précisément la plus grande partie de ce