Mémoire du 25 novembre
2. Rapport au roi pendant son voyage de Gand à Paris, juin 1815.
tonne que M. de Talleyrand ait recherché l'alliance de FAngleterre qui ne serait jamais qu'une alUée malgré elle *, au lieu de prendre la main que lui tendait le czar, le czar qui avait ramené les Bourbons, qui avait besoin d'eux, qui voulait donner sa sœur, la grande-duchesse Anne, au duc de Berry '.
Suivant M. Thiers, nous devions nous liguer avec la Russie ' et la Prusse, dont les intérêts
1. Voir dépêche de lord Castlereagh au duc de Wellington, ambassadeur à Paris, 14 août 1814.
2. Louis XVIII ne pardonnait pas au czar les façons de protecteur qu'il ayait prises à Paris dans les premiers jours de la Restauration, et il eût considéré comme une mésalliance cette union entre la dynastie des Bourbons et celle des Romanow. Talleyrand n'aimait pas non plus Alexandre ; . il le traite dans ses lettres avec une dureté surprenante. Alexandre, de son côté, détestait Talleyrand : on nous a même assuré que ce fut sur sa demande que Talleyrand ne fut pas ei^Yôyé au Congrès de Vérone ; on y envoya Chateaubriand.
3. Cf. Viel-Castel, Histoire de la Restauration , t. II, p. 147, etc. : « La Russie, à raison de sa situation topographique, n'ayant habituellement rien à redouter de la France, est son alliée naturelle. Par un motif semblable, le gouvernement français a, moins qu'un autre, à s'inquiéter des progrès de la puissance russe et peut voir, dans cette puissance, un appui éventuel contre la jalousie permanente des cours de Londres et de Vienne. En un mot, l'alliance de la France et de la Russie, dans l'état normal, résulte, comme celle de l'Angleterre et de l'Autriche, de la nature des choses qui n'a établi entre elles aucun point de collision et de rivalité et qui leur r. donné les mêmes adversaires. »
étaient à Posen et à Dresde, contre l'Angleterre et rAutriche, dont les intérêts étaient sur TEscaiit, le Rhin et les Alpes ; et, en supposant qu'il fallût se défier également de ces ambitions rivales, il était expédient d'attendre avant de nous prononcer. L'avidité d'Alexandre et de Frédéric- Guillaume était telle, que, pour gagner notre appui, ils nous auraient concédé à l'est ce que nous aurions voulu : plus notre réponse se serait fait attendre, plus ils auraient accru leurs offres. En cas de guerre, ils nous auraient rendu une partie au moins de la rive gauche du Rhin ; en cas de paix, nous aurions eu sur ses rives la Saxe, voisine pacifique, et non la Prusse. D'autre part, la Russie, en s'avançant jusqu'à la Wartha, eût gêné la Prusse, qui elle-même, en prenant la Saxe, eût inquiété l'Autriche. A la vérité, la maison de Saxe étant transportée des bords de l'Elbe à la gauche du Rhin, l'équilibre germanique eût été ébranlé ; mais, cet équilibre ayant pour objet d'interposer de petits États entre les grands, ne valait-il pas mieux que ce qui restait des États germaniques fût interposé entre nous et la Prusse qu'entre la Prusse et l'Autriche? Au lieu de cela, l'Angleterre, appliquant une idée de Pitt, poussa la Prusse à occuper les provinces rhénanes, et la Bavière le Palatinat du Rhin,
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afin de nous les rendre hostiles à jamais ^ Telle est, en substance, la thèse de M. Thiers.
La correspondance de M. de Talleyrand y répond, - et, croyons-nous, victorieusement.
1. L^Autriche refusa les provinces belges, placées trop près de la France ; elle préférait les provinces italiennes.
Tout d'abord, ralliance avec la Prusse supposait Tabandon de la Saxe : or, livrer la Saxe à la Prusse, c'eût été assurer la prédomiuance de la Prusse dans le centre de l'Europe, détruire à son profit l'équilibre germanique et l'indépendance de la Confédération. Les pays qu'elle devait s'assimiler le plus rapidement étaient naturellement les pays protestants, et la Saxe était justement de ceux-là, et l'un des plus riclies : la lui donner, c'était réaliser d'un coup l'œuvre d'unification qu'elle a mis près de soixante ans à accomplii'. Telle est la. pensée maîtresse qui a inspiré la conduite de Talleyrand; on la retrouve à chaque page, soit dans les instructions
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qu'il avait reçues et probablement rédigées avant de se rendre à Vienne, soit dans sa correspondance avec le roi et avec le Cabinet.
« En Italie, c'est TAutriche qu'il faut empêcher de dominer; en Allemagne, c'est la Prusse. La constitution de sa monarchie lui fait de l'ambition une sorte de nécessité. Tout prétexte lui est bon. Nul scrupule ne l'arrête. Dans un cours de soixante- trois années, elle a porté sa population de moins de quatre millions de sujets à dix millions... Qu'on la laissât faire, bientôt elle en aurait vingt, et l'Allemagne entière lui serai soumise. 11 est donc nécessaire de mettre un frein à son ambition, en restreignant d'abord, autant qu'il est possible, son état de possession en Allemagne, et ensuite en restreignant son influence par l'organisation fédérale. »
M. Thiers, dans les admirables pages qu'il a consacrées à la défense de son système, a été quelquefois entraîné, par l'ardeur de la discussion, à être injuste pour Talleyrand, par exemple lorsqu'il semble attribuer à l'amour-propre l'attitude du ministre à l'égard de la Saxe, et lorsqu'il le représente tellement irrité par la prétention des quatre de tout faire entre eux, si flatté, au contraire, de l'empressement que lui témoignèrent les petites Cours allemandes, qu'il n'y
lint pas, se mit à la tète de ces petites Cours, devint ainsi le défenseur obligé de la Saxe, prit dès lors parti pour rAutriche et TAngleterre, qu" étaient irrévocablement résolues à nous enferme/ dans le traité de Paris, contre la Prusse et la Russie, qui étaient prêtes à améliorer notre sort, et déclara bien haut que la France ne voulait rien pour elle-même, « rien que le triomphe des principes, c'est-à-dire de la légitimité ï> ; ou bien lorsque, ayant raconté, d'après une bien curieuse lettre de Talleyrand, la première entrevue entre celui-ci et le czar, il ajoute malicieusement : « Si les vrais intérêts de la Franco étaient alors sur TEIbe et la Vistule, non sur le Rhin et les Alpes, on ne l'avait jamais mieux servie. »
Il est vrai que Talleyrand avait sur la Pologne des idées très arrêtées, qu'il aurait bien voulu faire prévaloir: «Une de ses idées favorites, dit madame de Rémusat dans ses Mémoires *, c'est que la politique française devait tendre à tirer la Pologne d'un joug étranger et à en faire une barrière à la Russie, comme un contrepoids à l'Autriche. Je l'ai souvent entendu dire que toute la question du repos de l'Europe était en Pologne. Il s'effrayait de l'importance que la
1, Tome m, Pi 53, 90*
Russie pouvait prendre en Europe; il opinait sans cesse pour qu*on fondât une puissance indépendante entre nous et les Russes, et il favorisait pour cela les désirs animés, quoique vagues, des Polonais. C'est le royaume de Pologne, disait-il toujours, qu'il faut créer ; voilà le boulevard de notre indépendance, mais il ne faut pas le faire à demi. » Il pensait que le partage de la Pologne avait été en partie la cause et peut-être, jusqu'à un certain point, l'excuse des bouleversements auxquels l'Europe avait été en proie; et il est remarquable qu'il parvint à faire réprouver le principe de ce partage par les puissances mêmes qui l'avaient consommé.
Il répétait à lord Castlereagh comme à M. de Metternich que, s'il s'était agi de rétablir toute la Pologne dans une entière indépendance, il aurait placé cette question en première ligne * ; mais la rétablir pour la donner tout entière à la Russie, pour porter la population de cet empire en Europe à quarante-quatre millions de sujets et ses frontières jusqu'à l'Oder, ci serait créer pour l'Europe un danger si grave et si imminent^
1. En 1830, M» de Talleyrand écrivait de Londres: c Napoléon aurait pu rétablir le royaume de Pologne et lui rendre son indépendance, si importante pour l'équilibre européen ; il ne le voulut pas.*. »
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qu'il faudrait arrêter, au besoin, par les armes, rexécutidii d'un tel plan ».
11 est donc bien vrai que, dans son opinion, la France, comme toute TEuropc, devait avoir les yeux tournés vers l'Elbe et la Vistulc. Mais faisons attention que la question de Pologne était intimement liée à celle de Saxe, puisque abandonner l'une, c'eût été en même temps abandonner l'autre; et, en résistant auczar, c'était bien encore la Saxe qu'il défendait; c'était la prépondérance prussienne, Tunité germanique qu'il voulait empêcher à tout prix.
Il montre au roi, avec un sens politique admirable, le mouvement qui entraîne l'Allemagne entière, ce qu'il appelle « le jacobinisme de la noblesse », les ressentiments de « ceux que la dissolution de l'empire germanique et l'acte de Confédération du Rhin ont fait descendre du rang de dynastes à la condition de sujets, et qui, supportant impatiemment d'avoir pour maîtres ceux dont ils étaient ou croyaient être les égaux, aspirent à remplacer tous les gouvernements de ce pays par un seul. Avec eux conspirent les hommes des Universités, et la jeunesse imbue de leurs théories, et ceux qui attribuent à la division de l'Allemagne en petits États les calamités versées sur elle par tant de
guerres dont elle est le continuel th^tre. ^'unité de la patrie allemande est leur cri, leur dogme, leur religion, exaltée jusqu'au fanatisme ; et ce fanatisme a gagné même ces princes actuellement régnants. Or cette unité, dont la France pouvait n'avoir rien à craindre quand elle pos« sédait la rive gauche du Rhin et la Belgique, serait maintenant poftr elle d'un^ très grande conséquence. Qui peut d'ailleurs prévoir les suites de l'ébranlement d'une masse telle que l'Allemagne, lorsque ses éléments divisés viendraient à s'agiter et à se confondre ? Qui sait où s'arrêterait l'impulsion une fois donnée*? >
1. <c La disposition qui donnerait la Saxe à la Prasse serait regardée en Autridie comme une calamité, comme destinant infailliblement TAllemagne à être partagée tôt ou tard comme Ta été la Pologne. Le roi de Bavière disait encore hier: «Ce projet... m'ôte tout repos. » Corr., Lettres VIII, IX. — Cf. Lettres des plénipotentiaires français au Département, 16 octobre 1814 ; Lettre du duc de Saxe-Cobourg-Saalfdd à lord Castlereagh {Corr,, p. 67); et Corr,, Lettre IX. — Cf. aussi les curieuses lettres de Mirabeau au major Mauviilon, où, en 1786, il prévoyait et redoutait Tunifîcation de TAIlemagne par la Prusse.
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M. Thiers a encore ullrguê qu'avec ralliance prusso-russe, nous aurions eu sur le Rhin la maison de Saxe, et non la Prusse. (La note du comte de Nesselrode, du 31 décembre 1814, proposait de donner au roi de Saxe^ conmie compensation, un Ëtat séparô, de 700,000 âmes, sur la rive gauche du Rhin *.) — Cela est vrai; mais, — outre que le roi de Saxe, sur le Rhin, n'en aurait pas moins eu, un jour, le sort du roi de Bavière, — les provinces rhénanes qui furent annexées à la Prusse étaient catholiques, séparées d'elle par le Hanovre, la Hessc, le duché de
1. Le czar envoya à Paris le général Pozzo nour travailler au succès de cette combinaison.
Brunswick, celui de Nassau, etc., habituées à une administration française, plus éloignées d'elle encore par leurs croyances religieuses, les mœurs et la législation. Pour rallier ces éléments disparates, elle a dû, elle, puissance protestante, se faire la protectrice des intérêts catholiques en Allemagne. « C'est la Prusse, constituée en gouvernein<3nt absolu, qui dut se plier aux idées libérales de ces provinces ; c'est elle, protectionniste, qui dut se mettre à la tête du mouvement de liberté commerciale et créer, à force de persistance et de sacrifices, la grande union douanière de l'Europe centrale (ZoUverein), afin de pouvoir rejoindre ses propres provinces. * »
Pradt disait: « C'est un État indéfinissable; elle a des ennemis partout, et des frontières nulle part. La Russie la presse par la pointe de ses États. L'Autriche la coupe par le milieu de ses provinces. La France l'atteint à l'extrémité de ses territoires, séparés du corps de la monarchie. Elle ressemble à ces maisons de Berlin qui ne sont b&tics que du côté de la rue ; cet État n'a encore qu'une façade sur l'Europe. »
Les Allemands eux-mêmes ne parlent pas