‹ Orateurs et tribuns, 1789-1794Chapitre 13 sur 57 · THOURET · texte numérisé non relu

THOURET

Cet avocat normand qui réussit à la tribune, aprùs avoir réussi au barreau, fait partie de la brillante levée des intelligences par laquelle la nation répondait à l'appel de la royauté : partisan de la monarchie parlementaire qu'il affaiblit et démembre au puint qu'elle devient le pont aux ânes de la République, adversaire du clergé, grand abstracteur de quintessence juridique, formaliste et procédurier, voyant sans doute dans la vieille monarchie un contrat résilié pour cause d'inexécution des conditions , comme Dupin vit plus tard dans la Charte de 1830 un contrat synallagmatiquc entre le roi Louis-Philippe et le peuple français; sobre, serre dans sa dialectique quand il s'agit de confectionner ou

1. Né en 1746 à Pont-l'Évêque (Calvados), cxéculéle 22 avril 1794. — Voir sur Thouret le discours de rentrée prononcé par M . Roussellier, devant la Cour de cassation, le 16 octobre 1885.

discuter une loi, excellant à condenser sa pensée, à coordonner ses arguments, mais étranger aux inspirations, aux vues de l'homme d'État, et abandonnant à d'autres la gloriole des incidents tumultueux, les intrigues de couloirs, la bruyante popularité des clubs. Sa logique, dit Michelet, tranchait les nœuds où les plus forts semblaient s'embrouiller. Au besoin il improvise, et sait retourner contre l'agresseur l'aiguillon de sa propre ironie; « M. l'abbé Maury, s'écriaii-il, m'a accusé dans sa très pompeuse péroraison, d'avoir arrangé des phrases; je ne m'en attribue pas le mérite; l'honneur en reste aux yeux des connaisseurs, à M. l'abbé Maury. » Tel fut le préambule du discours où il formula sa théorie sur les personnalités civiles, création de la loi, que la loi peut, selon lui, anéantir.

Veut-on un spécimen de son argumentation quand il s'avise de combiner l'ironie et la logique, quand, par exemple, il veut démontrer que l'instruction criminelle devant le jury doit être écrite? « Un homme était accusé par deux témoins d'un assassinat; c'était, disaient-ils, à la faveur du clair de lune qu'ils avaient Vu commettre le crime. L'accusé allait être condamné au supplice. On consulte l'almanach, il n'y avait pas eu de clair de lune ce jour-là. Retranchez la déposition écrite, et dites-moi comment on aurait pu punir ces deux faux témoins. Ce n'est pas là ce que nous avons répondu, auraient-ils dit. » Thouret ne s'arrête pas au déluge, sans doute parce que les monuments juridiques

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de cette époque n'ont pas été conservés, mais il invoque la Bible : « Ne vous imaginez pas non plus que l'audition séparée des témoins n'offre point d'avantage. Celte forme sauva l'honneur de Suzanne : les vieillards furent entendus séparément, se contredirent, et elle fut reconnue innocente. » L'esprit du légiste revêt toujours sa couleur particulière, son cerveau garde l'empreinte du moule juridique, il pâlit devant une virgule, ce cristallise dans un texte, quitte rarement les sentiers battus pour frayer des voies nouvelles à travers les principes : tout lui est dédale, tout pour lui se hérisse de mais, de pourquoi, de cependant, de si; du moins évite-t-il les fondrières, les précipices, du moins avec lui marche- t-on sur un terrain plus sulide. Mais que peuvent les précautions des sages en présence d'événements aussi prodigieux, que pèsent les calculs d'un ingénieux architecte en face d'un tremblement de terre qui, en un clin d'(>>il, ébranle les assises d'une ville,écra3e 1 es maisons, les habitants? Aux situations extraordinaires il faudra toujours des hommes extraordinaires.

Nommé président du tribunal de cassation, Thouret, en 1"92 et 1"93, partage son temps entre ses devoirs juridiques et l'éducation de son fils, composant des grammaires grecque, latine, française, des traités de métaphysique, des tableaux chronologiques d'histoire ancienne et moderne. Arrêté le 26 brumaire an 11, il continue à s'occuper de son enfant : on lui portait

chaque jour ses devoirs qu'il corrigeait avec le plus grand soin.

On assure que le président du tribunal révolutionnaire lui posa cette étrange question : « N'est-ce pas toi qui remuais la semelle à côté de Louis Capet, lorsque ce dernier vint accepter la constitution de 1791 sous ta présidence? » A la séance du 3 septembre 1791, Thouret était assis à côté du roi, et les pamphlets de l'époque lui reprochèrent, comme une action très indécente, d'avoir tenu ses jambes croisées, et, pendant sa réponse à celui qu'il qualifiait : le plus haut fonctionnaire de l'État, de n'avoir cessé dagiter sa jambe gauche posée sur la droite.

En 1800, Beugnot fit l'éloge de Thouret qu'il appelle: « orateur sans écart, métaphysicien sans obscurité, érudit sans pesanteur, homme d'État sans système. Il avait, ajoute-t-il, atteint ce degré de perfection qui n'éblouit plus, et dont le commun des hommes est assez mauvais juge : semblable à ces statues antiques dont le mérite consiste dans l'accord parfait de toutes les parties, dans le développement insensible de la ligne du beau, et qui, par cela même qu'elles ne sont qu'une sage imitation de la belle nature, produisent moins d'effet sur le vulgaire que ces compositions gigantesques et forcées qui le frappent ou l'épouvantent. » Le compliment paraît fort, et cependant Beugnot était de ceux qui pensent qu'on ne doit que la vérité aux morts. Or, Thouret était monté sur i'échafaud le 3 flo-

l'esprit des orateurs de la con>tituante. il

réalan II, avec Chapelier*, d'Esprémesnil, avec Malesherbes, guillotiné pour avoir, à l'âge de soixante-dixsept ans, fait son héroïque début au barreau "^ comme défenseur du roi devant la Convention. C'est par Thouret et Chapelier, jugés dignes par la Terreur de partager l'échafaud de Malesherbes, qu'ont été transmis à Bonjean les grands exemples des Du bourg et des Durant!.

Un autre légiste, c'est Target ^ membre de l'Académie française, avocat célèbre, écrivain prolixe et lourd, orateur diffus, prétentieux, le plus moqué de tous les membres de la Constituante; mais il en aurait fallu bien d'autres pour faire la ponction de son éloquence hydropique. Dans un de ses discours, il avait laissé échapper cette lapalissade : « L'Assemblée ne veut que la paix et la concorde, suivies du calme et de la tran-

1. Thibeaudeau, qui assistait à la séance da 4 Août, décrit en ces termes l'attitude de Chapelier : «r Le tiers état ébahi, transporté, n'avait qu'à tendre les mains pour recevoir. Chapelier, président, semblait dire : « Messieurs, y pensez- vous? prenez garde à ce que » vous faites! Vous le vouiez? soyez les bienvenus! Donnez! don- » nez ! nous acceptons de grand cœur. » Montlosier, homme d'engouement et de parti pris, compare Chapelier à Mirabeau, tant qu'il eut la disposition de lui-même; mais le jeu et la débauche eurent bientôt énervé cette brillante intelligence.

2. Le mot est de M. Renouard, ancien procureur général à la Cour de cassation, membre de l'Institut, un des magistrats qui, par leurs vertus et leurs talents, honorèrent le plus leur compagnie.

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