D'Argenson
Belle-Isle, le maréchal de Noailles, le duc de Choiseul même, — on ne peut parler des autres 1 — étaient tout en surface et n'avaient de la grandeur que Tapparence, comme la monarchie ellemême : de Fédifice qui tombait en ruines, la façade seule restait debout.
n arriva à la France, après Louis XIV, ce qui devait arriver à la Prusse après Frédéric : Frédéric-Guillaume II perdit Fœuvre de son oncle comme Louis XV avait perdu l'œuvre de son aïeul. L'une et l'autre nation a grandi ou décliné en proportion môme de l'intelligence et de l'énergie politiques déployées par ses chefs. Réservons donc nos sévérités pour les souverains indignes, pour les ministres et les généraux incapables, et rendons justice à ceux qui ont accompli leur mission avec honneur. Que les Prussiens, au lieu de flétrir Louis XIV et Napoléon, gardent leurs rigueurs pour Frédéric-Guillaume II; Français, au lieu de flétrir le grand Frédéric et M. de Bismarck, gardons les nôtres j)our Louis XV et Napoléon III. Ce sera plus équitable, et aussi plus habile, parce que, en rabaissant ses rivaux, on se rabaisse soi-même.
J'ajoute que, lorsqu'on laisse prendre à son patriotisme le ton et les allures de l'esprit de partij on risque de défigurer rhistoirc. M. de
Broglie, par cela même qu'il a voulu accabler Frédéric, a constamment exalté Marie-Thérèse, non seulement au point de vue politique, ce qui est tout naturel, mais aussi au point de vue moral, ce qui, de sa part, peut nous étonner. Eh quoi ! le fond moral est-il donc si différent dans Pun et l'autre règne ? A coup sûr, s'il y a quelque différence apparente, ce n'est pas la France qui ea a profité. Serait-ce la Pologne 7 Ah I sans doute, Marie-Thérèse écrivait pour son compte d'admirables maximes : « Un prince n'a d'autre droit que tout autre particulier » ; — « Passons plutôt pour faibles que pour malhonnêtes » ; mais quand on arriva au fait et au prendre : a Tâchons, ditelle, de diminuer les prétentions des autres, au lieu de partager avec eux à des conditions si inégales. » On connaît le mot de Frédéric : e Elle pleurait et prenait toujours. « Et comment n'aurait-elle pas pris, une fois que la Prusse et la Russie étaient d'acèord? Dans ses douces résistances, dans ses pieux scrupules, il y aurait aussi à faire la part de rintérêt politique, de la raison d'Ëtat : Frédéric n'avait inventé le partage de la Pologne que pour détourner la question d'Orient et pour empêcher le démembrement de la Turquie par la Russie et l'Autriche; si l'on avait oflTert à Marie-Thérèse, au lieu d'un mor-
ceau de la Pologne, un morceau de l'empire ottoman, il est probable qu'elle l'eût accepté avec plus d'empressement et de sérénité.
Enfin, le pendant à l'invasion de la Silésie par Frédéric, c'est l'invasion de la Bavière par Joseph n en 1778. Lés rôles, alors, sont retournés : Marie-Thérèse termine son règne comme Frédéric a commencé le sien, par une usurpation ; et le généreux, le phUanthrope Joseph II semble avoir pris pour modèle, à ses débuts, le sceptique rival de sa mère. Je ne vois pas bien en quoi ces faits « vengent la moralité de l'histoire ». Je vois que Marie-Thérèse, dans ses lettres à Marie-Antoinette, essaye de rejeter tous les torts et la responsabilité de cette guerre sur le roi de Prusse, pour obtenir l'appui de la France dans sa tentative d'usurpation; et je me demande si ce manque de sincérité vaut beaucoup mieux que le cynisme de Frédéric?
Mais il est un point où la supériorité morale de l'homme éclate en pleine lumière : c'est dans les jugements qu'il porte sur sa noble et héroïque ennemie. A travers leurs luttes incessantes, il sait la comprendre, il la respecte et l'admire, il lui rend l'hommage le plus éclairé, le plus digne ; il tient déjà sur le patriotisme, l'humanité, la grandeur d'âme de la glorieuse souveraine le lan-
gage de Timpartiale postérité : ce Grande femme, dît-il, faisant honneur à son sexe et au trône. » Elle, au contraire, ne sait pas contenir sa colère et sa rancune contre son dangereux voisin ; elle le regarde a comme le mal en personne, comme un hérétique, un esprit diabolique et pervers», a On a beau faire, on a beau être le roi Marie- Thérèse, on reste femme par un coin. * » N'allons pas l'imiter en cela, et nous diminuer en partageant ses passions !
Vous saisissez en quoi les conclusions de M. de Broglie nous paraissent partiales, et partielles : deux défauts qui résultent l'un de l'autre.
Puisqu'il tenait à tirer de son récit une moralité, il aurait pu rappeler que cette invasion de la Silésie pesa lourdement sur tout le règne de Frédéric, qu'il se vit obligé de la reconquérir à diverses reprises et de combattre l'Europe entière avant de la conserver définitivement, qu'il dut rétablir à force d'habileté et de bravoure ce que son ambition avait commencé par compromettre, et qu'enfin, sans des prodiges d'héroïsme et de génie, il eût péri dans le feu qu'il avait allumé. S'il y avait faute au point