‹ Orateurs et tribuns, 1789-1794Chapitre 15 sur 57 · D'ANDRÉ · texte numérisé non relu

D'ANDRÉ

Flexible dans ses opinions, habile à nager entre deux eaux, à garder un pied dans tous les camps, employant les formes jacobines à servir la royauté, doué d'un coup d'œil prompt, d'une facilité réelle à s'exprimer sans être orateur, ce conseiller au parlement d'Aix sut rester influent sur la majorité de la Constituante, fit partie des comités les plus importants, fut élu trois fuis président. Fidèle à son système de bascule, il parle tantôt contre les royalistes, tantôt contre les révolutionnaires. Il ne craignait pas d'accuser Mirabeau d'avoir fomenté l'émeute où Pascalis trouva la mort à Aix, et répondait à l'abbé Maury qui l'accusa de vouloir être le légataire du grand orateur : « Oui, je voudrais

1. Né en 1759 à Aix en Provence, mort en 1825. — Voir sur d'André, une notice de M. Sylvestre : Mémoires d3 la Société royal d'agriculture.— Mémoires de madame de Ré musat, t. Il, p. 237.

l'esprit des orateurs de la constituante. 4^

avoir ses talents pour vous confondre et prouver votre perfidie. » Les assemblées accordent, sinon leur sympathie, du moins leur crédit à de tels hommes ^ parce qu'ils répondent à un sentiment assez général, parce qu'ils représentent les solutions mixtes, celles qui ne compromettent pas, et que leur esprit de pénétration, de prévoyance, leurs attitudes énigmatiques laissent à penser qu'ils interprètent l'opinion publique ou l'opinion de très hauts personnages, qu'ils possèdent des secrets lucratifs : on se dit tout bas qu'il convient de rester en bons termes avec ces ministres de l'imprévu et du mystère : en cas de succès définitif, ne serviraientils pas de trait d'union, de répondants auprès du vainqueur ? Combien peu, en effet, parmi les plus ardents patriotes, allaient alors jusqu'à la République, combien

1. Les luttes de la tribune étaient très ardentes, mais les combattants déposaient leur haine, retrouvaient leur bonne humeur en la quittant, et savaient rendre justice à leurs adversaires. Des conversations originales s'engagaient dans les couloirs et parfois aboutissaient à de plaisants résultais. Un jour Tabbô de Fradt et Rewbell s'étant mis à se disputer, chacun prétendant amener son interlocuteur à résipiscence, la transaction suivante s'établit entre eux. Si la République venait à se fonder, Rewbell qui y aurait de l'importance, devait garantir et sauver l'abbé de Pradt; si la contre-révolution s'effectuait, l'abbé rendrait le même oflBce à Rewbell. Et peu s'en fallut que ce contrat innommé sortît son effet : aussitôt que Re^vbell fut directeur, il fit chercher partout l'abbé de Pradt pour lui faire rendre ses biens et procurer toutes les réparations possibles. (Voir Lacretelle )

46 OUATEIUS ET TRIBUNS.

dans le secret de leur àme, répétaient le vers de Corneille:

Ah! ne me brouillez pas avec la... royauté!

Duniont, ami de d'André, lui trouvait une figure triviale, un je ne sais quoi d'un Frontin de comédie : officieux d'ailleurs, aimant, courageux dans l'adversité, ardent au travail, agronome émérite, simple de manières et timide en société. Les contemporains le surnomment : le couteau à deux tranchants ; Brissot l'accuse d'être vendu à la cour, Sieyès imagine ce dialogue entre d'André et son valet de chambre :

Quel est l'ordre du jour?

Monsieur, c'est la question des commissaires du roi auprès des tribunaux.

Ote-moi cet habit : donne-moi le vieux.

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