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Chapitre II

76 ORÀTEUnS ET HOMMES d'ÉTAT

En 1740, la France, au lieu de s'allier à la Prusse contre l'Autriche, aurait dû secourir Marie-Thérèse contre son agresseur. Cette politique eût été à la fois plus loyale et plus habile : plus loyale, parce que la France, au lieu de violer ses engagements, serait demeurée fidèle à sa parole, au traité glorieux par lequel elle avait garanti les droits successoraux de Marie-Thérèse; plus habile, parce qu'elle eût été en droit de demander une compensation en échange de son appui.

De même que, deux années auparavant, Fleury^ en permettant à cette princesse de prendre un époux de son choix, avait acquis la Lorraine, de même, en favorisant l'élévation de cet époux à la dignité impériale, il eût obtenu une concession analogue, quelque démembrement des Pays-Bas et du Luxembourg, et rapproché du Rhin notre frontière septentrionale.

« Hors de là, il ne restait plus à la France qu'un parti à prendre : c'était de violer tous ses engagements, sans provocation comme sans prétexte, et de se jeter tête baissée dans les hasards d'une agression continentale, à la veille d'une guerre maritime déjà presque allumée, le tout pour l'honneur d'un prétendant sans troupes comme l'Électeur de Bavière, et en compagnie d'un allié sans foi comme l'envahisseur de la

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Silésie. Cette conduite avait la singulière fortune de réunir tous les torts à tous les périls et Timprudence à la déloyauté. Ce fut pourtant ce parti qu'après réflexion la politique française embrassa.

D La cause principale et la seule excuse de cette erreur coupable dont les conséquences durent encore, ce fut l'influence exercée par le souvenir de la longue lutte qui s'était engagée depuis des siècles entre les maisons de France et d'Autriche. »

On se trompa d'époque: on se crut encore dans cette période qui va du règne de François P' aux dernières années de Louis XIV, alors que l'empire germanique nous cetnait et nous menaçait de toutes parts, alors que l'abaissement de l'Autriche était l'objet capital, le dessein permanent de notre politique. On ne réfléchit pas que, précisément parce que cette politique avait rempli deux siècles de travaux et de» gloire, ayant atteint son but, elle avait faff son temps. On ne comprit pas à quel poiQJt la guerre de Trente ans, les traités de Westphalie et d'Utrecht avaient modifié les forces respectives des puissances. Cependant les défaites successives de la maison d'Autriche, le morcellement de l'empire, l'accroissement continu de la maison de Brandebourg, la comparaison de leurs armées et de leurs finances, les dernières paroles de Charles VI

invoquant, à son lit de mort, Tappui de la France comme la suprême ressource de sa dynastie, tous ces faits auraient pu ouvrir les yeux au Cabinet de Versailles sur le profond changement survenu dans l'équilibre des deux grandes nations germaniques.

c Le plus grand hommage que Louis XV pût rendre à ses prédécesseurs, c'était de reconnaître (comme doit le faire aujourd'hui l'histoire) qu'ils avaient conduit les revendications de la France contre l'Autriche à ce point où, l'œuvre étant consommée, il n'était ni nécessaire ni même prudent de vouloir la pousser plus avant. Un regard jeté en arrière suffisait pour montrer que, tout étant fait dans cette voie, rien n'était plus à faire... Envisagée de ce point de vue, la Pragmatique Sanction, qui garantissait le statu quo territorial de l'EuropoT ^in de détruire ou d'ébranler les résultats de notre politique séculaire, en était la confirmation, presque la consécration définitive. Cette vérité ne fut pas appréciée, peut-être pas môme aperçue, dans les conseils de Louis XV, En tous cas, elle n'y fut pas présentée avec l'autorité qu'un jugement éclairé par la suite des faits peut aujourd'hui lui reconnaître. »

Le premier effet de notre alliance avec Frédéric fut de rapprocher de l'Autriche l'Angleterre,

qiii, en guerre avec l'Espagne, allait de nouveau en venir aux mains avec nous. Elle ne pouvait tolérer notre intervention dans les affaires d'Allemagne, intervention qui eût bouleversé à notre profit l'équilibre européen :

a n fallait bien s'attendre que la prétention de la France à disposer de la couronne impériale pour un de ses clients ne laisserait personne indifférent en Europe. Cette tentative... devait réveiller partout contre elle les rivalités que la politique jusque-là caressante et timorée de Fleury n'avait que momentanément endormies. L'Angleterre, en particulier, ne pouvait laisser de sang-froid découronner cette maison d'Autriche, sa plus fidèle alliée dans les luttes encore récentes. Les compatriotes de Malborough ne pouvaient rester insensibles au sort des héritiers du prince Eugène, et l'intervention britannique était d'autant plus aisée à prévoir qu'au môme moment les relations, sinon des deux Cabinets, au moins des deux peuples anglais et français, et surtout des deux marines, s'aigrissaient d'heure en heure. La guerre, déclarée avec l'Espagne, menaçait à tout instant de s'étendre à la France, et déjà, dans les parages lointains de rOcéan, des croisières échangeaient par mégarde ou par anticipation des coups de canon.

Pour soutenir cette lutte ou pour la prévenir, l'intérêt évident de T Angleterre lui commandait de saisir l'occasion qui lui était imprudemment offerte et d'ameuter contre l'ambition française toutes les puissances militaires et morales de l'Allemagne. C'était le cas de reformer cette coalition de forces et de haines sous laquelle avait fléchi un instant l'orgueil de Louis XIV ; et puisque le petit-fils prétendait, lui aussi, à la prépondérance, l'heure allait venir d'organiser contre lai la môme résistance que contre son aïeul.

Mais, pour réaliser un tel dessein, un préliminaire était indispensable: c'était de réconcilier la Prusse et l'Autriche, afin de Ips unir dans l'effort commun. La paix à rétablir entre Frédéric et Marie-Thérèse devenait par là, du fait même de la France, un intérêt britannique de premier ordre et presque une affaire de salut européen. Frédéric pouvait désormais compter qu'il aurait à Vienne, dans l'ambassadeur d'Angleterre, un agent presque aussi ardent que le sien propre pour lui faire obtenir les concessions qu'il demandait et pour faire cesser à tout prix le trouble intérieur du corps germanique*. » Enfin, voici la dernière page du livre :

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« C'est là, en s'élevant à un point de vue encore plus général et plus étendu, renseignement politique et moral qui ressort des faits dont nous avons tracé le tableau. La suite le rendrait plus évident encore aux yeux de ceux qui auraient la patience d'en étudier le développement. Ce n'était pas, en effet, pour ce jour-là seulement ni pour l'issue d'une seule guerre, c'était pour un plus long avenir que la France, en s'associant à l'ambition de Frédéric (au lieu de l'écraser dans son germe), avait porté à ses propres intérêts, à sa grandeur future un coup dont elle ne pouvait accuser qu'elle-même. Au sein de cette vieille Europe, où elle jouissait d'une prépondérance incontestée, elle avait non pas seulement laissé, mais fait êclore une puissance nouvelle qui, jetant son épée de droite et de gauche dans les deux plateaux de la balance, devait en déranger pour jamais l'équilibre. Elle avait ouvert une ère de spoliations et de conquêtes qui, commençant par la Silésie pour se continuer par la Pologne, s'est perpétuée jusqu'à nos jours à travers les vicissitudes de nos révolutions, et dont, en définitive, nous avons souffert plus que personne. Telle a été la conséquence, éloignée sans doute, mais très directe, d'un acte initial auquel la prudence avait manqué encore plus que

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la loyauté. Le châtiment, quelque grand qu'il soit, peut paraître mérité. Â la vérité, si on voit de quelle faute la France fut alors punie, il est moins aisé de reconnaître de quelles vertus d'autres ont été récompensés. Entre Fleur y et Frédéric, tous deux coupables — à des degrés différents — du môme méfait, on s'étonne de voir l'un recueillir le fruit de son audace au moment où l'autre paye chèrement le prix de sa faiblesse. De tels contrastes choquent souvent nos regards dans le tableau confus des affaires humaines. La Providence ne nous dit point dans quelles vues mystérieuses elle exerce ici-bas sa sévérité par des dispensations que notre esprit borné trouve parfois irrégulières et inégales. Heureusement, si elle éprouve ainsi notre foi dans sa justice, elle prend soin en même temps de là raffermir par des traits inattendus et éclatants. C'est ainsi que, dans le récit môme qui a passé sous nos yeux, si de scandaleuses prospérités affligent les amis du droit, le noble exemple de Marie- Thérèse, ramenant à force d'intrépidité la fortune du côté de l'innocence et de la faiblesse, console les consciences troublées et venge la moralité do l'histoire *. »

Voilà la thèse, et voilà la conclusion.

1, Chapitre VI,

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Au premier abord, c'est fort séduisant, et, si ron se tient au cadre que Fauteur s'est tracé, cela paraît juste. Mais, s'il nous plaît d'en sortir et de pousser au delà, à quelques années de distance, que voyons-nous ?

Est-ce que tout le système de M. de Broglie, le système de l'alliance austro-française, — auquel personne, en France, n'eût songé alors, — n'a pas été appliqué, sous l'influence de madame de Pompadour et après le renvoi de MM. d'Argenson et de Machault, d'abord, en 1756 par l'abbé de Bemis, puis en 1758 par le duc de Choiseul? Est-ce que, dans la guerre de Sept ans, la France n'a pas combattu avec l'Autriche, la Russie et la Saxe, contre la Prusse? Et est-ce que cette politique nouvelle, qui intervertissait Tordre sécidaire des alliances ejà Europe et qui rompait avec les traditions de Henri IV, de Richelieu, de Mazarin, est-ce que cette politique nous a mieux réussi que l'autre ?

Tout le dessein développé par M. de Broglie est précisément celui que l'ambassadeur de Marie- Thérèse, le jeune et brillant comte de Kaunitz, envoyé à Versailles en 1748, défendit pendant huit années auprès de Louis XV, de ses ministres et de sa favorite, et finit par faire prévaloir, « Le comte Kaunitz, dit Frédéric dans V Histoire

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de la Guerre de Sept ans^ travailla avec assiduité à faire revenir les Français de cette haine irréconciliable qui, depuis François P' et Charles- Quint, subsistait entre les maisons de Bourbon et de Habsbourg. Il répétait surtout aux ministres que Tagrandissement des Prussiens était leur ouvrage, qu'ils en avaient été payés d'ingratitude et qu'ils ne tireraient aucun parti d'un allié qui n'agissait que pour son propre intérêt... Ces idées parurent d'abord bizarres à une nation qui avait pris l'habitude, par une longue suite de guerres, de regarder la maison impériale comme son ennemie perpétuelle. Mais elles firent du chemin... », etc.

Ainsi, tous les raisonnements que M. de Broglie fait aujourd'hui platoniquement, pour le compte de l'histoire, M. de Kaunitz les faisait alors, dans un dessein tout pratique, pour le compte de son pays.

Seulement, le traité de Versailles, qui vint couronner ses efforts et qu'il regardait à bon droit comme le chef-d'œuvre de sa politique, ce traité conforme aux conclusions de notre historien, au lieu de profiter à la France, ne profita qu'à l'Autriche : nous eûmes tout le fardeau, et elle tout l'avantage de la combinaison, et nous fûmes dupes de Marie-Thérèse comme nous l'avions été

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de Frédéric. C'est que l'Autriche, comme la Pnisse, était gouvernée, et que la France ne l'était pas : voilà la question véritable.

Dira-t-on qu'au moment où Bemis et Ghoiseul adoptèrent la politique de l'alliance autrichienne, (madame de Pompadour ayant été blessée par les sarcasmes de Frédéric et séduite par les flatteries de Marie-Thérèse), il était déjà trop tard pour réparer le mal et pour barrer le chemin à la jeune puissance dont nous avions si imprudemment favorisé les progrès? L'argument ne résisterait pas à l'examen des faits qui suivirent, puisque, dans la guerre de Sept ans, Frédéric, aux prises avec les trois femmes dont il s'était attiré la haine, madame de Pompadour, Marie-Thérèse et Elisabeth, et succombant sous la formidable coalition de toutes les forces continentales, reperdit la Silésie, fut rejeté en Saxe, et vit sa capitale envahie et pillée par les Cosaques.

Si l'alliance prussienne avait ses inconvénients, l'alliance autrichienne avait aussi les siens, qui, certes, n'étaient pas minces. M. deBroglie estime ]ue, l'Autriche étant dès lors suflîsamment jj^aissée, nous eussions dû la garantir contre l'ambition de sa jeune rivale ; ne pourrait-on pas retourner l'argument, et soutenir que, si l'Autriche était au point voulu, il ne fallait pas

lui permettre d'en sortir ni l'aider à se relever? Elle craignait au moins autant que la Prusse notre prépondérance ; Marie-Thérèse n'éprouvait pas moins de mépris que Catherine et Frédéric pour Louis XV, ses ministres et ses maîtresses; et la guerre de Sept ans montra d'une façon assez éclatante ce que nous pouvions attendre de a la sangsue de la France » I Son amitié nous a coûté bien plus cher que celle de Frédéric : nous l'avons payée de la perte de toutes nos colonies !

M. de Broglie a développé très ingénieusement cette pensée que, en se rapprochant de Berlin, la France rapprochait du même couBde la Cour devienne le Cabinet de Londres, intéressé à unir toute l'Allemagne contre nous, et par conséquent à réconcilier tout d'abord la Prusse et l'Autriche, Cela est vrai ; mais, de quelque côté que nous nous fussions tournés, est-ce que l'Angleterre n'aurait pas manœuvré contre nous en tous cas ? Du moment que nous aurions tendu la main à Marie-Thérèse, cette puissance se serait mise aussitôt avec Frédéric, comme elle devait le faire dans là guerre de Sept ans. Donc, ici encore, je ne A^ois pas l'avantage de l'alliance autrichienne.

Dans l'opinion de M. le duc de Broglie, les

événements de 1870 sont « la conséquence éloignée, mais très directe d, de ceux de 1740, et l'affaire de Silésie est la cause première de nos récents désastres. Dans notre opinion, à nous, non seulement la France aurait pu, en 1740, tirer profit indifféremment de Talliance prussienne ou de Falliance autrichienne si elle avait eu à sa tête un homme d'initiative et de volonté ; mais, môme après toutes les fautes de Fleury, elle aurait pu encore, en mainte occasion, réparer le mal et arrêter net le péril prussien.

Lorsque, en 1778, Joseph II, associé par Marie-Thérèse, sa mère, au gouvernement de l'Empire, et désireux de s'illustrer à n'importe quel prix, envahit la Bavière sans motif, sans droit, exactement comme Frédéric avait envahi la Silésie, et lorsque celui-ci, saisissant le beau rôle qui s'offrait, prit à son tour la défense des libertés germaniques et du droit public européen, Marie- Thérèse fit tous ses efforts, avec l'aide de Marie- Antoinette, pour obtenir une démonstration de Louis XVI ; mais MM. de Yei^ennes et de Maurepas se souciaient fort peu de favoriser l'ambition de l'Autriche et de se lancer dans une aventure continentale au moment où la France était en lutte avec l'Angleterre. La question se posait donc pour eux à l'égard de Vienne comme elle

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s'était posée pour Fleury et pour Belle-Isle en 1740; et, à la fin comme au début du règne de Frédéric, l'opinion, en France, était toute en sa faveur. C'est qu'en effet, l'Autriche était encore pour nous une ennemie autrement redoutable que la Prusse : elle restait notre grande ennemie continentale, comme l'Angleterre notre grande ennemie maritime.

Il en fut de même pendant toute la durée de la Révolution et de l'Empire. L'œuvre de Frédéric fondit presque aussitôt entre les mains de son successeur, Frédéric-Guillaume II , ce bigot intolérant, voluptueux et fantasque, entouré de charlatans et d'aventuriers, dont M. Albert Sorel retraçait naguère, avec son talent accoutumé, la pitoyable histoire *. En 1793, le Comité de Salut public accomplît un acte excellemment politique en contractant alliance avec la Prusse vaincue. Le traité de Bâle fut un des faits diplomatiques les plus glorieux de la Révolution et la plus grande faute de Frédéric- Guillaume II, puisqu'il brisait la coalition, préparait le démembrement de l'Allemagne, isolait la Prusse de l'Europe monarchique et la donnait pour première

1 . La décadence de la Prusse après Frédéric II. Hevuâ des Deux Mondes (15 janvier 1883.)

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alliée à la Révolution victorieuse. Ainsi, plus d'un demi-siècle après la conquête de la Silésie par Frédéric, la Prusse était encore un atout dans notre jeu. Napoléon n'eut pas de meilleure carte jusqu'à la mort du duc d'Engbien, en 1803, et même après Austerlitz, lorsqu'il la sépara de nouveau de la coalition en s'alliant avec elle par le traité de Schœnbrunn.

Pendant les premières années de son règne , Napoléon, tournant tous ses efforts du côté de la mer, et obligé de chercher un point d'appui sur le continent, ne put le trouver qu'à Berlin : l'Espagne était déchue , l'Italie en lambeaux, la Russie jalouse, l'Autriche irréconciliable, tout enflammée par le désir de la vengeance et par l'esprit de l'ancien régime, tandis que là Prusse, placée assez loin du Rhin, jouant parmi les vieux gouvernements le rôle d'une parvenue, représentait en Allemagne la révolution, l'esprit nouveau, et n'avait que des intérêts contraires à ceux de l'Autriche, analogues à ceux de la France.

Et enfin, lorsque la politique de M. d'Haugwitz fut abandonnée, lorsque la Prusse, commettant en 1806 la faute que nous devions commettre en 1870, entra en lutte avec nous après s'être isolée de l'Europe et privée de toute alliance,, on rit bien à quel point nous étions encore les

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maîtres : que restait-il en 1807 de l'œuvre du grand Frédéric?

Dira-t-on qu'au point de vue particulier où nous nous plaçons, au point de vue des rapports entre la Prusse et la France, léna a été un fait purement accidentel, et qu'en somme le bouleversement napoléonien n'a pas modifié sensiblement les termes du problème, les forces respectives des parties? — Soit; mais en 1814, après l'entrée des alliés à Paris (comme en 1741, après l'invasion de la Silésie par Frédéric, comme en 1778, lors de l'invasion de la Bavière par Joseph n, comme en 1795, lors du traité de Bâle, comme en 1803, lors du traité de Schœnbrunn), l'opinion publique, en France, demeurait encore bien plus hostile à l'Angleterre, à l'Autriche, à la Russie, qu'à la Prusse. « La Prusse, disait-on à Paris, est un tampon entre la Russie et la France, » Et voici un fait bien curieux, qui montre à quel point nos hommes d'État les plus expérimentés, nos historiens les plus sagaces diffèrent d'avis sur la politique que nous aurions dû suivre à l'égard de Berlin (jusqu'à Sadowa, bien entendu ; car, à partir de ce moment, tout le monde est d'accord) : M. Thiers, racontant, au livre LVI de son ouvrage, l'histoire du Congrès de Vienne, a continué à se prononcer contre

l'alliance austro- anglaise pour ralliance prusso* russe, et a vivement blâmé Talleyrand d'avoir adopté la première. Nous apprécierons ici même^ les deux politiques, et nous nous prononcerons pour celle de Talleyrand contre celle de H. Thiers, parce qu'il nous parait qu'après les défaites de l'empereur, l'alliance prussienne eût présenté plus d'inconvénients que d'avantages, et que, pour obtenir quelques concessions territoriales à l'est, nous eussions contribué à hâter d'un demi-siècle l'œuvre de l'unification allemande. Oui, nous croyons que M. de Talleyrand avait mille fois raison de dire de la Prusse, en 1814 : « Voilà l'ennemi ! t Mais, n'est-ce pas un fait bien remarquable, que M. Thiers, jugeant les événements de 1814 en 1860, au lendemain de la guerre d'Italie, à la veille de l'affaire des duchés, ait consacré tout un livre d'une admirable éloquence à soutenir cette thèse : que, s'il avait été au Congrès de Vienne à la place de Talleyrand, il eût recherché l'alliance prussienne? C'est qu'en effet ce point de départ de nos malheurs, que M. de Broglie fait remonter à la crise de 1740 et à l'affaire de Silésie, on pourrait le placer avec autant et plus de raison en

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