BARNAVE
Le jour où Barnave fat conduit au supplice, deux hommes d'un certain âge, assez bien vêtus, appuyés à la grille de la Conciergerie, dans la cour du Palais, vis-à-vis de l'escalier, en face de la fatale charrette, semblaient s'être mis là pour apostropher le condamné : profitant d'une clameur de huées pour n'être point reconnus, ils lui crièrent : « Barnave, le sang qui coule est-il donc si pur ? »
Ainsi, jusqu'au pied de la guillotine, ce mot, lancé dans un moment d'impatience, après le massacre de Foulon et Berthier, en réponse à un discours déclama-
1. Né en 1761 à Grenoble, guillotiné en 1793. — Notice de M. Béranger de la Drùnie, en tête des Œuvres de Barnave. — Sainte-Beuve, Causeries du lundi. — Loménie, Esquisses historiques. — Rapports dos Observateurs du comité de Sûreté générale. — Dictionnaire de la Conversation. — Jules Janin, Barnave. — Duc de Lévis, Souvenirs et Portraits.
L ESPRIT DES ORATEURS DE LA CONSTITUANTE. o7
toire de Lally-Tollendal, résonnait à l'oreille de Barnave comme un écho vengeur, comme si ses ennemis voulaient qu'il lui fît escorte devant Dieu, et s'attachât à son âme, pareil à la tache de sang sur la main de lady Macbeth. Tant la haine des partis veille implacable, tant une phrase malheureuse, souvent in-
• comprise et dénaturée, se répercute dans les esprits, devient légende, traîne après elle un cortège de calomnies et de douleurs. Les foules qui n'ont pas le temps
j de discerner, prennent toutes brûlantes en quelque sorte ces paroles d'un ennemi ou d'un ami, et avec elles le jugent, le condamnent, ou le placent sur le pavois. Combien, après cette autre exclamation de Barnave * : w Vous distribuez au peuple du pain empoisonné! >> crurent qu'il accusait Malouet et son parti autrement qu'au figuré ! Combien, après les imprécations d'Isnard, s'imaginèrent que les Girondins rêvaient de détruire Paris, de
I démembrer la France ! Encore aujourd'hui n'entend-on
pas répéter contre la restauration le cliché des fourgons
de rétrange?\ résumer la politique de la monarchie
de Juillet dans ce conseil deM. Guizot : d Enrichissez-
^vous ! » ou dans cette boutade d'un poète en rupture de
f- ban : (^ la France s'ennuie ! » Et de M. Jules Favre la foule retiendra-t-el le autre chose que son serment de ne céder à la Prusse ni une pierre de nos forteresses, ni un
1. Le troisième mot que lui attribue le duc de Lévis »: Périssent I les colonies plutôt qu'un principe ! a été prononcé en réalité par i Robespierre ou Brissot.
pouce de notre territoire K Les peuples ont besoin de formules, et renouvellent sans cesse le sacrifice du bouc émissaire.
Atroce, sanguinaire, boucher "^ néroniiet, hyène du
1. M. Jules Favre, après la guerre de 1870-1871, plaidait en province contre les Dominicains, et il avait parlé avec celte éloquence amère, cette méchanceté ètincelantedont il semblait garder le monopole. Son spirituel adversaire M. Jacques Piou, aujourd'hui député de la Haule-Garonne, se leva et lui cingla au visage ce sanglant exorde : <r Non, monsieur, les Dominicains ne vous céderont ni une pierre de leur couvent, ni un pouce de leur terrain! »
2. Les Apôtres qui ne ménagent pas Barnave, et qui appliquent contre leurs adversaires la politique des calembours et des coq-à- Tâne n'oublient point Barnave dans cette tragédie macaronique, chef-d'œuvre du genre burlesque, où Mirabeau explique à Populus que le pouvoir est un grand gâteau qu'il veut déchiqueter et distribuer équitablement.
Connaissant leurs dé»irs, je donne aux plus ardents Quelques Etals el Ter de Londres et d'Orléans. Je délègi^e a Lnsiion l'empire des prairies, Barnave aijra de droit celui des boucheries; Mugmt aura les fleurs; au nazillant Buzot Tous les veilleurs du coin payeront un impôt, Le trop heureux Bailly palpera les épiées, Les lapins de Clapier combleront les délices. CoUinet des moutons réglera les deslins, Bouillotte aura les jeux et Grégoire les vins. Martinet régnera sur la gent enfantine.
Fricot présidera toujours à ma cuisine.
Le riche Nourrissart, le précieux Boulhac Régneront au pays de l'heureux Pourceaugnac. Basoche aura le pas sur les clercs de notaire, Lanusse aura sous lui tous les apothicaires, Dutrou doit présider aux plus aimables jeux, Et Nicodème aura le royaume des cieux.
l'esprit des orateurs de la constituante. 59
Dauphiné, ses adversaires accablent Barnave d'épithètes violentes : la légende grossissait si vile que nombre de gens s'étonnaient de ne trouver en lui ni la physionomie, ni le son de la voix, ni les manières d'un homme féroce ^ Chose remarquable, ce cri malencontreux détonne dans le caractère, l'œuvre, la vie oratoire de Barnave ; à ses contemporains plus impartiaux, i! semble Vavocat général de la Constituante, tant son éloquence, toute de dialectique serrée et de raisonnement, dédaigneuse de métaphysique et de sensibilitéexcelle à éclairer, à résumer un débat, et se rapproche de la manière des Anglais ; un peu sèche par exemple,
Brocheton sur les eaux étendra son empire,
Mes Curés pourront tous bien boire et mal écrire,
Et l'enchanteur Merlin, par des charmes nouveaux.
Fascinera les yeux sur nos doctes travaux.
Tous les deux étonnés du nœud qui les rassemble,
Les rois Bracq et Perdrix doivent régner ensemble.
Sous lui le roi Target aura tous les ballons ;
Lameth doit aux couvents guider nos escadrons.
Ce que Bouche et Lanusse auront de disponible,
A Cochon purement doit être réversible.
Au vertueux Bandit je donne les forêts.
Et quand, suivant le cours de mes vastes projets,
J'irai dicter des lois dans une autre contrée.
Il représentera ma personne sacrée.
Chassebœuf de Poissy sera le commandant,
Chapelier des castors sera le président,
La Poule aura les grains. Colombe la volée;
Lateste aura l'esprit de toute l'Assemblée.
1. On lui reprocha aussi un peu de morgue et on l'appela : Xarcisse-Barnave.
dénuée en général de flamme, de coloris. C'est une belle lumière qui brille à peu de frais, qui éclaire sans échauffer. Il ny a pas de divinité en lui, disait Mirabeau, qui ailleurs le compare à un jeune arbre qui croit pour devenir un jour mât de vaisseau. A tout prendre, l'orateur préféré de l'Assemblée et le meilleur après, bien après Mirabeau S se prodiguant à la tribune où il parle sans notes, interprète fécond de Duport et Lamelli, d'une maturité précoce, fier et impatient de l'injustice, hardi parfois jusqu'à l'imprudence, mais captivant la sympathie de ses collègues par la sincérité de son âme. En général , remarque Montlosier, il n'avait, ni comme Maury, ni comme Cazalès, encore moins comme Mirabeau, la faculté d'entreprendre et de traiter un grand sujet ex abrupto ; il ne savait rien d'avance. Sa manière était de laisser discourir d'abord les orateurs, de se pénétrer de leurs pensées et, après y avoir fait un
1. Un jour même il combat avec succès certain projet de Jlirabeau accueilli avec enthousiasme, et Etienne Dumont remarque avec peine la faiblesse de la réplique de son ami : « Ce fut une de ces occasions où je regrettai que Mirabeau, qui saisissait tout superficiellement et n'approfondissait rien, eût si peu le talent du débat parlementaire ; il ne sut répondre à Barnave, il ne connaissait rien sur la question au delà de son discours, et il ne la possédait pas môme assez pour en reproduire les arguments sous les formes de la réplique. » Mirabeau esquiva la difficulté par un mot. Comme Barnave le plaisantait sur ce que son projet n'était applicable que dans dix ans : «r Le préopinant, ripostc-t-il, paraît oublier que, si les rhéteurs parlent pour vingt-quatre heures, les législateurs parlent pour tous les temps. »
l'esprit des oratelks de la constituante. 61
! hoix qui était toujours liabile, il proposait comme à lui une opinion qui n'était le plus souvent qu'un résumé ou un amalgame. Dans une seule occasion, celle de la déchéance après le retour de Varenncs, il a eu une opinion tout entière à lui et émanant de lui ; son discours fut sublime. Cazalès disait souvent qu'il le regardait comme le premier talent de l'Assemblée, mais il y avait sans doute en cela de la générosité d'ennemi ; Barnave, d'un coup de pistolet, lui avait mis en pièces quelques os du crâne. Après cela on est à tout jamais ami ou ennemi.
^y— Barnave est le chef-d'œuvre de sa mère, femme / d'un rare mérite^ qui de bonne heure lui incuhjua les mœurs austères de la vieille bourgeoisie et lui donna, avec le goût de la politique, l'exemple de la fermeté. Un jour, elle le conduit au spectacle à l'âge de neuf ans, et elle occupait une loge que le duc de Clermont-Tonnerre, gouverneur peu aimé du Dauphiné, réservait à l'un de ses favoris. Le directeur, Tolficier de garde la prient de se retirer, elle refuse ; on lui envoie quatre fusiliers, elle s'obstine et ne cède qu'à la demande de iM. Barnave qui, prévenu de l'affront fait à sa femme, accourt et l'emmène en disant à haute voix : (' Je sors sur l'ordre du gouverneur. » Le public, la bourgeoisie l'accompagnent en triomphe, et ressentent l'injure au point de prendre, de tenir l'engagement de ne pas retourner au spectacle jusqu'au jour où, sur la prière des autorités, elle y reparut. Près de monter à
6^ (t H AT EUR s ET Tlî IIÎUNS.
l'échafaud, Barnave pensait à sa mère et adressait à
ses sœurs cette lettre toute cornélienne : « C'est ma
I mère qui doit élever vos garçons. Elle leur communi-
iquera cette âme courageuse et franche qui fait des
hommes, et qui avait été, pour mon frère et pour moi,
' plus que tout le reste de notre éducation ^ û
A dix-sept ans, :1 se bat pour son frère et reçoit un coup d'épée à deux lignes du cœur; sans négliger le monde où l'agrément de sa conversation le fait rechercher par les familles les plus distinguées de Grenoble, il se livre à d'immenses lectures, entre au barreau par déférence pour son père et se trace k lui-même sa règle de conduite : c En faisant bien mon état, en saisissant son esprit pratique, j'aurai soin de ne pas laisser ravaler mon goût, mes idées, non plus que mon caractère et mes mœurs. » Après chaque plaidoirie, il s'érige en censeur de lui-même ; un jour, par exemple, il écrit sur ses Tablettes : c Trop de longueurs, surtout dans les moyens ; il fallait les traiter avec précision, simplicité,
1. Très jeune encore, il donne à ses sœurs de malicieux conseils, se pose vis-à-vis d'elles en disciple du bonhomme Chrysale : c Jeunes filles, ne perdez jamais la mémoire des maximes de vertu que mes leçons et mon exemple ont dû vous inculquer. Soyez résignées, aimez !a tranquillité, la retraite. Préférez ouvertement le cloître au monde. Brodez les vestes avec soin, apprenez à faire supérieurement les chemises, et je vous promets le bonheur sur la terre et dans le ciel. » Et Barnave n'a pas si grand tort, car, au bout du compte, la plupart des hommes ne demandent que trois choses aux femmes : être jolies, savoir faire la cuisine et bien les écouter.
l'esprit des (JRATELRS de la CONSTITIANTE. 63
et non les filer en périodes. » Et une autre fois : « Travailler, mûrir davantage mes causes et puis les traiter j d'abondance ou avec des extraits fort courts, en liorniue ■ rompu. Exercer ce genre dans ma chambre, m'attacher essentiellement à la netteté, à la brièveté ; c'est la pas- / sion des juges. Cette année a amené en moi un pro- I grès de la pratique sur la théorie en tout genre ; j'ai ! plus observé les faits et mes réflexions ont porté plus ' immédiatement sur eux. »
Dans V Introduction à la Révolution française, composée en prison, Barnave se peint tel qu'il est après son élection aux états généraux : passionné pour la liberté, convaincu qu'elle ne peut exister sans un gouvernement monarchique et qu'elle rencontre sa ruine dans ses excès, désirant qu'on fit non le plus mais le mieux, plaçant l'élévation du caractère dans la franchise et la mesure., avouant modestement que, s'il a parfois ^oublié celle-ci, c'est alors seulement qu'il a cessé d'être lui-même, comme le jour où il se sépara de Monnier en lui disant : a Monsieur, vous avez votre réputation faite ; je veux faire la mienne. » Oui, dans sa course ardente vers la liberté, il fit escale à l'île d'Utopie ; oui, la joie de démolir dans TaBus Tempêche parfois de comprendre la difficulté de construire dans la raison, la nécessité de proportionner l'attaque à la résistance, le remède à la maladie, de ne pas substituer un chaos à un autre chaos, et qu'il est plus aisé de manier la pioche que la truelle. Du moins évite-t-il de glorifier ses
erreurs et n'a-t-il d'autres mobiles que la justice et la vertu.
La fuite de Varennos achève d'imprimer aux idées de Barnave une nouvelle orientation. Courtisan du malheur, ému de sympathie respectueuse pour cette grande adversité, il témoigne à la famille royale, pendant le retour à Paris, des attentions délicates, un dévouement qui contrastent avec l'ignoble conduite de Pétion, le bellâtre ridicule qui ose écrire ({ue Madame Elisabeth éprouva pour lui V attrait de la nature, Madame Elisabeth, cet ange de pudeur qui, la tête sous le billot, suppliait « au nom de Dieu, monsieur le bourreau, de lui couvrir le sein. » Un prêtre, coupable de
^ s'être approché pour saluer les augustes victimes, est saisi par une troupe de furieux qui vont le massacrer : Barnave s'élance et leur crie : « Tigres, avez- vous cessé
I d'être Français? » Étonnée, la bande recule et lâche sa proie. Et comme Louis XVI disait aux trois commissaires de l'Assemblée qu'il n'avait jamais eu l'intention de quitter la France, Barnave se retourna vers Dumas et observa : « Voilà un mot qui sauvera le royaume ^ »
1. a L'n sentiment d'orgueil que je ne saurais trop blâmer dans un jeune homme du tiers état, disait la reine en parlant de Barnave, lui a fait apfdaudir à tout ce qui aplanissait l.i route des honneurs et de la gloire pour la classe dans laquelle il était né; si jamais la puissance revient dans nos main<, le pardon de Barnave est d avance écrit dans nos cœurs... » Elle me disait que sa conduite ' en route avait été parfaite, tandis que la rudesse républicaine de Pétion avait été outrageante; qu'il mangeait, buvait dans la berline
l'esprit des orateurs de la constituante. 6o
Après l'acceptation de la constitution, on s'occupa de former la maison du roi ; on n'osa pas former la
du roi avec malpropreté, jetant les os de volailles par la portière au risque de les envoyer jusque sur le visage du roi; haussant son verre, sans dire un mot, quand Madame Elisabeth lui versait du vin, pour indiquer qu'il en avait assez... Pressé par la reine de prendre quelque chose, Barnave lui répondit : « Madame, les députés de TAssemblée nationale, dans une circonstance aussi solennelle, ne doivent occuper Vos Majestés que de leur mission et nullement de leurs besoins. » La reine lui demanda quels moyens il lui aurait conseillés : a La poj ularité, Madame. — Et comment pouvais-je en avoir, elle m'était enlevée ? — Ah ! Madame, il vous était bien plus facile de la reconquérir qu'à moi de l'obtenir. »
Le roi avait commencé à parler à Pétion sur la situation de la France et sur les motifs de sa conduite, fondée sur la nécessité de donner au pouvoir exécutif la force nécessaire, puisque la France ne pouvait être république : « Pas encore, à la vérité, répondit Pétion, parce que les Français ne sont pas assez mûrs pour cela. » Cette audacieuse et cruelle réponse imposa silence au roi qui ne parla plus jusqu'à son arrivée à Paris. Pétion tenait sur ses genoux le dauphin ; il se plaisait à rouler sur ses doigts les beaux cheveux blonds de l'enfant et, parlant avec action, il tirait ses boucles assez fort pour le faire crier. « Donnez-moi mon fils, dit la reine, il est accoutumé à des soins, à des égards, qui le disposent peu à tant de familiarités... »
a Nous tenons encore les fils qui font mouvoir cette masse populaire, » dit quoique temps après Barnave à M. de Jarjayes,ien lui montrant un gros volume sur lequel étaient enregistrés les noms de tous les gens que l'on faisait agir à volonté par la seule puissance de For. Il était en ce moment question d'en payer un nomb>-e considérable pour s'assurer d'acclamations bien prononcées lorsque le roi et sa famille reparaîtraient au spectacle à l'époque de l'acceptation de la Constitution ( Mémoires de madame Campât} , t. Il, p. 151 et suiv.).
maison civile. « Comment voulez-vous, Madame, écrivait Barnave à la reine, parvenir à donner le moindre doute à ces gens-ci sur vos sentiments ? Lorsqu'ils vous décrètent une maison militaire et une maison civile, semblable au jeune Achille parmi les filles de Lycomède, vous saisissez avec empressement le sabre pour dédaigner de simples ornements. » La reine persista : « Si cette maison constitutionnelle était formée, il ne resterait pas un noble près de nous, dit-elle, et quand les choses changeraient, il faudrait congédier les gens que nous aurions admis à leur place. »
Il sacrifie sa popularité, s'efforce de sauver l'inviolabilité royale, de relever les débris du trône en les cimentant d'institutions hbérales, et, dans un de ses plus beaux discours, retourne l'accusation de servilité contre ceux-là mêmes qui réclament la déchéance de Louis XVI ; « Vous allez jusqu'au délire du courroux parce que l'homme-roi a fait une faute ; vous seriez donc comme des esclaves prosternés à ses pieds s'il avait flatté vos goûts? Et voyez le danger d'une pareille disposition, car la nation française sait bien mieux aimer qu'elle ne sait haïr. » Et encore : « Vous n'avez pas senti que si, par l'effet d'une passion, la nation pouvait détruire la royauté, elle pourrait, par une autre passion, détruire la République pour établir la tyrannie. » Presque seul, il combat le découragement, l'intrigue et l'anarchie toujours croissants, trouve des mots dignes de Mirabeau : « U ne suffit pas de vouloir être
1 l'esprit des orateurs de la cunstituante. (J7
I libres, il faut encore savoir l'être... Dès que le gouvernement est établi, que la constitution est garantie, il n'y a plus qu'un nu'uie intérêt pour ceux qui vivent de leur propriété ou d'un travail honnête. C'est alors que l'on distingue ceux qui veulent un gouvernement stable d'avec ceux qui ne veulent que révolution et
. changement, parce qu'ils grandissent dans le trouble,
1 comme les insectes dans la corruption. » De telles paroles tombant comme une épée sur les Jacobins, étaient un passeport pour la guillotine.
Ailleurs il montre les peuples désirant d'une inégale ardeur ces deux immenses bienfaits, la tranquillité et la liberté : « Pour le commun des hommes la tranquillité est plus nécessaire que la liberté; pour le commun des hommes, la tranquillité est le premier besoin, la liberté politique n'est qu'un superflu qui fait le bon-
/ heur, mais qui n'est pas rigoureusement nécessaire. Si vous ne les mariez pas ensemble, vous les rendrez incompatibles. Si vous présentez à la nation la perte de la tranquillité dans l'établissement de la liberté, craignez de voir bientôt cette majorité détruire la liberté plutôt que de se condamner à un état perpétuel d'agitation et d'incertitude. »
Malouet nous a transmis une curieuse conversation qu'il eut avec Barnave, venu à résipiscence, décidé à enrayer, à distribuer au peuple ce pain empoisonné qu'il dénonçait naguère : « J'ai dû vous paraître bien jeune, me dit-il, mais je vous assure que j'ai beaucoup
68 OKATEIRS ET TRIBUNS.
vieilli depuis quelques mois. Je lui répondis qu'en effet je le croyais maintenant arrivé à la maturité de l'âge dont il lui restait la vii^ueur, qu'il était temps d'en faire un bon usage et qu'il en avait les moyens. Nous entrâmes aussitôt en matière. Voici ce qu'il me dit : sauf une douzaine de députés tels que Pétion, Rewbell, Buzot, Robespierre*, Dubois-Crancé, tous les constitutionnels ont le même désir que moi de terminer la Révolution et de rétablir l'autorité royale sur les plus larges
1. Robespierre, disait-il à Lacretelle, cache son ambition et son pouvoir futur sous l'ennui qu'il nous inspire; mais il ne dit pas un mot qui ne forme un peuple sanguinaire, tout pi et à lui remettre la hache. Je n'aurais jamais pu me lier avec Bai-nave, même quand il n'aurait pas été dans la faction Lanieth, ennemie de Mirabeau; il avait un amour-propre irritable, un air jaloux et colère, une présomption révoltante, mais beaucoup de talent pour la discussion, quand il se fut un peu exercé, car dans les commencements il était prolixe jusqu'à l'ennui. Les seuls argumentateurs de l'Assemblée nationale qui eussent quelque portion de ce talent de réfuter étaient Maury, Clermont-Tonnerre, Barnave et Thouret. Barnave surtout était armé de logique ou de dialectique, et suivait pied à pied les raisonnements de ses antagonistes; mais il n'avait point d'imagination, de coloris ni proprement d'éloquence. Comme on faisait un jour le parallèle de ses talents didactiques et des talents oratoires de Mirabeau, quelqu'un dit: « Comment pouvez-vous nous comparer cet espalier artificiel à un arbre en plein vent qui se déploie dans toute sa beauté naturelle. » Il est sûr que ces deux hommes n'étaient pas de la même trempe, mais Mirabeau sentait bien son côté faible, et un jour qu'il avait parlé dans ce genre de réfutation avec un peu de succès, il nous disait : « Je vois que pour improviser sur une question, il faut commencer par la bien savoir. » {Souvenirs de Dumont).
l'esprit des orateurs de la constituante. O'J
bases. La revision des décrets nous en donnera les moyens, si le coté droit veut y prendre part sans liumeur, sans enflammer le côté gauche par une opposition absolue, si enfin vous voulez reconnaître franchement les points principaux de la constitution. Nous élaguerons tout ce qu'il nous sera possible d'élaguer sans trop alarmer les démocrates. Mais que pensezvous des projets du côté droit ? Que veut-il ? Que fera-t-il ? »> — Je lui dis : « La minorité n'a point de projet arrêlé, et malheureusement n'en a jamais eu. Son état actuel est l'exaspération que vous avez excitée, l'humeur, le dégoût de tout ce qui se fait, et une espérance vague que tout cela croulera. Ils n'attendent rien de votre revision, parce que tout ce que vous voudriez conserver comme nécessaire leur paraît, sauf les vrais principes de la liberté, dangereux et insoutenable. — Oh me dit-il, en étes-vous là aussi? — Oui, avec la différence que je compte pour beaucoup ce que voulez et ce que vous pouvez faire, et que j'y concourrai de tout mon pouvoir par moi et mes amis. — Mais combien de voix cela fait-il ? — Quarante ou cinquante, pas davantage, et cela suffit. Ce qui restera d'opposition servira à constater la liberté des suffrages et vous êtes bien sûr de la majorité. »
A la fin de l'entretien. Chapelier survient, est mis au courant et Malouet leur développe sa tactique : faire le jeu à la tribune, de telle sorte que Chapelier et Barnave aient le beau rôle, puissent l'accabler de sarcasmes
70 ORATKIRS ET TRIBUNS.
et paraître séparés profondément d'avec lui. — En effet, Malouet parla dans le sens convenu, mais la gauche protesta si vivement que Chapelier oublia sa promesse et fît retirer la parole à Malouet. Au suri>lus la fuite de Varennes, en surexcitant les passions populaires, révélait au parti républicain sa force, portait le coup le plus terrible aux modérés, et ne laissait en présence que l'extrême droite et l'extrême gauche. Les orateurs parlementaires, les hommes politiques allaient devenir moins persuasifs que les Démosthènes à un écu par tête, que les Catilinas de la borne et du ruisseau. On croyait n'avoir dit qu'aie revoir à la monarchie constitutionnelle, on lui avait dit un long adieu.
Lorsque l'Assemblée nationale, interdisant h ses membres la réélection, eut coupé le pont entre elle et ses successeurs. Barnave comprend qu'on a manqué le port, et qu'il faut faire double traversée ^ « Ce n'est plus le voyage d'Amérique, dit-il, c'est celui de l'Inde. » Et résumant son examen de conscience politique :
1. « Combien Barnave ne frémissait-il pas d'être désarmé de la parole quand les nouveaux attentats en faisaient présager de plus terribles ! Je ne connais pas, disait-il, un plus horrible tourment que celui de combattre pour Tordre d'une manière abstraite, sans point de ralliement, sans étendard, sans chef et sans armée, conti e le gré de ceux qui sont chargés de le protéger, presque en dépit même de ceux qu'on veut sauver : telle est notre situation. Ce qu'il y a de pis, c'est que nous nous la sommes faite par une magnanimité imbécile. Il faut donc l'accepter, quelque horrible qu'elle soit, elle est préférable au remords et à la honte. » (Lacretelle).
l'esprit des orateurs de la constituante. 71
Xous avons remué la terre bien profond, nous avons liijuvé un sol fécond et nouveau, mais combien en estil sorti d'exhalaisons corrompues ! Combien d'esprit lans les individus, combien de courage dans les masses, Pliais combien peu de caractère réel, de force calme et surtout de véritable vertu !...Le parti modéré a toujours I Richement abandonné ses chefs, tandis que le parti iiistocratifjue ou populaire a toujours vaillamment .utenu les siens. Tout ce qu'on peut en attendre, en
lierai, ce sont des vœux secrets et quelques applaudissements lorsqu'on a vaincu pour lui, un faible appui dans le succès, nulles ressources dans la défaite, aucun t spoir de vengeance. Dans cette révolution, il n'y a jamais eu d'énergie, d'ensemble et de talent que pour 1 attaque. »
Arrêté le 19 août 92, Barnave reste pendant plus de quinze mois enfermé, à Grenoble d'abord, puis au fort IJarraux, d'oii il aurait pu s'évader sans peine ; il résiste aux instances de ses amis. Un jour même que le jeune réquisitionnaire chargé de le garder s'endormit, il le réveilla : « Tu dors, et si je m'échappais, que deviendrais-tu? » Le 3 novembre 1793, on le transféra à Paris. Danton lui fait savoir qu'il sera libre s'il écrit à la Convention; il refuse: « Leur demander justice, ce serait reconnaître la justice de leurs actes antérieurs, et ils ont fait périr le roi. Non, j'aime mieux souffrir et mourir que perdre une nuance de mon caractère moral et politique. )> On a rapporté que peu d'instants avant
sa comparution devant le tribunal révolutionnaire, son ami Baillot parvint à pénétrer dans sa prison, le trouva pâle, abattu, et comme il s'étonnait : « Hélas ! dit le prisonnier, ils veulent m'empècher de me défendre, ils veulent m'enlever l'honneur de ma mort; on me prive de nourriture et je succombe à la faim. » Baillot indigné court chercher et rapporte des aliments, Barnave les dévore et tendant la main à son ami : « Quel service vous m'avez rendu! A présent du moins je puis mourir comme je le dois. »
Il mourut, en effet, comme il le devait, étonnant le public et les jurés, lançant comme un soufflet à ses bourreaux sa dernière harangue', modèle d'argumen-
1. Barnave, devant le tribunal révolutionnaire, affirma n avoir jamais eu de correspondance avec le Château. Mais tel tribunal, telle déposition. Voici d'ailleurs comment Sainte-Beuve interpréta cette réponse, d'après le témoignage de M. de Jaucourt.
« Barnavene vit jamais la reine. C'est Duport qui la voyait au nom de Barnave; mais l'intermédiaire habituel était le chevalier de Jarjayes dont la femme était de la maison de la reine. Quand la reine voulait faire à Barnave une communication quelconque, elle mettait un écrit cacheté dans la poche de Jarjayes, et celui-ci le transmettait à Barnave, lequel après en avoir pris connaissance, le replaçait recacheté dans la poche du messager, de façon que la reine pût le reprendre et le détruire. Le même procédé servait aux avis que Barnave voulait donner à la princesse ; même passage par ladite poche et même retour aux mains de Barnave... La poche de Jarjayes était comme un bureau où chacun déposait sa réflexion, Fon impression personnelle, son monologue, sans avoir l'air de se douter qu'un autre que soi en pût prendre connaissance. » Point n'est besoin à mon sens, d'une telle explication pour justifier Bar-
l'espkit di:s ukatelrs l»e la cunsutuame. 73
i.ilion serrée, où parfois éclatent les accents d'une éloi|uence impétueuse; se sachant condamné d'avance, il liiUa jusqu'au bout pour l'honneur, pour la gloire de -ou nom, et, lorsqu'en sortant du tribunal, il vit sur eon passage Camille Desmoulins pleurant à chaudes larmes: « Camille, dit-il, tu ne m'en veux pas; nous :ivons, dès le commencement, défendu la même cause; je fais des vœux sincères pour que tu n'en sois pas la victime comme moi. » Vœux stériles ! La Révolution ne laissait ni à ses amis ni à ses ennemis le temps do vieillir : il semble que, poussés par l'inexorable fatalité de la guillotine, tous s'efforcent de décupler par l'action les courtes saisons qu'elle leur concédait, de vivre
nave: lesjugcs devant lesquels il comparaissait n'étaient point des juges, le tribunal n'était pas un tribunal, leurs sentences n'étaient que des assassinats, et les victimes ne leur devaient pas plus la vérité qu'un ^oyageur surpris par des brigands dans une forêt n'est tenu de leur révéler le lieu où il a caché son argent. Madame Carapan rapporte au contraire que Barnavc voulut prendre congé de la reine avant de quitter Paris en 1792 : « Vos malheurs, Madame, lui dit-il, et ceux que je prévois pour la France m'avaient décidé à me dévouer pour vous servir. Je vois que mes avis ne répondent pas aux vues de Votre Majesté. J'augure peu de succès du plan que l'on vous fait suivre. Vous serez perdue avant que les secours parviennent à vous. Bien sur de payer de ma tète l'intérêt que vos malheurs m'ont inspiié, je demande pour toute récompense l'honneur de baiser votre main. » La main auguste lui fut tendue avec une émotion profonde. La reine senlait qu'elle perdait une chance d'être sauvée, Barnave perdait toutes ses chances de la servir.
des éternités en un instant. Comme don Juan, le héros de Famour, cherche à épuiser pendant sa jeunesse toutes les joies de la terre, ces don Juan de la politique mettent des siècles dans une année, des années dans un mois et se hâtent de vider la coupe : ils tombent, et, à peine renversés, d'autres prennent place dans le char infernal. La plupart meurent jeunes : Mirabeau à quarante-deux ans, Camille à trente-trois, Robespierre, Danton à trente-cinq, Barnave à trentedeux, Saint- Just à vingt-six ; les Girondins ne dépassent guère trent€-six ans. La Révolution choisit ses instruments parmi ceux qui n'ont point encore servi : elle les lance, les pousse en haut, et les broie après qu'ils ont rempli leur tâche : pour elle tout est bon, tout est indifférent, tout est successivement soleil et nuit, tempête et chaleur. Semblable à la fatalité antique, cruelle comme les anciens dieux mexicains, impassible comme l'idole de Jaggernat, elle continue sa marche vers l'inconnu, moissonnant chaque jour davantage dans le champ de la vie humaine, sourde à la pitié, sourde à son propre intérêt, écrasant ses pontifes et ses incrédules, ses serviteurs fidèles et ses adversaires, conduite })ar deux puissantes divinités, la peur et l'envie.
L'ESPRIT DES ORATEURS DE LA DROITE