‹ Orateurs et tribuns, 1789-1794Chapitre 19 sur 57 · Mémoires de madame de Remusat, t. III · texte numérisé non relu

Mémoires de madame de Remusat, t. III

2. Le roi se rendait -il populaire par quelque démarche en faveur de la Révolution, l'Assemblée en devenait jalouse. « Le pouvoir exécutif fait le mort, disait Lameth. On n'avait jamais assez abattu l'autorité royale, on la voyait toujours prête à res-

fois, lorsqu'il combat la non-rééligibilité des constituants, il atteint une grande hauteur d'éloquence :

« Je vois dans l'éloignement le despotisme sourire à nos petits moyens, à nos petites vues, à nos petites passions, et y placer sourdement le fondement de ses espérances. Ce qu'on appelle la Révolution est fait : les hommes ne veulent plus obéir aux anciens despotes; si l'on n'y prend garde, ils sont prêts à s en faire de nouveaux, et dont la puissance plus récente et plus populaire serait mille fois plus dangereuse. Tant que l'esprit public n'est pas formé, le peuple ne fait que changer de maîtres; mais ce changement ne valait assurément pas la peine de faire une révolution. )> C'est dans ce discours qu'il caractérise avec finesse la tactique de Robespierre : « Daignez ouvrir les yeux sur le système adroit de certains hommes qui n'ont assumé aucune responsabilité personnelle; car ce n'en est pas une que d'avoir combattu avec frénésie tout ce qui est raisonnable, et d'avoir tenu sans interruption une chaire de droit naturel. C'est ce système qu'on veut continuer. »

Un autre jour, il parla contre la peine de mort : il demandait un peu naïvement « si une société qui se fait légalement meurtrière n'enseigne pas le meurtre,

susciter. Le mal même qu'on lui avait fait la faisait craindre : de là cette constitution de 1791 que Dumont appelle un monstre, où le roi figurait comme un hors-d'œuvre, étant partout en apparence, mais n'ayant aucun pouvoir réel.

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et voulait qu'on rendît V homme respectable à V homme ^). La Terreur, le régicide, la guillotine sans épithète et I la guillotine sèche allaient pendant huit ans infliger un terrible démenti à ses espérances, à cette politique de I l'âge d'or : la loi d'ironie, la loi de Hobbes, la poli- 1 tique de for triomphaient sur toute la ligne ; de même que certains fous raisonnent faussement sur des prémisses folles, le peuple se ruait d'un crime dans d'autres crimes sans liaison avec les premiers. Mais ce qui excuse et peut-être absout les hommes comme Duport et lîarnave, c'est le spectacle des abus des monarchies al)solues, c'est cette réflexion de Fox écrivant en 02 à lord Holland : « Tandis que les Français font tout ce qu'ils peuvent pour rendre le nom de la liberté odieux, les despotes se conduisent de manière à montrer quel la tyrannie est pire », — c'est que les hommes politiques de la vieille Europe ne sont plus, selon le mot> de Mallet du Pan, que des marionnettes de papier » mâché ; qu'ils violent effrontément le droit des gens, l'équité, se coalisent contre les faibles pour les dévorer; c'est qu'il faut, pour pratiquer la tolérance et l'impartialité, faire la part des circonstances, voir ces hommes dans leur jour véritable, aux prises avec des événements inouïs qui n'offraient aucun terme de comparaison, errant pour ainsi dire sans boussole à travers un chaos, portés naturellement à agrandir le domaine ' de la liberté, parce qu'avant 89, on avait étendu démesurément le domaine du pouvoir.

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Quand Duport crut le moment venu, il n'hésita pas à marquer la limite, et c'était un avertissement à ses collègues que cette définition de la liberté : « La liberté est la limite des dioits de chacun, limite posée par la justice, exprimée par la loi, défendue par la force publique. » Il soulevait le voile qui cachait les prétentions encore timides du parti républicain : « En vain diral-on que leur projet est ridicule. Est-ce parce que les choses sont déraisonnables qu'elles sont impossibles ? Depuis qu'on nous rassasie de principes, que le mot même, comme tant d'autres, est devenu trivial, comment ne s'est-on pas avisé de penser que la stabilité est aussi un principe de gouvernement ? )>

Accusé après Varennes * d'avoir connu le projet de Louis XVI, il répond noblement : « Si le roi m'avait demandé mon avis, je ne lui aurais pas conseillé ce départ, mais s'il m'avait choisi pour le suivre, je serais mort à ses côtés en me glorifiant d'une si belle mort. »

On raconte que, pendant son séjour en Suisse, après avoir été sauvé par Danton, son ancien protégé devenu son protecteur, Duport fit une traduction de Tacite, qu'on n'a point retrouvée. N'avait-il pas appris à détester toutes les tyrannies, les tyrannies d'en haut, les

1. «^Si le roi nous a quittés, disait-on gaiement, la nation reste; il peut y avoir une nation sans roi, mais non pas un roi sans nation.» a Voilà notre grand embarras parti, m'écrivait une personne qui rendait grâce au roi d'avoir abdiqué le trône», (Souvejiirs de Durmont.)

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tyrannies d'en bas, les plus exécrables de toutes, parce qu'elles échappent à la responsabilité, parce qu'étant collectives, elles restent anonymes, impunies devant l'histoire. Les Césars romains ont eu leur Tacite, les foules césariennes attendent le leur.

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