‹ Orateurs et hommes d'étatChapitre 43 sur 46 · Fortnigthly RevîeWj octobre · texte numérisé non relu

Fortnigthly RevîeWj octobre

horizons plus larges. L'extension du droit électoral augmente la somme totale des forces utilisées dans rintérôt de la nation et mises à la disposition de TÉtat. Tout homme doit participer à la formation des lois sous lesquelles il est appelé à vivre.

Mais, dit-on, si la valeur numérique des votes est égale, la valeur des hommes qui donnent ces votes ne Test point : « Le droit de gouverner, disait Burke, réside dans la sagesse et la vertu. » Et M. Lowe ajoute : « Tandis que vous rêvez l'égalité, vous créez la plus grossière inégalité en plaçant la minorité, qui comprend les hommes riches et instruits, à la merci de ceux qui vivent de leur travail quotidien. » — Et comment ferez-vous le départ de la capacité intellectuelle des électeurs ? Si l'objection tirée de la prépondérance du nombre dans la plus basse des classes admises au droit électoral a quelque valeur, elle condamne le principe môme du régime représentatif et aboutit logiquement, de sélection en sélection , au gouvernement absolu. D'autre part, quoique chaque citoyen, à prendre les choses au pied de la lettre, ne dispose que d'un seul suffrage, en réalité il dispose d'autant de suffrages qu'il entraîne d'hommes dans sa mouvance intellectuelle et dans son orbite politique.

Cette discussion, on le voit, n'est pas moins utile pour nous autres Français que pour nos voisins d'outre-Manche; car la plupart des arguments de M. Gladstone répondent en même temps aux détracteurs de notre législation électorale.

Enfin, il développe cette pensée, qu'il ne faut pas attendre qu'une situation devienne intolérable pour y porter remède, et il ajoute spirituellement, au sujet des réformes que l'opinion demande, et de celles qu'elle n'exige pas encore : & Quand la voix de ceux qui réclament est calme et basse, on ne l'entend point ; quand elle est ferme et haute, on répond que nous ne devons pas céder à l'intimidationf ï» C'est précisément l'honneur de cet homme d'État, comme c'est la force de son pays, d'avoir su entendre même la voix basse et y répondre, ménager les transitions, prévenir les catastrophes par des réformes opportunes, endiguer le flot qui monte. L'Angleterre se rapproche peu à peu du suffrage uniforme et universel. Avant de savoir si c'est un bien ou un mal, le véritable esprit politique, la sagesse consistent à se demander si on peut l'éviter ; et, du moment qu'on ne le peut pas, à tâcher d'y arriver graduellement, sans secousse et sans violence. C'est toute la différence qui sépare la méthode évolutionniste du système révolutionnaire,

La France a trop longtemps suivi le second, plus peut-être par la faute des gouvernants que par celle des gouvernés. Tandis que, chez nos voisins, on voyait la royauté gouverner avec le pays, Taristocratie se renouveler elle-même et faire d'utiles concessions à la bourgeoisie, qui, de son côté, en faisait au peuple; chez nous, au contraire, on a vu depuis un siècle tous les souverains mettre leur ambition à gouverner contre leurs sujets; on a vu les grands se séparer de la nation avec éclat et perdre toute autorité , toute influence, tout prestige ; on voit aujourd'hui encore une fraction considérable de la bourgeoisie qui prétend recommencer le rôle de la noblesse. C'est ainsi que les a classes dirigeantes » ne dirigent plus rien, pour n'avoir pas voulu partager à temps leur influence, et qu'en se faisant évincer des affaires par leurs propres fautes, elles ôtent un contre-poids utile à l'équilibre du gouvernement : de sorte que, depuis cent ans, la France a été ballottée de révolution en révolution, danarchie en dictature^ au lieu qu'en Angleterre les gouvernements gouvernaient et les classes dirigeantes dirigeaient, enfin toutes les forces sociales tendaient ensemble au même but, conservant toujours l'ordre dans le progrès.

Quand nous parlons ainsi de l'Angleterre, on ne manque pas de nous objecter les différences profondes qui séparent les deux peuples. Sans doute, ces différences sont essentielles : par exemple, la passion de l'égalité s'est développée chez nous autrement vite que celle de la liberté, tandis que les Anglais sont « inégalitaires ». M. Gladstone revient souvent sur cet « amour de l'inégalité », qui distingue ses compatriotes. Certes, on ne trouverait pas en France de faits analogues a ceux-ci : les ouvriers, en ^832, luttant pour une réforme qui non seulement ne conférait pas à leur classe eu général le droit de vote, mais qui supprimait le système électoral populaire

existant alors à PrestoD, Newarck et dans beaucoup d'autres lieux ; les artisans et les paysans des comtés accueillant avec joie la loi de 1867 qui leur refusait ce qu'elle accordait aux artisans et aux paysans des bourgs. Oui, ces contrastes entre le caractère anglais et le caractère français sautent aux yeux. Mais, aussi, quelle différence dans la manière dont les deux nations ont été gouvernées depuis un siècle ! Pour ne parler que de Texercice du droit de suffrage, n'est-il pas évident que, si Louis-Philippe et M. Guizot (ce n'étaient pourtant ni le moins sage des rois ni le moins éclairé des ministres) ne s'étaient pas obstinément refusés à concéder cette réforme si modeste, si légitime de « l'adjonction des capacités », la France ne serait pas tombée dans une révolution soudaine, imprévue le matin de ceux mêmes qui devaient en profiter le soir; l'arme formidable du suffrage universel, jetée brusquement dans les mains de foules inexpérimentées, n'eût pas effrayé une grcinde partie de la nation ; nous n'eussions subi ni les hontes de l'empire ni les douleurs de l'invasion. Voilà comment le refus des réformes les plus simples peut amener d'incalculables malheurs.

L'Angleterre, île, a étendu peu à peu le cercle des électeurs, suivant les besoins des temps et les

aspirations du pays, et M. Gladstone a été le promoteur principal de la réforme. C'est là peutêtre, là et dans l'affaire de l'Église d'Irlande, qu'il a le mieux montré cette qualité supérieure de l'homme d'État qui consiste à résoudre les questions avant qu'elles s'enveniment, et à marcher avec l'opinion, au lieu de se laisser devancer par elle.

Lorsque cette grande réforme de 1867, qui créait 1,119,000 électeurs nouveaux, dont plus de 800,000 dans les^ bourgs , fut votée par le Parlement, il y avait seize ans qu'elle était agitée. Depuis le jour où M. Locke King l'avait mise sur le tapis en 1851, chacun des Cabinets en avait parlé tour à tour, et la Chambre des communes l'avait enterrée systématiquement à chaque session avec les honneurs qui lui étaient dus. Six discours de la Couronne, cinq propositions ministérielles , n'avaient pas fait faire un pas à la question , qui revenait tous les ans et n'aboutissait jamais. C'est grâce à M. Gladstone qu'elle devait être enfin résolue : le 15 mars 186i, étant chancelier de l'Échiquier, il prononça ce discours célèbre et hardi où se trouvaient déjà exprimées avec éloquence quelques-unes des idées que nous retrouvons aujourd'hui dans l'article du Nineteenth Century, « Je ne crains

pas d'affirmer, s'écriait-il, que tout homme qui n'est pas présumé incapable pour cause de danger social ou d'indignité personnelle a moralement le droit de coopérer au jeu de la Constitution. » Cependant le bill fut repoussé à dix voix de majorité par la défection des adullamUes, M. Lowe en tête, et le ministère Russell donna sa démis^ sion. Mais, comme Ta dit M. Challemel-Lacour dans la remarquable étude qu'il a consacrée à M. Gladstone, « la victoire ne tarda point à porter des fruits amers pour les vainqueurs...

M, Disraeli dut subir l'honneur inattendu de réaliser la réforme... Conservateurs et adullamitcs se résignèrent, avec quel dépit, on le devinC; à la gloire cruelle de voter ce bill, le plus large qu'on eût encore proposé après le plan radical ébauché par M. Bright en 1858. On peut dire que M. Gladstone avait, en se retirant, légué cette nécessité comme une vengeance à ses successeurs *. »

C'est ainsi qu'en Angleterre les luttes légales qu'il faut soutenir pour conquérir les réformes font l'éducation de ceux qui doivent en profiter et les préparent à en jouir. C'est ainsi, d'autre part, que les conservateurs anglais, au lieu de

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