‹ Orateurs et hommes d'étatChapitre 5 sur 46 · mai, 9 juin · texte numérisé non relu

mai, 9 juin

le plus humain des princes, qui, dégoûté à la fin de l'espèce humaine, comme tous ceux qui ont trop vécu avec elle, s'écriait : « Pauvres politiques, ceux qui prétendent régler les affaires sur les maximes de la philosophie I Rêves d'enfants! Homme, qup peux-tu faire? Ce que réclame le moment présent. IS'espère point qu'il y ait jamais une république de Platon ! » Voilà le dernier mot de la sagesse couronnée. C'est exactement la parole de M. de Bismarck : « La politique est l'art de s'accommoder aux circonstances et de tirer parti de tout, même de ce qui nous déplaît. ï> Et, en effet, dans cette redoutable aventure, il n'y a aucune partie de la morale qui puisse être assurée contre le naufrage : il faut toujours prévoir le moment où Hobbes a raison contre Platon.

Relisons-la donc, cette République du divin Hellène, — nous y trouverons des plaisirs exquis; — mais disons-nous bien que nous n'en serons jamais les ministres ! Gémissons sur les misères de l'homme, sur la barbarie des « siècles de lumière » ; indignons-nous avec Cicéron contre la parole fameuse d'Euripide : « S'il faut violer le droit, c'est pour l'empire et la domination, » c'est en haute matière d'État qu'il est beau de le faire ; rêvons pour nos descendants un avenir de

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paix et d'amour; mais que si nous voulons sortir de notre retraite philosophique et descendre des sommets glacés de Tégoïsme intellectuel, que si nous voulons nous dévouer à une œuvre pratique de civilisation et maintenir à travers les âges la tradition illustre de nos pères, oh! alors souvenons-nous des Richelieu, des Louvois, des Frédéric; comme ces rudes athlètes, ne paraissons dans Farène que bardés de fer, sous peine de périr misérablement, nous et notre idéal ! Oui, réfutons Machiavel dans le silence du cabinet; mais, si nous ne voulons pas disparaître en tant que nation, rappelons-nous qu'il s'agit, non plus seulement de le réfuter, mais de le combattre et de le vaincre, et que les plus belles maximes de la sagesse n'y sauraient suffire.

Ne soyons donc pas injustes envers ces héros du passé qui peuvent encore nous servir de modèles. Surtout, n'ayons pas deux poids et deux mesures ; ne rabaissons et n'exaltons pas les uns ou les autres, suivant qu'ils sont nés sur la rive droite ou sur la rive gauche d'un fleuve. C'est là, à nos yeux, le côté discutable du livre de M. de Broglie, et, lorsqu'on a l'honneur de parler d'un tel ouvrage, on manquerait tout à la fois à l'auteur, au public et à soi-même si l'on n'avait pas Ja franchise de le déclarer. Nous eussions compris

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cette extrême sévérité envers Frédéric II sous la plume d'un historien philosophe et Iiumanitaire, d'un Michelet ou d'un Quinet, parce qu'elle eût fait partie de sa doctrine, de sa façon générale et systématique de considérer tous les faits, historiques et de les rapporter à un principe moral» à une idée de progrès ; nous la comprenons moins de la part d'un politique qui a été mêlé, de père en fils, aux affaires et aux hommes, qui a gouverné un grand pays et négocié en son nom.

Hais il est possible aussi que nous soyons tombé, à notre insu, dans l'excès contraire, et que nous ayons subi malgré nous, en un autre sens, l'influence des événements contemporains. Qu*on nous pardonne si, attristé pai le spectacle d'une politique sans élévation, sans unité, sans nerf, où les intérêts permanents et les traditions les plus claires, les plus précieuses de notre pays ont été sacrifiés à de mesquines rivalités intérieures, à des ambitions de clocher*, où nous vivons au jour le jour, disputant sur des articles de Constitution, tandis que tout Français ne devrait avoir en tête que cette double idée : reconstituer l'armée, reconquérir des alliances, —

li Ceci était écrit à 4ft suite des affaires d'Egypte.

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qu'on nous pardonne si nous avons montré Irop de sympathie pour ces hautes et énergiques natures, vouées à une pensée unique, et qui, par rintelligence nette et large de la géographie et de rhistoire, par la sagesse, la décision et la constance de leurs desseins, ont su rendre leur patrie puissante et glorieuse!

Si nous sommes heureux d'avoir un écrivain aussi érudit, aussi perspicace, aussi éloquent que M. le duc de Broglie pour porter la lumière dans cette histoire du siècle passé, nous serions peutêtre plus heureux encore d'avoir, pour mener notre politique extérieure au milieu des prochains et inévitables déchirements de l'Europe, un esprit d'une trempe aussi ferme que ce militaire diplomate qu'il juge avec tant de rigueur, et aux actes duquel son patriotisme se montrerait sans doute plus indulgent, si la France en profitait au lieu d'en souffrir.

Voilà pour la politique prussienne.

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Nous 'venons d'analyser la politique de la Prusse; nous allons étudier celle de la France. Le spectacle est le même; ce qui change, c'est la place du spectateur. Nous nous trouvons ici en présence de la thèse centrale du livre. Mais, avant de l'exposer, qu'on nous permette une observation générale sur certaine tendance de notre école historique contemporaine.

Depuis que l'alluvion de la science allemande est venue, au commencement de ce siècle, féconder et renouveler l'esprit français, comme avaient fait, au dix-septième siècle, l'Espagne et, au dixhuitième, l'Angleterre, l'érudition et la critique se sont Uvrées à une vaste enquête dont nous ne

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saurions trop admirer les résultats. On a aujourd'hui le goût des sources, la passion des documents originaux et inédits; on ne se contente

' plus de regarder à distance le décor de Thistoire et les personnages qui occupent la scène : on pénètre dans les coulisses, on veut voir les choses par Tenvers et examiner les grands hommes à la loupe, n suit de là qu'on choisit des sujets moins étendus : les monographies n'ont jamais été plus nombreuses, et même nous nous estimons trop heureux lorsqu'un historien du premier ordre, comme le duc de Broglie, se renferme modestement dans une période de deux années. A cette recherche de la réalité exacte, nous gagnons en précision et en expérience morale; c'est Favantage inestimable de la nouvelle méthode. Mais elle a bien aussi ses inconvénients, dont le premier et le plus frappant est de supprimer l'espace, Tair, le recul indispensable aux longues perspectives et aux vues d'ensemble. On ne veut plus aujourd'hui de récits à la Bossuet, à la Voltaire, et ce qu'il y a parfois d'un peu artificiel dans les considérations de Montesquieu même n'a pas échappé à la sagacité de nos modernes critiques ; mais n'allons pas tomber dans l'excès contraire, et, par amour du détail, perdre le sens général > tt le fil de l'histoire : car, si l'analyse appro-

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fondie des actes d'un personnage nous fait mieux pénétrer la nature humaine, d'autre part l'intelligence supérieure des évolutions politiques et des rapports internationaux peut seule nous faire comprendre le caractère, les intérêts et la mission des différents peuples; et cette seconde science n'est pas moins nécessaire que la première à la formation dû jugement et à la connaissance de la vérité.

Certes, on ne saurait reprocher à M. de Broglie d'avoir négligé les idées pour les faits ; il a voulu au contraire tirer de son travail un enseignement, une conclusion politique, et il Ta fait avec l'éloquence habile de l'homme accoutumé aux grandes affaires et aux discussions de la tribune. Mais, dans cette conclusion même, il m'est impossible de ne pas apercevoir le défaut que Je signalais tout à l'heure, et qui résulte de l'étroit espace où se meut Thistorien. Si l'on se tient •avec lui dans les bornes qu'il s'est fixées, entre le mois de mai 1740 et le mois de juin 1742, sa thèse peut paraître incontestable; si l'on jette un coup d'œil au delà, on trouve que, n'ayant pas une base assez large^ elle est facile à ébranler ^* Voici cette thèse :

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