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Nous tenons le fait d*un membre de sa famUle

voyage du roi de Gand à Paris. Ses jugements sur la politique intérieure de la France sont d'une sagesse et d'une prévoyance remarquables. Il avertit Louis XVIII en 181S comme il avait prévenu Louis XVI en 1790 et Napoléon en 1808.

Il lui prouve, avec une sincérité hardie, coname quoi les fautes de son entourage compromettent le principe de la légitimité. D expose ce qu'il entend par légitimité, non celle de Louis XIV, que, par un anachronisme singulier, certains hommes de malheur voulaient ressusciter, mads bien la royauté constitutionnelle et parlementaire, qui sauvegardait les principales conquêtes de la Révolution. 11 énumère les libertés indispensables et les garanties légales qui seules pouvaient assurer l'avenir de la monarchie, et réclame un Cabinet homogène et responsable, à l'instar de l'Angleterre *. Encore tout rempli des délibérations de l'Europe assemblée, grandi par le rôle considérable qu'il y a joué, ministre plus que jamais nécessaire ^ , il parlé au roi avec une singulière autorité; il lui conseille in-

1. Wellington avait dit, sous la première Restauration : 4 II y a des ministres, mais pas de ministère. »

2. Chateaubriand proposait qu'on mît Talleyrand â la tète du ministère et le due d'Orléans à la tète de l'armée. Le czar prévoyait l'aven ement possible du duc d'Orléans à la Seconde Restauration;

TALLEYRAND 2t>l

starnment . d'éviter ce qu'il appelle, dans une lettre à M. de Jaucourt (qui sentait le danger comme lui), (v les formes de l'émigration » à la Blacas, et les airs de Coblentz. Puis, avec une finesse charmante, et mettant dans la bouche des monarques sa propre pensée : or Les souverains m'ont dit qu'ils avaient remarqué avec regret dans la déclaration une phrase où Votre Majesté fait entendre... qu'elle s'est soumise à accepter leurs secours... Ils craignent que, par là, Votre Majesté ne se soit donné, aux yeux de la France, le tort de paraître imposée... »

, Louis XVIII se servit du rapport de Talleyrand dans sa proclamation de Cambrai : on y trouve des phrases entières de ce Mémoire, et le ministre la contresigna*. Malheureusement, de retour à Paris, — et Napoléon en route pour Sainte-Hélène, — Louis XVIII se laissa ressaisir par des influences contraires, et, bien peu de temps après, le 26 septembre 181o, Talleyrand donna sa démission définitive. En se privant du concours et des lumières d'un tel homme dans un tel moment, la monarchie restaurée prouvait son incapacité de gouverner le pays de la Révolution , et préparait de loin sa propre chute :

i. Monileur, 7 juillet 1815.

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car il est permis de croire que, si Talleyrand était resté aux affaires et avait appliqué le programme de 1815 au lieu de consumer sa vieillesse dans un rôle secondaire, la révolution de juillet 1830 n'eût pas eu lieu^.

Ce livre n'est donc pas moins curieux au point de vue de la politique intérieure qu'au point de vue des affaires étrangères; il jette une vive lumière sur une des périodes les plus émouvantes de notre histoire.

11 est aussi une leçon. A la fin de sa vie, le 27 novembre 1830, M. de Talleyrand écrivait à M. Mole : « La France ne doit pas songer à faire ce qu'on appelle des alliances, et elle doit être bien avec tout le monde, et seulement mieux avec quelques puissances, c'est-àdire entretenir avec elles des rapports d'amitié qui s'expriment lorsque les événements politiques se présentent. Ce genre de lien doit avoir aujourd'hui un principe différent de celui qu'il avait autrefois. Ce sont les progrès de la civilisation qui formeront désormais nos liens de parenté.

1. Les letti*es du roi sont bien inférieures à celles de son ministre. Talleyrand, qui avait été le second, d'abord auprès de Mirabeau, puis auprès de Napoléon, était bien, cette fois, le premier. D'ailleurs, Louis XVlll s'entendait et se plaisait peu aux affaires extérieures. Talleyrand le mène de hautî ue ne Pa-t-il mené plus longtemps?

Nous devons donc chercher à nous rapprocher davantage des gouvernements où la civihsation est plus avancée. C'est là que sont nos vraies ambassades de famille. »

Cette politique, dernier mot de la vieille expérience de celui qui fut le prince des diplomates dans une époque où la diplomatie brilla d'un si vif éclat, cette politique n'est-elle pas aujourd'hui encore la meilleure, la plus conforme aux intérêts et à la gloire de ce pays? Le jour où la République française aurait besoin d'un point d'appui au dehors, ne devrait-elle pas nécessairement se tourner vers les nations chez lesquelles la civilisation est le plus avancée et les institutions le plus conformes aux siennes * ?

1. En écrivant ces lignes, il y a près de sept ans, nous avions surtout en vue la question de la Méditerranée; Tannée suivante, cette politique allait être singulièrement compromise, dans TafEaire d'Egypte, par ceux-là mêmes qui s*en proclamaient les plus ardents défenseurs. Elle avait reçu d^â, du reste, de rudes atteintes, par notre faute, dans l'afTaire des duchés danois et dans Taifaire du Mexique. Dans Taffaire des duchés, c'est sous qui avons refusé à l'Angleterre de prendre part à une action navale qui eût préservé TEurope des bouleversements qu'elle a subis depuis. Au Mexique, c'est nous qui avons rompu nos engagements avec l'Angleterre, l'accord qui avait présidé aux préparatifs de l'expédition. Enfin, en Egypte, c'est nous qui avons détruit de nos propres mains le condominium.

Septembre 1879,

Ce qu'on est convenu d'admirer surtout, chez Berrver, c'est la fidélité inviolable à une forme de gouvernement, ou, pour parler plus exactement, à une dynastie, — à une dynastie malheureuse. Sans doute, c'est une originalité grande, que de représenter, dans un pays et dans un siècle où tout passe, une règle immuable; ce n'est pas toutefois ce qui nous touche le plus. Nous ne connaissons, en politique, qu'un principe, qu'une foi, qu'une religion: l'intérêt de •'État. Berryer a été un patriote éclairé, clair-

1. Discours parlemsntaires. Cinq vol. — Plai(if)yers l'i'oisvol. chez Didier,

voyant ; il a été fidèle aux intérêts permanents, généraux, essentiels de la patrie ; il les a bien compris, et il a bien compris aussi, pré\ni, annoncé les périls qui la menaçaient; il a applaudi à ses rivaux, à ses adversaires, toutes les fois qu'ils prenaient quelque mesure utile à la force et à l'honneur de la nation : voilà, à nos yeux, la partie durable de sa gloire. Et, si nous avions un regret à exprimer, c'est que son attachement à une famille, puis à un souvenir (plutôt encore qu'à une forme constitutionnelle), Tait réduit, en sonune, à un rôle platonique, et ait borné à l'enceinte des assemblées une action qui eût pu s'exercer avec plus d'eflScacité dans les conseils du pouvoir.

JNous avons quelque peine à nous figurer aujourd'hui, nous, libéraux de 1879, comment ce fils de la bourgeoisie, ce « plébéien », conmie il s'appelait lui-même non sans fierté dans un de ses plus beaux discours, ce fils de la Révolution qui n'a jamais renié sa mère, cet amant passionné de la liberté, a mis son génie au service de la vieille monarchie française. Nous devons, pour comprendre ce qui nous paraît une étrange contradiction, nous reporter au temps où il naissait à la vie publique. 11 a fait lui-même sa confession à la tribune de l'Assemblée législative en 1881, quelques mois avant le coup d'État. Ce jour-là, à propos du projet de révision de la Coq^

stilulion, il passa en revue les divers régimes qui s'étaient succédé en France depuis la Révolution, et ses impressions au spectacle de ces changements. Il raconta comment, à vingt ans, il avai* été séduit, avec toute sa génération, par Fépopée de TEmpire:

e J'étais bien impérialiste à dix-huit ans ; j'étais bien impérialiste h vingt ans encore. Oh ! la gloire de l'Empire ! Je suis sorti du collège au bruit du canon d'Iéna; et quelle tête n'eût pas été enivrée!..» Mais j'ai réfléchi; j'étudiais]aIors.., je me rendis compte un peu des conditions des gouvernements. J'avais un père, homme de la beur, homme de pauvreté, voulant m'inspirer le goût du travail. En 18H ou 1812, il mit près de moi un ancien député aux États-Généraux; il donna mission à cet ancien député de me faire étudier quoi ? Ce à quoi personne ne songeait à cette époque : les procès-verbaux de l'Assemblée Constituante. Je les ai étudiés pendant dix-huit mois... J'ai commencé alors à comprendre; j'ai senti le despotisme ; il m'a été odieux. Je n'ai pas attendu sa chute. J'ai ici de mes amis d'enfance, ils savent qu'avant la chute de l'Empire, je leur disais : « Vous ne vous rendez pas compté de votre gouvernement; il est odieux, il est intolé' rablc, la gloire ne couvre pas cela} j?

Et alors, par un admirable mouvement d'éloquence, avec ce que Mirabeau appelait le don terrible de la familiarité, se tournant vers un membre de l'assemblée, Tun de ses amis d'enfance, et l'invoquant du geste : « Tu m'es témoin ! ï> dit-il; et continuant au milieu des acclamations de la Chambre : « Eh bien, oui, j'ai senti le despotisme, et pour moi, il a gâté la gloire I Et puis. J'ai vu l'infidélité de la victoire... »

Et, baissant la voix, indiquant du doigt les lieux qui environnaient l'assemblée ;

« J'ai vu l'étranger amené par nos revers jusqu'ici. J'ai vu tout un grand gouvernement, une immense puissance qui reposait sur un seul homme, disparaître en un jour, disparaître parce que son épée était abattue, et qu'un jour, un seul jour, il-n'était pas triomphant. Plus de gouvorvement, plus de lois, tout s'anéantissait, tout partait avec un seul homme ! Oh î alors, j'ai compris que, malheur aux nations dont l'existence, dont le gouvernement, dont la Constitution a pour base ou la mobilité des passions populaires qui conduisent aux hontes du Directoire, ou l'autorité immense du génie d'un grand homme qui conduit à d'éclatantes victoires, à d'immenses succès, mais aussi à d'affreux revers, à un anéantissement complet, à un effacement de tout ce

qui constitue la société ! Faire reposer la destinée d'un peuple sur la tète d*un homme, c*est le plus grand de tous les crimes. Ah ! j'ai compris alors la nécessité d'un principe ! »

Ainsi Berryer devint royaliste parce qu'il avait vu le fond de l'abîme du gouvernement personnel après l'oppression du despotisme, parce que la monarchie restaurée était comme une sorte de renaissance au sortir de l'étouffement impérial : la monarchie, à cette époque, après les convulsions révolutionnaires et les désastres de l'Empire, c'était non seulement la restauration politique, mais aussi la restauration intellectuelle du pays, celle des lettres, des arts et de l'industrie ; c'était la libre discussion substituée à l'obéissance passive, c'était la tribune parlementaire relevée. Quoi d'étonnant alors qu'un jeune et généreux esprit, qu'une vive et brillante parole fussent attirés vers ce régime nouveau qui avait Chateaubriand pour panégyriste et qui semblait offrir à la France, avec le souvenir de ses anciennes gloires, la paix et la liberté?

Comment, d'ailleurs, une âme éprise d'idéal

n'eût-elle pas préféré les combats de la tribune,

les conquêtes de la persuasion et de la raison,

le certamen honestum et disputatio splmdida aux

jeux aveugles de la force?

Certes, les émotions de Tartiste sont grandes» qui, au théâtre, soulève tout un peuple aux accents de sa voix, communiquant sa vie à la multitude qu'il agite; certes, les joies de Tauteur sont grandes aussi, qui assiste au triomphe de son œuvre, qui suit les effets de son génie dans le cœur de la foule, qui fait passer sa substance, sa flamme, dans Tâme de ses semblables; mais qu'est-ce donc, lorsque l'auteur et l'interprète ne font qu'un; lorsqu'il s'agit, non de fictions, mais de réalités ; lorsque l'orateur entend chacune de ses paroles, qui sont des actes, retentir aussitôt dans rassemblée, dans le pays, dans l'univers civilisé, lorsqu'il crée l'histoire? Là se déploient les plus hautes facultés de l'homme ; là, les jouissances de la création improvisée sur une pensée longuement mûrie servent les intérêts essentiels des gouvernements et des sociétés.

Berryer sentait tout cela plus que personne; el , comme l'ancienne monarchie relevait cette tribune abattue par l'Empire, la cause de la royauté se confondit à ses yeux avec celle des libertés parlementaires : il devint royaliste parce qu'il était né orateur. En même temps, il vit dans la Restauration le retour à la légalité que l'Empire avait violée; et, en ce sens, on peut dire

qu'il devint royaliste parce qu'il était rhommc de la loi et du droit : Forum et Jus. Ainsi, le régime nouveau satisfaisait à la fois son intelligence et sa conscience, ses goûts et ses pnn cipes.

IT

S*il est facile d'expliquer par ces motifs comment Berryer devînt rojaliste, il est moins facile de savoir pourquoi il le demeura lorsque la monarchie se sépara du parti de la Révolution et de la liberté. Il était arrivé à la Chambre en 1830, à quarante ans (c'était alors Tâge légal) ; à peine y avait-il siégé, que M. de Polignac lui offrait le portefeuille de la justice ; il refusa, sous prétexte qu'il était trop neuf dans les choses de la politique, mais en réalité parce qu'il avait eu avec le premier ministre un entretien d'où il était sorti navré, prévoyant, comme il l'a dit, a la ruine de la monarchie et l'ère des révolutions indéfiniment rouverte », M, de Falloux, dans

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son livre intitulé FÉvéque éPOrléans, a publié le , récit curieux d'une conversation qu'il eut vers

1856 à Augerville avec MM. Berryer, Thiers, do Montalembert et l'abbé Dupanloup. Berryer y conta son entrevue avec M. de Polignac, et comment ce ministre s'imaginait, en véritable illuminé, recevoir du ciel les inspirations de sa funeste politique. Ainsi, par une étrange fortune^ Berryer, à peine entré dans la vie publique comme fervent catholique et royaliste, avait pour premier spectacle la ruine imminente de la monarchie. Mais, engagé comme il Tétait, il ne crut pas pouvoir, une fois la révolution accomplie, suivre ses émules, les Guizot et les Thiers, dans la destinée nouvelle de la France. Il y avait d'ailleurs un rôle à prendre, un rôle trop facile peut-être pour un talent comme le sien : c'était de faire un parti à lui seul, de rester dans ce poste élevé, isolé, et de dominer de là-haut les agitations de son temps.

S'il n'eut pas ce que M. Guizot a appelé « la plus noble ambition d'une grande âme : gouverner un pays libre », il fut, à l'égard de nos gouvernements successifs et de nos révolutions, comme une sorte de postérité contemporaine; il put, en gardant une entière indépendance, critiquer à son aise et juger impartialement les

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événements et les partis; et cette impartialité sereine lui donnait d'autant plus de force contre ses adversaires.

C'est ainsi qu'un jour, en 1837, attaquant certains actes de cette monarchie constitutionnelle à la durée de laquelle il ne voulait pas croire — sa situation le lui défendait : — « La force des gouvernements , dit-il , c'est d'être appuyé sur un bon principe, et surtout d'être fidèles au principe qui les a constitués. » Et il démontra comment tous les gouvernements depuis 1789 se sont tués eux-mêmes, ou parce que leur principe était mauvais, ou parce qu'ils se sont détournés, écartés de leur principe : a La Convention s'est suicidée, et par l'horreur du principe de terreur dont elle a voulu s'armer, et par les crimes sans nombre dont elle a couvert la face du pays. Le Directoire! Mais est-ce que le Directoire n'avait pas lui-môme anéanti les Conseils qui étaient alors la base du gouvernement? Est-ce qu'il ne les avait pas anéantis en déportant les meilleurs, les plus honnêtes citoyens et les plus éclairés du pays, avant qu'un soldat dédaigneux repoussât du pied en une heure et dispersât les restes honteux de ces assemblées déjà détruites? L'Empire a eu un mauvais principe de gouvernement. 11 est né dans

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ce môme jour, dans ce jour de violence; il a voulu tout devoir à la force, il vivait sur la parole de la victoire; et, quand la victoire lui a été infidèle, FEmpire n'était plus! ï>

Alors un député du Centre l'interrompit : a El après l'Empire, dit-il, vous vous arrêtez? » — ft Non, je ne m'arrêterai pas, répliqua Berryer ; et pourquoi ne dirais -je pas tout? La question est assez haute; elle domine assez les intérêts permanents et étemels de mon pays pour que je dise tout à l'égard de tous. » Et il expliqua pourquoi la Restauration, elle aussi, était tombée, parce qu'elle avait été infidèle à son principe : « Elle est tombée le jour où elle a voulu entrer dans les moyens exceptionnels ; la tempête s'est alors élevée et le trône a disparu... »

Ce n'était donc pas seulement dans les conversations intimes, c'était aussi du haut de la tribune, qu'il disait franchement son opinion sur les hommes et les choses du parti royaliste. Son royalisme platonique était pareil à un de ces réduits aimés auquel l'honame a attaché ses souvenirs de jeunesse et qu'il est heureux de retrouver comme un refuge fidèle au milieu des luttes de la vie; c'était un abri respecté, d'où il exerçait cette magistrature de l'éloquence et du génie. L'opposition est toujours populaire en France,

et sans douto la situation de Berryer critiquant tour à tour tous les gouvernements était plus aisée que celle des hommes qui portaient le poids des affaires; mais du moins son opposition ne fut jamais systématique, parce qu'il ne cherchait pas à renverser les ministères pour en recueillir la succession.

La vraie condition de la moralité des oppositions est de ne pas demander plus aux hommes qui exercent le pouvoir qu'on ne pourrait faire soiHoaême si Ton y était. Sans doute, il est difficile à ceux qui sont dans l'opposition, même lorsqu'ils sont absolument désintéressés, de ne pas se faire quelques illusions, de ne pas se tromper sur les difficultés du gouvernement, comme des gens qui, du rivage, regardent la manœuvre des matelots; ils demandent peut-être toujours un peu plus qu'on ne peut leur donner ; c'est l'aiguillon nécessaire du progrès. Berryer lui-même ne résistait pas toujours au plaisir de mettre les gouvernements en contradiction avec eux-mêmes. 11 est déjà facile d y mettre un homme, à plus forte raison un groupe d'hommes, et un groupe d'hommes aux prises avec toutes les difficultés de la vie parlementaire. Mais jamais aucune pensée d'intérêt n'entra dans son esprit, et c'est ce qui lui

donnait tant de force : n'ayant jamais été an pouvoir et ne cherchant pas à le conquérir, il avait tous les avantages de l'indépendance, aucune des diflicuités de Taction.

Do là, une très grande tolérance, un respect profond et sincère des convictions d*autrui qui commandait le respect pour les siennes :

« C'est une mauvaise réponse dans nos discussions, s'écriait-il, de dire à un homme : « Vous « ôtes républicain, vous êtes légitimiste; » comme on a su dire dans des questions moins graves : « Vous êtes du tiers-parti ;» comme bientôt peutôtre on n'hésitera pas à dire : a Vous êtes doctri- T» naire. » Il faut agir autrement avec les partis qui existent, qui doivent exister, qui sont nés en France de mouvements immenses, puissants, qui ont partagé notre pays; de mouvements auxquelssc sont attachées des convictions qui doivent subsister

pour rhonneur même du pays, pour justifier de la loyauté des consciences et de la bonne foi des intelligences. Il y a dans les partis des choses détestables : c'est le sentiment personnel, c'cstla vue ambitieuse, c'est la pensée égoïste, c'est l'idée de soi-même et des siens prévalant toujours au milieu des grands et permanents intérêts du pays; voilà ce qui est détestable, ce qui est odieux... Mais il y a quelque chose d'honorable, de respectable, et qu'il faut toujours écouter, au fond des partis : c'est la foi dans les principes, c'est la fidélité aux doctrines, c'est la fermeté dans les convictions loyalement formées. »

Un trait curieux à observer dans cette éloquence, c'est l'absence presque complète d'ironie. Il semble que le respect qu'il eut toujours pour ses adversaires, la tolérance de son esprit, la loyauté de sa nature, lui rendissent inutile cette arme, l'une des plus redoutables de la tribune. D'aucuns pensent que, sur un public relativement afiiné, blasé, passablement sceptique, l'ironie a plus de prise que l'enthousiasme : cela est vrai pour les orateurs qui ne peuvent s'élever par de grands coups d'aile aux sommets de l'éloquence, et chez qui, même dans le pathétique, on sent toujours l'art ; mais, quand l'art disparait, quand c'est le cœur qui

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parle, combien la flamme vaut mieux que Tironie! combien le langage sincère d'un galant homme laisse loin derrière lui les plus savants eflets de l'artiste en paroles I Dédaignant les chemins détournés, Berryer allait droit à l'adversaire, Taltaquait de front et le renversait « d'un coup de corne », suivant le mot de M. Thiers, qui le redoutait.

L'avocat doublait l'orateur. Comme M. Thiers, il possédait l'art de rendre claires et attrayantes les questions de chiffres les plus arides et les plus compUquées. Avec cela, une imagination fertile, et des coups de théâtre, des surprises étonnantes *•

Enfin tous les dons extérieurs : « on ne s'imagine pas, dit M. de Sacy, ce que devenait une phrase, un mot, un cri dans la bouche de M. Berryer. »

On comprend dès lors comment la lecture de ses discours ne peut donner qu'une faible idée de

* Un jour, dans un procès criminel où toutes les preuves étaient réunies contre son client accusé d'assassinat, excepté une, — on n'avait pas retrouvé le cadavre, — Berryer, après avoir insisté sur ce point dans sa péroraison, s'écria tout à coup : oc Eh bien, si je vous disais, messieurs les jurés, que cet homme qu'on croit mort ne l'est pas; qu'il est vivant, qu'il est en France, qu'il est dans cette ville, qu'il est dans cette salle, qu'il est là !.. . Ah ! vous vous êtes retournés : vous n'êtes pas convaincus 1 »

reffet qu'ils produisaient. Il en est trop souvent de l'art de nos orateurs modernes conune de l'art du comédien : la vie, la flanmie éteintes, qu'en reste-t-il7 Ce recueil de discours est comme les photographies, qui rendent les traits, non la couleur.

Au surplus, Berryer, comme on l'a pu voir par les extraits que nous avons cités, n'avait point de style. Parfois la force de l'idée et la chaleur du mouvement amènent la beauté de la forme; mais le plus souvent l'expression en elle-même est peu frappante, la phrase négligée.

On peut se demander ce qu'aurait été Bcrryer au pouvoir. Si le politique devait nécessairement faire preuve aux affaires des qualités qu'il déploie dans l'opposition, ce qui est rare, il aurait eu la première qualité de l'homme de gouvernement : la perception nette des événements et de leurs conséquences. Ses discours sont pleins de prédictions qui se sont réalisées depuis.

Dès 1836, répondant à M. Thiers, président du Conseil, sur la question de l'alliance anglaise, Berryer, après avoir tracé un tableau magistral de l'Europe, arriva à la Prusse, e^ soutint que le système des lignes de douanes

^ir

prussiennes n'était pas un lien purement commercial qui se romprait au premier conflit, mais un moyen de fortifier l'unité allemande, de former entre un grand et de petits États un lien matériel et moral, afin de diminuer l'influence française.

Ses prévisions sur l'avenir de la monarchie de Juillet n'étaient pas moins justes, et, lorsque Lamartine signalait cette sorte de maladie morale, ce dégoût, cet « ennui » qui lassait le pays, Berryer, comme Tocqueville, avertissait le gouvernement du mouvement profond qu'il ne paraissait pas soupçonner et qui devait changer tout à coup en 1848 la face de la société française : Cl Dans les classes de la société qui sont étrangères à toute participation aux droits politiques, que fermente-t-il ? On monte de classe en classe ; les sommités s'effacent et disparaissent, et les classes inférieures arrivent au sommet. La bourgeoisie, la classe moyenne, elle, a conquis la première place; elle a l'ascendant, elle domine; mais elle est d'autant plus pressée par les classes inférieures qui montent à leur tour, chez qui le sentiment du droit de concours à la chose puWique se développe chaque jour.

Croyez-le, c'est un avertissement sincère que je vous donne*. • »

De môme, à la tribune de l'Assemblée législative, il prédit TEmpire en ces termes : « Si la majorité qui sauve la société française est brisée, je déplore Favenir qui est réservé à mon pays. Je ne sais pas quels seront mes successeurs, je ne sais pas si vous en aurez ; ces murs resteront peut-être debout, mais ils seront habités par des législateurs muets. » Quelques mois après, il était jeté à Vincennes par le prince qu'il avait défendu jadis.

Un témoin oculaire nous a raconté qu'après le coup d'État, Louis Bonaparte se rendit au Palais -Bourbon et, montrant la tribune, dit : « Vous ôterez ça. » Quelques jours après, il revint pour voir si son ordre avait été exécuté, alla se placer à Tendroit même où avait été la tribune, puis, se croyant seul, frappa trois fois le sol du pied, comme pour écraser jusqu'au souvenir des libertés parlementaires.

On sait le rôle de Berryer sous l'Empire ; il fit de la barre une tribune, et, en défendant soit les princes d'Orléans, soit les ouvriers républicains, il resta l'avocat de la liberté, jusqu'au jour où, en 1863, il rentra à la Chambre avec son émule et ami M. Thiers.

11 est mort en 1868, trop tôt pour voir les malheurs qu'il avait prévus, trop tôt même pour

essayer de les prévenir avec M. Thiers, à la tête de l'opposition.

En 1871, sans doute, il eût prêté son concours dévoué et désintéressé au libérateur du territoire. On sait que ces deux grands hommes, jetés dans des camps différents, se sont toujours admirés et aimés tout en se combattant. M. Ch. de Mazade a raconté ^ Torigine de leur amitié. Un jour, au lendemain des afiiedres de la duchesse de Berry, H. Thiers, alors ministre de l'intérieur, avait pressé Berryer d'aller déjeuner familièrement avec lui. Lorsqu'ils furent seuls, il lui montra un portefeuille contenant des révélations gravement compromettantes pour un certain nombre de légitimistes. Ces documents, il était seul à les connaître; il en avait gardé jusque-là le secret sous sa responsabilité, sans les communiquer même au roi ; à la un de l'entretien, il jeta spontanément ces papiers au feu: Berryer fut touché dans sa générosité, comme il était déjà séduit par l'esprit, par le talent.

Il est permis de croire qu'en 1871, au commencement de la troisième République, il aurait répété ce qu'il disait en 1848, au commencement de la seconde : « Je vous conjure de re-

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