Notamment sur le tabac
qui n'avait jamais déployé plus de verve, de talent et de puissance.
Ce sont là sans doute des causes très réelles de la défaite des conservateurs, causes secondaires pourtant, contingentes et accidentelles. En effet, si Ton étudie l'histoire de l'Angleterre contemporaine, on voit qu'il ne s'agit pas seulement ici d'un coup de fortune électorale, mais de la suite naturelle, logique, d'événements qui se sont déroulés chez nos voisins depuis un demisiècle. Qui ne sent qu'à travers les fluctuations des hommes et des choses, la mêlée des partis, le va-et-vient des doctrines, des passions, des intérêts les plus contraires, un grand mouvement d'idées entraîne l'Angleterre, comme toute l'Europe, vers de nouvelles destinées? Qu'on l'approuve ou qu'on le déplore, qu'on le favorise ou qu'on essaye de l'enrayer, il se poursuit partout, en Russie et en Allemagne comme en Angleterre et en France, avec des chances diverses et des reculs passagers, mais avec une in vin* cible force; et, tandis qu'il cause des secousses violentes dans les pays de compression et de régime autoritaire, il se continue avec une régularité pacifique dans les pays de liberté et de régime représentatif.
Telle est l'Angleterre : grâce à ses institutions ^
éprouvées et à son génie politique . elle opère successivement, sans trouble, les réformes devenues nécessaires ; elle consacre les conquêtes de Topinion par ses lois, qui sont ainsi d'accord avec les mœurs; enfin elle procède par transitions, elle avance par étapes; et c'est précisément une de ces étapes nouvelles, marquées longtemps à l'avance, qu'elle pourra franchir demain, grâce au résultat des élections récentes.
Un des principaux actes du nouveau ministère sera probablement la réforme électorale dans les comtés, que M. Gladstone paraît destiné à accomplir *, comme il a déjà accompli la réforme de 1867, qui découlait elle-même de celle de 1832.
1. En effet, M. Gladstone déposa en mars 1884 son projet de réfonne électorale, tendant à créer deux millions d'électeurs nouveaux (quatre fois plus qu'en 1832), et à assimiler les campagnes aux villes. Voté à 130 voix de majorité par les Communes, le bill fut repoussé, au mois de juillet suivant, à 59 voix de majorité, par les lords. Mais ceux-ci, en présence de la crise qui suivit leur vote, et qui exposa l'Angleterre à une guerre civile, se sentant, d'ailleurs, menacés dans leur existence, furent contraints de transiger; et les élections de novembre-décembre 1885 furent faites selon la nouvelle loi. C'est presque le suffrage universel. Une réforme de la Chambre des lords s'ensuivra nécessairement tôt ou tard. — rM. Gladstone, tombé du pouvoir le 9 juin 1885, puis redevenu premier ministre en février 1886, tomba de nouveau le 8 juin suivant, sur la question irlandaise : la Chambre fut dissoute le 26, et les élections donnèrent la victoire aux torieSî qui sont encore aux affaires^
Il a donné en novembre 1877 dans le Nineteenth Century^ en réponse à un article de M. Lowe inséré dans le Fortnighthj Review^ une longue étude sui* cette question qui va passionner de nouveau le Parlement e' l'opinion. Elle se trouve dans le recueil des articles que le grand orateur a écrits depuis plus de trente ans sur les sujets les plus divers et qu*il vient de publier sous le titre de Glanes des années passées (Gleanings of past years). Le premier volume, intitulé Qv£S^ lions constitutionnelles, et où Taffaire du droit de suffrage tient une grande place, vient d'être traduit avec une précision élégante par M. Albert Gigot, qui Ta fait précéder d'une remarquable introduction.
On sait que la législation électorale chez nos voisins a passé par trois phases différentes. Jusqu'en 1832, le droit de suffrage, imparti d'après des règles arbitraires, était le privilège fort restreint d'une sorte de féodalité de propriétaires dans les comtés, de bourgeois dans les cités et dans les bourgs ; c'était le règne de la confusion et de l'injustice. L'acte de 1832 vint corriger les anomalies de cette organisation surannée en appelant toute la classe moyenne au scrutin. En 1867, les catégories d'électeurs créées en 1832 furent considérablement étendues, et les classes laborieuses commencèrent à leur tour de participer aux affaires publiques.
«-»- TiSBïT-:,-
330 ORATEURS ET nOMMES d'ÉTÂT
Dix ans après, M. Gladstone écrit dans le Nincleenth Century:
a En 1867, nous avons décidé que les chefs de maison dans les villes s'étaient montrés assez attachés à nos institutions, assez sages et raisonnables, assez au courant des choses politiques, pour mériter d'exercer le droit de suffrage. Aujourd'hui, la question est de savoir si la même mesure ne doit pas, pour les mêmes motifs, être étendue aux chefs de maison dans les comtés. Il n'en est aucun qui, s'il vivait dans une ville et s'il y occupait la moindre masure, n'y exerçât pas le droit que nous réclamons pour lui. A première vue, ils ont un titre à faire valoir au moins depuis l'acte de 1867. Pour écarter ce titre, il faut avoir une objection à lui opposer. »
Et alors, dans une discussion serrée, pleine, savante, avec cette dialectique ingénieuse qui est une de ses qualités maîtresses, il prend tous les arguments de son adversaire et les renverse l'un après l'autre : la législation actuelle est arbitraire; la distinction entre les villes et les comtés n'existe même plus en fait ; les réformes de 1832 et 1867, loin d'amener les catastrophes qu'on avait prédites, ont, au contraire, fortifié le pouvoir en lui donnant une base plus large. Puis, brisant les bornes étroites de la question actuelle, il s'élève
aux principes de la science politique et du droit, et, avec plus de hardiesse encore que dans son fameux discours de 1864 sous le ministère Russell, il attaque de fond le redoutable problème du suffrage universel.
« Gela viendra tout doucement, à son temps, avait dit M. Lowe avec effroi, mais pas encore tout de suite*. »
Et M. Gladstone, qui, sur ce point, partage Tavis, mais non la crainte de son contradicteur : « Regardons le monstre d'un peu plus près, dit-il, et tâchons d'analyser ses traits ; » et il développe les raisons nombreuses pour lesquelles « il est bon que tout homme ait la puissance que confère le droit de vote ». Par les impôts qu'il paye, par ses dépenses, par son travail, par sa famille, le citoyen contribue à la richesse du pays et à la sécurité de la société ; il est donc juste, il est utile, pour la nation comme pouF lui-même, qu'il participe aux affaires publiques,
N'est-ce pas d'après ce principe que, dès les temps les plus reculés, a été constitué le gouvernement local et paroissial de l'Angleterre? On ne conçoit pas pourquoi l'on n'étendrait pas ce système au gouvernement général du pays avec des