‹ Orateurs et hommes d'étatChapitre 44 sur 46 · Revue des Deux Mondes, 30 juin · texte numérisé non relu

Revue des Deux Mondes, 30 juin

revenir en arrière et de détruire ce qui est acquis, terminent et couronnent les institutions auxquelles ont travaillé leurs adversaires. « Toute rhistoire d'Angleterre depuis plus de cent cinquante ans nous offre un spectacle analogue . la barrière entre les conservateurs et les libéraux existe toujours ; seulement cette barrière se déplace perpétuellement. Les conservateurs, après chaque nouvelle réforme, prennent la position que leurs adversaires occupaient la veille, et ceux-ci à leur tour vont prendre position un peu plus loin. Aucun dès deux partis, par conséquent, ne reste complètement immobile. Chacun des deux se porte constamment en avant, Tun plus vite, l'autre plus lentement; l'un conduisant le mouvement, l'autre y résistant d'ordinaire, mais sachant y céder à propos. Plus d'une grande réforme préparée par les libéraux a été accomplie par les conservateurs. Aucune grande réforme accomplie par les libéraux n'a été abrogée par les conservateurs triomphants. En Angleterre, réforme faite, réforme acceptée*. »

1. Une page de Vhistoire d' Angleterre j ch. Ifï, par M. Edouard Hervé.

Le môme phénomène se reproduit en ce moment pour la réforme électorale des comtés. En 1874, tous les libéraux ne partageaient pas les idées de M. Gladstone sur ce point, et le marquis de Hartington lui-même refusait de s'engager, alléguant que la question n'était pas mûre; or, l'année dernière, il votait pour la proposition Trevelyan, qui posait le principe de l'uniformité des droits électoraux. A présent, le succès de la réforme est assuré, et elle en amènera nécessairement une quatrième : la suppression des petits bourgs, de ces petits bourgs que M. Gladstone a défendus jadis, un peu par reconnaissance ; car c'est à un bourg qu'il a dû d'entrer à la Chambre

GLADSTONE 3il

des Communes à vingt -trois ans, comme le premier Pitt à vingt-six, comme Vox à vingt, comme Canning à vingt-deux, comme le second Pitt et Robert Peel à vingt et un : heureuse et sage Angleterre, qui, au lieu de laisser les jeunes talents, les ambitions généreuses languir en des efforts obscurs, les jette tout vifs dans la fournaise et se forge des hommes pour le pouvoir 1

Ainsi, M. Gladstone sera amené, par la logique des événements, à changer d'avis sur la question des petits bourgs comme il a dû changer d'avis sur la question de l'Église d'Irlande, et le discours qu'il prononcera peut-être un jour pour les faire supprimer sera à sondiscour&dei859ce que le Chapitre d'autobiographie est à son premier ouvrage : Des Rapports de l'Église et de l'État.

On voit combien il est intéressant de suivre ce grand mouvement qui tend à constituer l'État britannique sur de plus larges assises ; on voit aussi quelle place il a tenue dans les élections récentes, qui ont élevé, de 2S0 à 350 les voix des libéraux et ramené M. Gladstone au pouvoir. Les réformes qui en résulteront effrayent, comme les précédentes, bien des esprits, et des plus éminents. Mais qui donc se flatterait aujourd'hui de les pouvoir empêcher? La réforme future n'est-elle pas la conséquence inévitable

di2 OUATE ans et hommes d'état

de celles de 1832 et de 1867? D'ailleur:,, ces extensions du droit de suffrage ontrelles donc donné de si mauvais résultats? Aux heuies les plus difficiles, dans les crises industrielles ]e& plus terribles et jusque dans la famine, les massif ouvrières ne sont-elles pas restées fidèles à l'ordre et aux lois?

De si grands changements ne s'accompliront pas sans déterminer une évolution considérable dans l'histoire de l'Angleterre. Les positions respectives des partis vont se modifier ; Taxe de la politique se déplacera : ne se déplace-t-il pas déjà? La réforme aura pour premier effet d'augmenter les forces de ce parti radical qui reconnaît encore M. Gladstone pour chef, mais qui va bien au deIà^ ce parti qui est déjà aux af-< faires dans la personne de sir Charles Dilke, et dont l'action a été si grande dans les dernières élections, puisque c'est un de ses membres, M. Chamberlain, qui, en important dans plus de soixante collèges la discipline des comités américains (caucus system), a puissamment contribué à la défaite des tories.

D'autre part, lord Beaconsfîeld a plus de soixante-quinze ans, et il n'est pas probable

1. L'Irlande n'y est pour rien; là, les proportions sont restées les mêmes.

qu*il revienne jamais aux affaires. • Lorsque le grand orateur tory aura disparu, aucun de ses lieutenants ne sera de taille à le remplacer ; un excellent état-major Tentoure; mais lui seul peut commander. A quelque opinion qu*on appartienne, on est obligé de convenir que la force, la sève, Tabondance des talents politiques et oratoires, Ta venir enfin, sont du côté des libéraux. Le parti libéral lui-même ne restera pas longtemps organisé comme aujourd'hui. Il y a de profondes divergences d'opinion entre les groupes et les hommes qui le composent, et Ton peut prévoir le moment où, les tories n'ayant plus de chef, les radicaux s'emparant des masses populaires et même du pouvoir, les modérés des whigs s'uniront aux premiers contre les seconds ^ D se passera alors en Angleterre à peu près ce qui se passe aujourd'hui chez nous, avec la différence des milieux et des situations : les anciens partis disparaissent peu à peu, rejetés des assemblées délibérantes et exclus des affaires par le suffrage universel, et il se forme nécessairement dans le parti constitutionnel une droite, un contrepoids, un parti tory de la République. Il en sera de même chez nos voisins : les tories actuels s'effaceront peu à peu et feront place aux whigs,

Page 1