VIRIEU
En 1789, Malouet, Mounier, Clermonl-Toniierre, Lally-Tollendal, Bergassc représentent la petite plialan.ue des monarchiens ou iiiiparliaux : leur auteur favori est Montesquieu, leur idéal politique la constitution anglaise, les deux Chambres, le veto absolu ; ils aiment d'un égal amour la liberté et la royauté, avec un courage égal ils se mettent en travers des Jacobins blancs et des Jacobins rouges, des énergumèncs de la contre-révolution et de la révolution ; ils font appel à la véritable opinion publique, celle qui n'est qu'un écho de la justice, de l'éternelle équité, et le plus brillant de leurs orateurs , Clcrmont - Tonnerre , met cette
1. Né en 1747, massacré le 10 août 1792. — Clermont-Tonnerre, Opinions et discours, Paris, 1790, 4 vol. — Essais de Poésies, iii-8°, 1876. — Journal du Journal du Prudhomrne, 15 numéros in-8°.
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ingénieuse réflexion en épii^raphe au recueil de ses discours.
« Il est deux opinions publiques : l'une précipitée, éphémère et fugitive, ne se compose que de préjugés et de passions ; l'autre lente, stable, irrésistible, se compose du temps et de la raison. L'une et l'autre cependant sont ce que l'on appelle l'opinion publique ; et quand, par une confusion d'idées, on suppose à la première les droits qui n'appartiennent qu'à la seconde, on expose le salut du peuple et l'on fait retomber sur lui le châtiment de ses erreurs. »
Montlosier affirme qu'aussitôt que sa faveur eut disparu, le talent d'improvisation de Clermont-Tonnerre disparut de même, qu'à la fm il ne pouvait prononcer deux phrases sans un cahier à la main. Ainsi donc l'éloquence de certains orateurs aurait besoin d'applaudissements, d'une atmosphère de bienveillance, sous peine de s'évanouir comme un feu follet ; un bravo la fait naître, un murmure la détruit ; sensitive morale, fleur délicate, sa durée dépendrait des circonstances extérieures. D'autres au contraire, et ceux-là sont les meilleurs, se fortifient par la contradiction, grandissent dans la tempête, se déploient dans le tmnulte des passions déchaînées.
Quant au duc de Lé vis, que j'ai surpris déjà en flagrant délit de médisance, il déclare que Clermont- Tonnerre devait plutôt à l'art qu'à la nature le talent de la parole, et qu'il avait acquis cette aisance dans
l'esprit des orateurs de la C0.\ST1TL'ANT£. 2o
l(^s assemblées de francs-maçons qu'il Iréquentait assi- «liimcnt. « Ce n'est pas, ajoute-t-il, que les sujets vagues et abstraits que l'on y traite soient utiles pour se perfectionner dans la logique, base de la véritable éloquence ; mais en parlant devant un grand nombre d'auditeurs, on se guérit de cette inexplicable timidité qui nous prive tout à coup de la mémoire et des autres facultés de l'esprit. » Est-il bien sûr que la logique et l'éloquence soient inséparables ? J'aurais plutôt envie de définir celle-ci, l'art d'émouvoir, d'ébramer les foules populaires ou parlementaires par la voix, le geste, par une rhétorique passionnée, par l'appel à l'intérêt sous des formes insinuantes. Que devient la raison, que devient la logique devant un cri. devant un appel au sentiment, cet irrésistible tentateur qui transporte lauditeur sur la montagne, et, comme dans la parabole divine, lui montre les trésors d'utopie ou d'idéal, les royaumes d'imagination? Ce qu'on peut concéder au duc de Lévis, c'est que, depuis un demi-siècle, la conversation, loin d'être comme autrefois générale, se subdivisait d'ordinaire dans les salons en groupes de deux ou trois personnes ^ On ne se parlait presque plus qu'à
1. Introduit dans le monde pendant les années qui précédèrent la Révolution, Ch. Lacretelle en fait le tableau suivant : « On dînait à deux ou trois heures, on soupait vers huit ou neuf heures à la sortie du spectacle qui fournissait un sujet d'entretien animé. Le cercle était peu nombreux, attentif et plein de déférences délicates pour rage, pour le sexe et pour la renommée encore plus que
"2b o H AT K eus KT TRIBUNS.
l'oreille, et ce clmcliotage continuel, très favorable à la malice et à la coquetterie, ne roulait presque jamais sur des sujets sérieux ou du moins traités sérieusement. Si quelqu'un élevait la voix, eût-il tout l'esprit et toute la raison du monde, il passait pour un orgueilleux
pour le rang. Oa causait circulairemenl et bien assis. Les a parte n'étaient ni longs ni intolérables comme ils le sont trop souvent aujourd'hui. On y parlait moins d'alTaires que de littérature ou de galanterie, mais brièvement et avec décence... Le lendemain on suppléait aux. sous-entendus de îa conversation par des lettres très fautives pour Toribographe de la part des dames les plus spirituelles. La maîtresse de maison épiait avec soin toutes ces convenances ou ces sympathies plus ou moins fugitives du monde galant, pour qu'on se trouvât bien assorti.
n Je crois que madame de Staël fut la première qui introduisit
l'éloquence dans la conversation... Tout allait bien pourvu qu'il y
/ eût du trait. Aussi beaucoup d'hommes cités en faisaient bonne
provision le matin pour l'heure du souper. L'à-propos pour les
placer demandait de la finesse : à détaut de ce soin, on appelait
un compère, à charge de revanche. On pouvait d'ailleurs suppléer
à son propre fonds par le fonds d'aulrui. Un bon mot dit dans
un cercle pouvait passer, dans une même soirée, en vingt cercles
1 différents, car il y avait presse pour le colporter : heureux qui
j était muni d'un cabriolet. Enfin, si on ne se sentait pas assez de
> crédit, assez de renom pour faire la fortune d'un bon mot inédité
d'avance, on le mettait sur le compte d'hommes riches en ce
genre, tels que l'ubbé de Talleyrand, le comte de Narbonne et le
chevalier de Boufïlers, sauf à en revendiquer après la propriété.
» L'usage du souper touchait à son déclin; il n'était plus guère
réservé qu'aux femmes, à leurs adorateurs les plus fidèles, et aux
jeunes gens qui brûlaient d'entrer en lice. Quantaux hommes graves,
ils s'occupaient de la politique que les débats des notables, puis
ceux des parlements, rendaient déjà fort nébuleuse. . La métaphy-
l'esi'IUt des uratkuus uk la constituante, tl
pédant, et Je persiflage en faisait prompte justice ; aussi ne s'exposait-on point, et le ridicule, ce fantôme e/lrayant dont les grands enfants ont tant peur, inspirait une telle crainte que personne n'osait le braver. Comment, au milieu de cette perpétuelle moquerie, acquérir une niide assurance, également éloignée de l'audace et de la mauvaise honte? ^
^ » Fond ridicule, dit Michelet, belle forme, éloquente, passionnée, de la bonne tradition, abondance et plénitude, un flot du cœur, voilà Lally-ToUendal^ le plus
sique, et ce n'était pas la bonne, jouait le même rôle et allumait les mêmes feux que la théologie trois siècles auparavant.
» Ce qui faisait présumer que cet accord durerait peu, même entre les philosophes, c'est qu'ils sortaient d'une guerre civile engagée sur la musique avec fureur, car le mot d'acrimonie ne serait pas sutFisant. La Harpe et Marmonlel s'étaient rangés du parti de Piccini et ne manquaient pas d'appeler barbares Gluck et ses partisans. Suard et l'abbé Arnaud soutenaient avec vigueur, avec esprit, l'auteur (TAlcesle que Ton appelait ÏOrphée du Danube, et le public leur donnait le plus souvent raison. Toute liaison, toute amitié, tout amour même avait été rompu... » Il faudrait comparer à ce jugement les appréciations optimistes ou pessimistes de madame de Staël, de Rœderer, Morellet, Marmontel, Ségur, Karamsine, Arthur Young, Governor Morris, etc.
1. Né en 1751, à Paris, mort en 1830. — Mémoires et Plaidoyers;— Lettres à Burhe; — Plaidoyers pour Louis XVI ; —Quintus Capilolinus aux Romains; — Mémoire au roi de Prusse pour lui demander la liberté de Lafayette: — Le comte de Slrafford (tragédie en cinq actes); — Défense des Émigrés français 2 vol., — Biograpiiie Michaud.
28 ORATEURS ET TRIDUNS.
gras des hommes sensibles, le seul des monarchiens qui eût l'oreille du peuple. » On s'est moqué de sa sensibilité, on a dit qu'il traversa la vie le mouchoir à la main, Chateaubriand lui reproche de prononcer des discours plus amples et plus joulïlus que sa personne, Mallet du Pan l'appelle un amoureux de drame. Mais il y a des actes, des hérédités qui pèsent sur une existence, la dirigent, la pétrissent en quelque sorte. Son nom seul n'était-il pas une invocation à la justice, ce nom qui rappelait les infortunes de l'ancien gouverneur des Indes, sa condamnation inique, sa réhabilitation poursuivie avec persévérance, l'appui du prince Henri de Prusse, de Voltaire dictant sur son lit de mort une lettre pour le féliciter d'un premier succès. A l'âge de quinze ans, Lally-Tollendal, fils illégitime du comte de Lally, élevé sous le nom de Trophime au collège d'Harcourt, apprend du même coup le secret de sa naissance, l'arrêt porté contre son père ; il se précipite, il court, veut l'embrasser sur l'échafaud, arrive trop tard, ne voit que la trace du sang, s'évanouit sur les marches de l'église où l'on a porté les restes de la victime. N'est-ce pas de quoi justifier le mouchoir à la main, les larmes pathétiques sur tous les sujets pathétiques (ils ne manquaient pas à cette époque), la sentimentalité vibrante qui pendant longtemps contribuèrent à rendre Lally populaire? Parfois il ennuyait ses collègues avec sa manie de mêler à tout la mémoire de son père, mais les tribunes et la rue, qui préfèrent toujours l'Am-
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l)i<j;Li à la Comédie-Française, Emile Zola à Octave Feuillet, Restif de la Bretonne à Montesquieu, ne se lassèrent pas si vite de ses larmes.
Le lo juillet 89, Lally se rendit à Paris pour calmer le peuple, et dit, dans son discours à l'Hôtel de ville : a Nous venons vous apporter la paix de la part du roi et de l'Assemblée nationale ; il faut maintenant que nous apportions la paix de votre part au roi et à l'Assemblée. » Il essaya de sauver Berthier, revint à Paris pour en faire sortir Louis XVI par un coup de main, écrivit à la Convention pour s'offrir comme avocat du roi, rédigea un mémoire au roi de Prusse pour réclamer la liberté de Lafayette, publia une défense des émigrés adressée au peuple français. Un jour, il criait à Barnave : a Vous abusez de votre popularité » ; une autre fois, il interrompait Mirabeau : (( On peut avoir de l'esprit, de grandes idées et être un tyran. »
Pendant la nuit du 4 Août, frappé du délire d'enthousiasme qui égarait toutes les têtes, il remit au président un billet portant ces mots : « Personne n'est plus maitre de soi, levez la séance ! » Cet avis n'ayant pas été écouté, il voulut du moins tirer parti de l'état des esprits et, sur sa proposition, l'Assemblée décerna par acclamation à Louis XVI le titre de Restaurateur de la Liberté française.
Il eut un beau mot, un mot d'historien sur les Girondins : « Leur existence et leur mort furent également
3U OKATELKS ET T K 1 B U N S .
fuiiL'slcs à la pairie* ». Pair de France sous la Restauration, il vote en libéral ou modéré, en ami convaincu de la prérogative* royale, se défend d'appartenir à l'opposition, a Depuis dix ans que j'ai l'honneur de siéger dans la Clianibre des pairs, j"ai toujours dit et je crois avoir prouvé que je n'étais ni de Paul, ni d'-ApoUon ou de Céplias, mais du Christ et de l'Évangile, c'est-à-dire du roi et de la Charte, t. En effet, il parla presque toujours sur plutôt que contre les propositions du pouvoir, et ne sortit }»oint des bornes d'une critique mesurée, impartiale.
Avocat réputé avant 1789, Bergasse- tomba à plat, percé à jour, dès quil parut à la Cliambre : cette montagne de prétentions n'accouchait même pas d'une souris. Ainsi advient-il de beaucoup d'avocats, foudres de guerre au palais, médiocres et pompeusement insipides dès qu'ils abordent la tribune politique, la plus difficile de toutes assurément, celle qui exige les dons les plus rares. Du reste, Bergasse avait pris soin, dans son livre sur le magnétisme et Mesmer, d'avertir le public de ses prétentions à linfaillibilité et à l'adoration muette : (' Dans la société même qui me convient le plus, tout
1. La République! Le iioui seul est cunupteur! a dit à peu prés dans le même sens et avec plus d'espi-il que d'impartialité, le comte de Falloux.
2. Né à Lyon en 1750, mort en 1832. — Biojj'rapliie Michaud; — Le liénovateur, t. IL — Gazette de Normandie (numéro 155).
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ce qui a l'air d'une discussion nie rappelle au silence. » Rien de plus plaisant que de l'entendre se targuer r/wa/iJ il voudra parler, de faire taire la calomnie avec plus d'empire que personne. Connnc écrivain, sa dialectique est assez déliée, son style incorrect, gâté par le néologisme et déclamatoire, mais d'une inspiration élevée. La fière et imposante destinée que le Ciel ma départie; toutes les vérités se pressent dans mon sein; — je porterai l'éloquence humaine jusqu'où elle peut aller : voilà de ces bouti'ées d'amour-propre qui obscurcissent les vertus de Bcrgasse, la noblesse de son caractère, son ardent amour de la vérité. Il s'imagine que l'Europe tourne autour de lui, qu'il remplit un sacerdoce et fait œuvre de justicier en couvrant d'injures violentes ses adversaires ; ie président de Saint-Fargeau prononce-t-ii le jugement du parlement dans l'affaire Kornmann, il s'écrie que cet arrêt blesse le ciel et déshonore la terre. Après avoir combattu avec courage les excès révolutionnaires i, après avoir accusé, bien qu'il fût lui-même captif à la Conciergerie et en présence de la mort, le terroriste Yadier, Bergasse vécut dans Li retraite sous l'Empire, et devint en quelque sorte l'avocat consultant de la Restauration. L'empereur Alexandre qui le vit en 1814 chez madame de Krudener, l'avait en haute estime.
1. Bergasse dit à Montlosier, loi-squ'il vint siégera la Coiistiluante, en septembre : « Monsieur, vous êtes peut-être venu ici cliercher la liberté, vous trouverez des tyrans; ils sont là. »