C'était ravis du général Dessoles, qui avait dit dans
le Conseil royal : « Pourquoi conclure aujourd'hui ? On ne
sera pas d'accord sur la part que chacun voudra se faire,
on aura besoin de nous;., il y a donc quelque chance pour
qu^OQ nous traite mieux.., »
26G ORATEURS KT HOMMES o'ÉTAT
Au contraire, suivant M. de Talleyrand, qui, mi, ne jugeait pas les choses théoriquement, après coup, de son cabinet, mais qui était mêlé directement aux événements et aux hommes, qui avait à lutter contre toutes les difficultés présentes et à tenir compte dès désirs et des longues fatigues du pays, la France devait tout d'abord fixer sa propre situation, et. par là, dissiper les défiances, les jalousies des puissances, les assurer de son désintéressement et de sa bonne foi, afin de se faire écouter dans leurs conseils et d'y reprendre le rang qu'elle avait perdu. Il était convaincu que la paix, cette paix tant souhaitée par la nation et par le roi, était irréalisable sans le sacrifice de la Belgique et de la rive gauche du Rhin : car la France, même vaincue, inspirait encore aux puissances de telles craintes, qu'elles ne pouvaient se départir de leur hostilité invétérée*. Ainsi, nos affaires se trouvant réglées par le traité de
1. Voir, dans le Congrès de Vienne, par le comte d^Aogeberg, les instructions arrêtées en commun, avant le Congrès, par Louis XVIII et Talleyrand. — Cf. les Mémorandums de M. de Gagern, de M. de Uumboldt, de M. Capo distria, des princes de Hardenberg et de Metternich, en août 1815. M. de Gagern tend à démontrer dans son Mémoire que, même après avoir cédé TAlsace, la France serait encore c rÉtat prépondérant sous tous les rapports »•
TALLKYRAND 267
Paris, notre représentant pouvait arriver à Vienne dégagé de tout lien, avec l'intention déclarée de faire prévaloir, non des intérêts, mais des principes , de défendre les faibles , de contenir les ambitions dangereuses, enfin de travailler à rétablir en Europe un équilibre réel et durable et à accomplir ce qu'il a appelé une « restauration générale » *. Ce rôle, auquel nos adversaires eux-mêmes ont rendu un éclatant hommage *, ne manquait ni d'habileté ni de grandeur, et Talleyrand était de taille à le remplir avec une hauteur digne de la France.
Du reste, la modération en matière de politique extérieure, l'opposition à l'esprit de conquête fu- Tent toujours dans ses idées : car il est remarquable que, s'il a souvent changé de maître, il n'a guère changé d'opinion. Déjà en 1792, il désapprouvait toute velléité d'annexion et soutenait que la France ne pouvait sans péril s'agrandir aux dépens de ses voisins : « Pour les
1. Voir le Rapport au roi pendant son voyage de Ganà à Paris; — Lettres de Talleyrand au marquis de Bonnay, 18 novembre 1814, — au Département, 27 septembre 1814; — Corr. Lettres II, IV, etc.
2. « Le rôle des ministres de la France au Congrès a été le plus simple et le plus beau de tous... » (Metternich, i/é/noires.}
États comme pour les individus, la richesse réelle consiste non à acquérir ou envahir les domaines d'autrui, mais bien à faire valoir les siens ^. » Plus tard; sous le Directoire et sous TEmpirc, il n'avait servi qu'à regret, et en essayant de la contenir, une politique de violence contraire à ces maximes. Il en était plus que jfiftnais pénétré après les désastres qu'il s'était vainement efforcé de prévenir et qui en démontraient la justesse ; et il n'hésita point à signer un acte qui , à ses yeux , « n'ôtait rien k la France d'essentiel à sa sûreté » *, qui seul pouvait lui assurer une paix durable, et la rendait libre de parler avec autorité et d'agir utilement dans les conseils de l'Europe.
Partant, comme on vient de le voir, d'un principe tout opposé, l'historien du Consulat el de l'Empire développe avec une grande richesse d'arguments et une grande abondance de faits et d'idées sa thèse de l'alliance prusso-russe. L'ardent patriote, souffrant impatiemment de voir la France refoulée dans ses anciennes limites tandis que ses rivales s'étaient accrues, s'é-