‹ Orateurs et tribuns, 1789-1794Chapitre 21 sur 57 · A L'ASSEMBLÉE LÉGISLATIVE · texte numérisé non relu

A L'ASSEMBLÉE LÉGISLATIVE

Vaublaac, Rauioad, Mathieu Dumas, Lemonley, Stanislas de Girardin. — La politique de la droite à la Législative : défense stérile de la constitution de 1791 . — Mot de M. de Serre : toutes les majorités ont été honnêtes. — Les députés du centre. — Célimènes politiques. —Un épouvantail jacobin :rappel nominal. — La volonté qui agit surpasse l'esprit qui délibère. — Le cultivateur-député Moreau. — Hua, Gorguereau, Frondière.

Le caractère général de la politique de la droite sous l'Assemblée législative, c'est la défense consciencieuse et stérile de l'idéale et chimérique constitution de 1791 : ces royalistes modérés, au nombre de cent soixante, renforcés parfois par les députés du centre, combattent pour la liberté, pour la monarchie au nom des principes de 1789, disputent le terrain pied à pied, enlèvent dans certaines occasions la majorité : ils se tiennent à égale distance des Jacobins blancs et des

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Jacobins rouges, conspués, honnis par les uns et les autres, et, la mort dans Tàme, assistent à ces journées populaires qui, d'un seul coup, en quelques heures, déchirent les chiffons de papier constitutionnels, anéantissent les votes des assemblées, ruinent la royauté, mettent au-dessus des lois les philosophes à piques : leurs rares victoires sont des victoires blessées à ', mort.

Les principaux orateurs du groupe, Ramond , Vaublanc, Dumolard, Stanislas de Girardin, Quatremère de Quincy, Becquey, Mathieu Dumas, de Jaucourt S Lemontey, Hua, partagent les sentiments, emploient les formules emphatiques de l'époque, soutiennent des propositions conservatrices avec des arguments démocratiques : c'est d'ailleurs le seul moyen d'obtenir quelque attention, la précaution oratoire indispensable dans une assemblée qui a l'habitude de délibérer au milieu des huées. Ainsi, lorsque Couthon demande une loi contre les prêtres insermentés, liamond réclame la question préa-

1. Ni les discours, ni les écrits politiques de Jaucourt, de Quatremère de Quincy, le grand antiquaire, de Pastoret, jurisconsulte éminent, ministre de Louis XVI, chancelier de France pendant la Restauration, ne fournissent Toccasion de les ranger dans une galerie d'homiucs desprit. Il y a cependant un beau mot de Pastoret que je dois rappeler. Après la Révolution de 1830 et sous prétexte de refus de sermon', on raya son nom de la liste des membres du Conseil général des hôpitaux de Paris : « Je croyais, dit-il, n'y avoir, depuis trente ans, prêté serment qu'aux pauvres a.

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lable sur le mot même de prêtre, et comn^ mesure sévère le plus profond mépris ; un autre jour il déclare que les six derniers mois de 1789 sont remplis de tant de merveilles qu'ils peuvent compter pour une année. Dans un rapport daté de 1792, Vaublanc proclame qu'avant la Révolution les Français étaient de grands et de faibles enfants, que maintenant seulement ils sont des hommes. Le mot de liberté exalte l'imagination, l'esprit et le cœur de Girardin ; bref, tous, plus ou moins ont été possédés par la magicienne, tous ont passé bail avec l'espérance, fait provision d'un enthousiasme que l'insolence du hasard allait mettre à trop rude épreuve ^

1. « En toutes choses, il y a, j'oserai dire, Thomme de 89, le Girondin et le Jacobin ; je ne parle pas de la nature des opinions, mais de leur caractère et de leur allure; ce sont là comme trois familles d'esprits, on les retrouve plus ou moins partout où il y a mouvement d'idées. L'homme de 89, c'est-à-dire d'audace et d'innovation, mais avec limites et garanties, avec circonspection passé son 14 juillet et avec arrêt devant les 10 août, l'esprit sans pré jugés, courageux, qui apporte au monde sa part d'innovation et de découverte, mais qui ne prétend pas le détruire tout entier pour le refaire, qui ouvre sa brèche, mais qui reconnait bien vite, en avançant, de certaines mesures imposées par le bon yens et par le fait, par l'honnêteté et par le goût... Veut-on des noms? En philosophie, Locke en est, Descartes lui-même n'en sort pas: j'y mets André Chénier en poésie. — H y a une classe d'esprits girondins; plus audacieux, plus téméraires, ils sont plus perçants et plus étroits ; ils vont d'abord aux extrêmes, mais ils reculent à un certain moment; une certaine honnêteté de goût, de sentiment, les tient, les saisit et les sauve... moins honorables que

« Toutes les majorités ont été honnêtes, disait M. de Serre devant la Chambre des députés de la Restauration . — Comment ! Toutes ? Même la Convention ? s'écrie un interrupteur. — Oui, même la Convention, répondit-il, mais elles ont été faibles et dominées. » — C'est, à vrai dire, une mince honnêteté, celle d'hommes que la peur entraîne dans des complicités positives ou négatives, dans l'adhésion aux actes que leur conscience réprouve, qui ont du courage quand le courage n'est pas trop dangereux, qui se dérobent à l'appel nominal, se retrouvent au scrutin secret, tremblent devant les hurlements des tri-

les précédenls, ils sont plus intéressants et touchants; Tiuiagination les aime: je les vois surtout romanesques et poétiques. Une limite plus ou moins rapprochée, non douteuse pourtant, les sépare de ce que j'appellerai les esprits jacobins ; ils ont marché ensemble dans un temps, mais la qualité, la trempe est autre. Ces derniers... se trouvent nombreux de nos jours... rien ne les efTraie, ni ne les rappelle ; de plus en plus fort ! de Taudace, puis de l'audace et encore de l'audace, c'est là le secret à la fois et l'affiche. Dans leur hardiesse d'érudition (s'ils sont érudits) et leur intrépidité de système, ils remuent, ils lèvent sans doute çà et là des idées que des chemins plus ordinaires n'atteindraient pas; mais le plus souvent à quel prix, dans quel entourage! Tout en éprouvant du respect pour la force émincnte de quelques-uns en cette famille d'esprits, j'avoue ne sentir que du dégoût pour les incroyables gageure>, les motions à outrance et l'impudence native de la plupart. Des noms paraîtraient nécessaires peut-être pour préciser, mais le présent est trop riche et le passé trop pauvre en échantillons. Seulement, et comme aperçu, pour un Joseph de Maislre, combien de Linguet ! » (Sainte-Beuve, Portraits littéraires^ t. II.)

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bunes, Célimèncs politiques qui sourient aux divers partis, flottant sans cesse entre l'intérêt, la crainte et la raison, fléau des assemblées, obstacle éternel d'un gouvernement parlementaire. Tels furent les députés du centre, les Impartiaux de la Législative, phalange souvent immobile pour le bien, dont le vote fait la majorité, selon qu'ils penchent du côté de leur opinion intime, ou du côté de celui qu'ils croient le plus fort, appuyant surtout les factieux de leur masse inerte. On votait par assis et levé, mais quand la droite avait la majorité, la gauche la contestait, réclamait à grands cris l'appel nominal : aussitôt les honnêtes gens de se retourner. Pourquoi ? Parce que les Jacobins firent de l'appel nominal, en l'imprimant, un véritable épouvantail, un moyen de terreur : « Il était bon, disaientils, que le peuple connût ses amis et ses ennemis. » Et, en réalité, ces listes fatales devaient devenir des listes de proscription. Est-ce-là leur excuse, leur justification? Non certes: en vertu de la loi d'engrenage, la peur des honnêtes gens fit la force des violents, la peur rendit possibles les proscriptions, la peur plia les Assemblées sous la dictature des tribunes, la peur courba vingt-cinq millions de Français sous le joug de deux cent mille Jacobins. La peur devient la plus triste des spéculations, et la fermeté le meilleur calcul, lorqu'elle est une fermeté pratique, car la volonté qui aj^surpasse l'esprit qui délibère. Hua avait pour collègue au côté droit un honnête cultivateur de Seine-et-

Marne, Moreau, qui lui avait donné sa confiance : dans les discussions embarrassantes, il venait lui dire en riant : « Monsieur Hua, prenez garde à ce que vous allez faire, car je voterai comme vous.» Un jour qu'ils traversaient les Tuileries en sortant de l'Assemblée, un groupe se forme, les escorte, les injurie, les menace. Tout à coup, une voix s'élrve : « Regardez donc ce drôle d'aristocrate ; c'est un mâtin de paysan qui gardait les vaches dans son pays. » Moreau se retourne et avec beaucoup de dignité : « Je suis, messieurs, non pas un gardeur de vaches, mais un honnête cultivateur ; j'étais plus respecté dans mon village que je ne le suis depuis qu'on m'a envoyé législateur à Paris. » La réponse déconcerta cette populace qui les laissa aller. De combien de crimes n'aurait-on pas fait l'économie si tous les honnêtes gens avaient ressemblé à Moreau, à Dumas, à Daverhoult qui, le pistolet au poing, frayaient un passage à leurs collègues au travers de la foule furieuse ; à Frondière qu'on envoyait à l'Abbaye pour avoir crié à la gauche : « C'est un Ijeau talent que celui de tromper le peuple » ; à ce Gorguereau dont le sang-froid rappelle celui de M. Guizot dans une séance célèbre en 18 i3, auquel on voulut pendant un discours contre les fauteurs de troubles, dix fois ôter la parole, auquel elle fut dix fois maintenue par décret, et qui alla jusqu'au bout ; à ce Hua qui d'un coup de poing envoie rouler au milieu de la salle un enragé qui veut l'arracher de la tribune, qui après un rapport

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5ur des fonds dont on expliquait fort mal l'emploi, lance cette observation : « Vous avez déclaré ce matin que les ministres emportaient les regrets de la nation ; d'après le rapport que vous venez d'entendre, je vous propose de déclarer qu'ils emportent aussi son argent* ? »

1. a Les constitutionnels sont des instruments passifs et non des ouvriers; ils sont tous maintenant réduits, ou à prendre le masque républicain ou à épier dans l'obscurité et les bras liés des circonstances à venir qui leur permettent de reparaître. » Mallet du Pan écrivait, en 1795, ces lignes qui peuvent en partie s'appliquer à la situation des Quatre-Vingtneuvistes en 1792.

YAUBLANC

La véritable iraprovisatioa. — L'abus des discours écrits. — faire des livres à la tribune. — Une assurance lucrative contre le danger. — Qu'est-ce qu'un roi? C'est un porteur d'épée! — Le procès de l'opinion publique : il n'y a point d'opinion publique, tout dépend de la conduite de celui qui gouverne. — C'est moi qui la fais. — Gouverner est un art fait de force et d'habileté. — La fausse finesse. — Pour être persuadé de leur innocence, il me suffit qu'ils soient accusés par vous. — M. de Châteaubrun. — Le don de la réplique. — Maximes politiques. — L'habitant de Neufchâtel et l'assignat de cinq francs. — Charité intelligente. — Anecdotes. — Réponse à un optimiste : nous périrons dun coup de bonne intention.

Du courage, de l'esprit, le sens de la tactique dans les Assemblées joint à une souplesse plus réelle qu'ap-

1. Vaublanc (né en 1756, à Saint-Domingue, mort en 1845). Mémoires sur la Révolution, 4 vol. in-8»; — Essai sur Vinstruclion et V éducation d'un prince au xviii* siècle, Paris, in-S* ; — Le dernier des Césars, in-8'' ; — Soliman II, Attila, Aristomène; — Fastes mémorables de la France, 1838, in-8° ; Contes et mélanges de littérature, 1840, in-8»;etc. — Aulard,t. P'. — Biographie Michaud.

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parente, des facultés d'improvisation servies par une mémoire excellente, par la méditation et l'étude continuelle des grands écrivains politiques, une froide audace qui ne se dément jamais, ni au milieu des orages de la Législative et de la Convention, ni devant l'émeute, ni dans les luttes parlementaires contre le parti libéral sous la Restauration, la conception énergique et excessive du principe d'autorité, une vision claire, rapide du moyen et du but, l'amour de l'action politique, du gouvernement, l'activité de la pensée, la préoccupation constante de moraliser, de philosopher sur les événements présents, de les rapporter, de les comparer à ceux du passé : de tels traits intéressent à la vie d'un personnage qui, soldat, orateur, historien, poète, auteur dramatique, député, préfet, ministre de l'intérieur, joua un rôle, sinon important, du moins fort honorable pendant quarante des années les plus glorieuses et les plus tourmentées de notre histoire. D'autres étudient l'homme privé, les ressorts qui mettent en mouvement son âme, qui donnent le branle à ses affections, à ses vices, à ses vertus ; le comte de Vaublanc a étudié, il décrit avec sagacité l'homme parlementaire, l'homme de parti, le jeu des coulisses de la politique, les pensées de derrière la tête des Assemblées, leurs prétentions et leurs défauts. Il pense et fait penser ; il a le sens du pittoresque, de la loi d'ironie, aime les voyages, la musique, la poésie, lit Plutarque. La Fontaine et Racine pendant ses proscriptions^ pratique

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beaucoup Montaigne, Retz, Pascal, s'inspire de Montesquieu qu'il cite avec à-propos. Un jour, après une de ses meilleures improvisations, un député lui dit : « Vous avez appris par cœur. — Non, point par cœur, répondil, mais par tête, car j'ai tout cela dans ma tête depuis trente ans. » Voilà, selon lui, le secret de l'orateur, il réfléchit avant de parler, et les idées amènent naturellement les expressions. L'improvisation ne consiste pas à parler sans connaissance antérieure et sur-le-champ d'une chose qu'on ne connaît point : les Républiques antiques méprisaient ces sophistes qui parlaient de la sorte, et l'on sait cette observation d'Annibal au sujet d'un de ces rhéteurs qui venait de disserter devant lui sur l'art militaire : « J'ai vu bien des fous dans ma vie, mais je n'avais pas encore rencontré un homme aussi insensé*. »

Vaublanc préconise donc l'improvisation des paroles, non celle des idées, et, en même temps, il s'élève avec force contre les discours écrits, contre cette innovation qui permettait dej'aire des livres à la tribune, de se livrer aux écarts d'une déraison sentencieuse, au luxe intempérant des grandes phrases empanachées. Tous les discours de métaphysique qui ont sapé les principes

1. Comme ministre de i'intérieur, Vaublanc concourut à cette épuration de l'Institut en vertu de laquelle Etienne, Arnault, Garât, Grégoire, le duc de Bassano, etc., furent ra^és de la liste des académiciens. Cette proscription lui valut le surnom de Maupeou lilléraire.

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de gouvernement dans la Constituante, ceux qui ont accusé le roi dans la seconde Assemblée étaient écrits. Jamais Yergniaud, Condorcet, Brissot et tant d'autres n'auraient pu dire à la tribune ce qu'ils y ont lu, parce que l'esprit de l'bomme n'est pas capable de trouver^ en improvisant, cette multitude de tours préparatoires, d'expressions couvertes d'un voile hypocrite, par lesquels ils amenaient insensiblement l'Assemblée à entendre les propos les plus violents. Déjà, bien auparavant, Dumont de Genève avait remarqué qu'une grande partie des travaux qui se produisaient à la tribune était manufacturée au dehors, qu'on ne se faisait aucun scrupule de débiter un discours qu'on n'avait pas composé, de s'honorer de cette espèce d'imposture publique. Le préjugé persiste encore sous la Restauration et beaucoup de députés se plaignent que Vaublanc « ne les ait pas jugés dignes d'entendre un discours écrit ^ ».

Il a vu, il raconte les terribles éblouissements de la faiblesse, de la peur, cette passion redoutable, et s'efforce de démontrer qu'ils font toute la force des factieux,

1. On ne lit presque plus aujourcriiui et, depuis la Révolution, de grands progrès ont été réalisés dans cet art de la parole qui est aussi une science et un don. >'ous avons, de 1870 à 1890, entendu bien des discours qui peuvent être comparés à ceux des plus puissants orateurs de la Restauration et de la monarchie de Juillet il suffit de citer, parmi les maîtres de la tribune : MM. Bocher, Buffet, duc de Broglie, duc d'Audiffret-Pasquier, Chesnelong, de Mun, Gambetta. Challemel-Lacour, Ribot, Jules Simon, de Freycinet, Léon Say, Clemenceau, etc.. 'alc^y^^l^

que le sang-froid, la fermelé constituent une excellente garantie, une assurance lucrative contre le danger. Ainsi la Plaine, le Ventre, pensait comme ses amis de la droite et lui, mais n'osait s'asseoir auprès d'eux, voter comme eux. « Plus les hommes faibles s'entassent les uns auprès des autres, plus ils se communiquent leur faiblesse ; elle devient contagieuse. Tel homme du Ventre qui pâlissait aux appels nominaux quand il entendait prononcer son nom, aurait voté différemment et avec fermeté, s'il avait pris la résolution de s'asseoir au côté droit. Des membres qui s'asseyaient quelquefois à droite, se mettaient parmi les Ventrus lorsqu'ils prévoyaient que, dans une question importante, on voterait à l'appel nominal. » C'est que les effets de la faiblesse sont plus prodigieux encore que ceux des passions les plus violentes, et rassemblent, plus souvent qu'aucune autre passion, les contradictoires. Les Ventrus votaient sous l'obsession de la Montagne, la Montagne votait sous les vociférations des tribunes, sous la crainte de la rue. Louis XVI donna l'exemple de la faiblesse lorsqu'il répondit aux gardes nationaux qui lui demandaient de porter leur uniforme : « J'examinerai, dans mon Conseil, si la constitution me permet de porter l'uniforme de la garde nationale. » Quel démenti à la définition de Vaublanc : « Qu'est-ce qu'un roi? C'est un porteur d'épée ! » La Révolution a été en partie l'ouvrage de la peur, et, d'ailleurs, rien de plus rare que le courage politique, bien autrement difficile que le courage du soldat :

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dans une assemblée, on reste le maître de parler ou de se taire, de cacher sa faiblesse sous le voile du vote S'.'cret.

L'auteur des Mémoires fait son procès en règle à l'opinion publique, ou plutôt à ces cent opinions publiques qu'il a vues depuis quarante ans paraître et disparaître comme des fi.'ux follets. « On la nomme la reine du monde, observait Voltaire, elle mérite ce nom ; car, toutes les fois que la raison se présente pour la combattre, la raison est condamnée à mort. » C'est l'opinion publique qui proscrivait les bicamé i-is tes ^^ui envoyait à la guillotine les suspects, qui propageait les erreurs funestes et aussi les vérités utiles ; et n'y avait-il pas en même temps plusieurs opinions publiques, celle des faubourgs et celle des bourgeois, celle des constitutionnels et celle des Jacobins, celle de Paris et celle de la province, et, de tout temps, chaque parti n'a-t-il pas prétendu avoir le dépôt, le monopole de l'opinion pubHque ? Les anciens la représentaient sous les traits d'une jeune femme à la démarche et à la contenance mal assurées, au regard très hardi ; le Tasse la définit de la sorte : « C'est la mobilité, l'instabilité ; elle change à l'infini... la prévention, l'entêtement, le caprice, le mensonge, la frivolité sont les fidèles ministres de ses volontés. » Et Pascal conclut dans son style inimitable : « Cette maîtresse d'erreur, que l'on appelle fantaisie et opinion, est d'autant plus fourbe, qu'elle ne l'est pas toujours, car elle serait règle infaillible de la

vérité, sr elle était règle infaillible du fnensonge. Mais étant le plus souvent fausse, elle ne donne aucune marque de sa qualité ; elle marque du même caractère le vrai et le faux. » iNon content de dogmatiser, Vaublanc invoque le témoignage de l'histoire, remarque que, trois fois en trente ans, l'Angleterre a changé de religion par la volonté d'un roi et de deux reines ; qu'après la bataille de Poitiers, les trois ordres des états, le peuple et ses chefs étaient unis contre le dauphin par une même opinion ; celui-ci prend la résolution de sortir de sa sujétion, assemble le peuple, lui parle, le persuade, l'opinion est changée ; mais les factieux reviennent à la charge, ébranlent le peuple : nouveau changement dans l'opinion, manifesté par l'adhésion des provinces, la délivrance d'Henri de Navarre, le massacre de deux maréchaux dans les bras du dauphin. Mais ce prince sort de Paris, se rend à Senlis, assemble les états, tout se déclare en sa faveur ; il a une armée, une opinion pour lui, et menace la capitale. Tout change à Paris, Etienne Marcel est massacré, le dauphin reçu avec un enthousiasme indicible et on appelle cet enthousiasme ropinion publique. Il a modifié ropiiiion par sa fermeté. Louis XVI dont la situation, avant le mois d'octobre 89, était infiniment moins critique, succombe sous ropinion parce qu'il a gouverné contre sa propre autorité. Conclusion : il n'y a point d'opinion publique, tout dépend de la conduite de celui qui gouverne.

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E pur si muove. Il y a une opinion publique, elle fait les mœurs et les mœurs la font; elle pétrit les événements et les événements la façonnent, elle est tantôt avec et tantôt contre la raison, tantôt avec le suffrage universel et tantôt avec le suffrage restreint, mystérieuse dans ses origines, soudaine dans ses explosions, protéenne dans ses manifestations, parfois servante de la philosophie et parfois esclave de Tinstinct, pleine d'énigmes comme le sphinx antique, désespoir des penseurs, des politiques qui cherchent à la séduire. Ou plutôt ne se compose-t-elle pas d'un certain nombre (ïopinioris rivales qui vivent dans un état de lutte, soulevées les unes contre les autres par la fluctuation éternelle des idées humaines, et triomphant à tour de rôle. Et certains hommes ne contiennent-ils pas une grande puissance d'opinion publique, ceux que leur génie ou la tradition a investis de la confiance des peuples ? Voltaire , Jean - Jacques , Pierre le Grand n'ont-ils pas été de merveilleux fabricants d'opinion, et des hommes d'État comme Cavour et Bismarck ignorent-ils les moyens de la diriger ? « Comptez-vous avec l'opinion publique, demandait-on à un politique? — C'est moi qui la fais. » répondit-il tranquillement. Mais lorsque le respect a disparu, lorsque les grands hommes, ces chênes des forêts humaines, ne poussent plus dans un pays, l'opinion publique, comme une boussole affolée, s'agite éperdument, poussée par une sorte [de fatalité , ballottée par le hasard et

vouée aux incertitudes, aux chimères les plus discordantes.

S'il n'approuve pas la politique des catastrophes, cette politique de l'excès du mal qui fut celle de l'extrême droite et des émigrés, s'il soutient que gouverner est un art fait de force et d'habileté, qu'il faut, lorsque le mal est consommé, en tirer le plus de bien possible, et que c'est une étrange erreur que de ne vouloir agir que sur des choses bonnes et utiles, mais qu'il convient, au contraire, d'employer sur les mauvaises son talent et son courage, s'il peste contre cette fureur de 7'aisonailler qui a envahi Paris, Vaublanc n'aime pas non plus certaine fausse finesse qui se complaît dans l'intrigue et les petits moyens, celle que les Italiens appellent comœdia in comœdia. Avec La Rochefoucauld, il y voit la marque d'un petit esprit, estime que le vrai moyen d'être trompé est de se croire plus fin que les autres ; avec Duclos, il définit la finesse : le fruit de l'attention fixe et suivie d'un esprit médiocre que l'intérêt anime, un mensonge en action. Elle peut bien I marquer de l'esprit, mais elle ne se rencontre jamais dans un esprit supérieur, à moins qu'il ne se trouve avec un cœur bas. Un esprit supérieur dédaigne les ' petits ressorts, il n'emploie que les grands, c'est-à-dire les simples. Au fond, ce prétendu talent se borne à ' donner des espérances, à les retirer; à paraître fatigué 1 d'un plan, tandis qu'on le suit avec plus d'ardeur; à se ' laisser pénétrer en apparence; à dire des demi-mots,

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des puérilités, en les couvrant d'un vernis d'importance : et, pendant que l'homme fin travaille et sue ainsi, l'homme de caractère l'écoute avec pitié, résolu d'avance à ne rien croire de ce qu'il lui dit.

De la présence d'esprit, de la promptitude dans la riposte, ce royaliste constitutionnel ne cessa d'en faire

. preuve à la tribune. Une députation de la Comédie- Française ayant comparu à la barre, Mole, son orateur, invité à la séance, fit semblant de se porter du côté droit, mais tout à coup, simulant la honte de s'être mépris, il passe du côté gauche et se tient debout près

\ de la tribune, où il fixe Vaublanc d'un air insolent. Celui-ci saisit le moment d'une violente interruption, et, le silence une fois rétabli, s'écrie avec force : « Lorsque le département de Seine-et-Marne m'a fait l'honneur de me nommer son député, il ne m*a pas dit que

y je serais exposé à des huées, comme un vil histrion. « En même temps, il s'était tourné vers l'acteur, joignant le geste à la parole pour que celle-ci fût bien comprise. Un jour qu'il défendait des royalistes dénoncés, ses adversaires lui objectent qu'il ne connaît pas les détails de l'accusation. « Pour être persuadé de leur

X innocence, il me suffit qu'ils soient accusés par vous. »> Parlant des clubs et de leur tyrannie, et citant cette phrase du général Montesquiou : « Le corps législatif même n'( st pas libre dans ses fonctions; les Jacobins et les tribunes y font la majeure partie des décrets », il ajoute : « Si l'on est coupable pour penser et dire

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de telles choses, qu'on fasse donc le procès à la moitié de la France ».

Les députés du côté droit ayant été menacés, frappés, volés en sortant du palais, il dénonce avec une \ énergie éloquente la dictature de la rue : « 11 ne s'agit pas seulement ici de la dignité d'un individu, il s'agit de la souveraineté nationale. Comment! quand un mandataire du roi était insulté chez les étrangers, vous pensiez que la France devait tirer l'épée, et vous souffririez que des représentants du peuple fussent maltraités tellement, qu'ils n'auraient pas de plus grands outrages à craindre des Autrichiens et des Prussiens. » Tant d'intrépidité, tant de vertus demeuraient inutiles, faute d'une seule : Vaublanc et ses amis n'ont pas de chef suprême, et, comme disent les Arabes : « Mieux / vaut une armée de cent moutons commandés par un ' lion, que cent lions commandés par un mouton. » Quelles durent être leur colère et leur indignation contre la pusillanimité du roi, de l'Assemblée, pendant ces journées révolutionnaires où trois bataillons bien conduits auraient suffi pour tout changer!

Vainement encore il s'élevait contre les clubs, repoussait l'amnistie proposée en faveur des assassins de la Glacière d'Avignon, et son impuissance lui arrachait cette exclamation prophétique : « Vous accordez l'impunité aux assassins, je vois la Glacière d'Avignon s'ouvrir dans Paris ».

Lorsque, élu membre du conseil des Cinq-Cents, re-

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levé de sa condamnation à mort par contumace, il veut, selon l'usage, prêter le serment de haine à la royauté* tous les assistants furent attentifs; l'un d'eux lui ayant crié : « Plus haut! — Et vous, plus bas, » répond-il sans se déconcerter.

Vaublanc est profondément pénétré de cette idée cpie tout ce qui porte quelque empreinte de courage a, par la nature même des choses, mille chances de succès, tandis que la faiblesse n'en a aucune; il en donne le plus frappant de tous les exemples, celui de M. de Chàteaubrun, condamné à mort, conduit au supplice avec vingt autres victimes. Après douze exécutions, la guillotine s'étant brisée, ou appelle un ouvrier pour la réparer; le jour commençait à baisser; la foule, les gendarmes eux-mêmes s'occupaient du travail bien plus que des condamnés. M. de Chàteaubrun se laissait aller sur les personnes qui, étant derrière lui, lui firent place machinalement; il se trouva aux derniers rangs sans l'avoir cherché, sans y avoir pensé. La nuit dispersa bourreau et spectateurs; étonné d abord de sa situation, il conçoit bientôt l'espoir de se sauver, s'adresse à un ouvrier, lui dit en riant que ses camarades lui ont attaché, pour s'amuser, les mains derrière le dos et pris son chapeau. L'ouvrier ayant coupé ses cordes, M. de Chàteaubrun propose de le régaler dans un cabaret des Champs-Elysées, puis le prie de porter un billet à un de ses amis, ajoutant que celui-ci apporterait de l'argent, et que ses camarades avaient pris sa

bourse pour compléter la farce. Le brave homme ne se méfia nullement, se chargea du billet, revint avec l'ami et M. de Cliàteaubrun échappa à la guillotine. L'attitude spirituellement décidée de Vaublanc ne se dément pas un instant. Certains députés, qui avaient fait partie de la Convention, conservaient des idées bien singulières. L'un d'eux ayant reproché à Vaublanc de s'être soustrait à la mort par la fuite : (( Oui, dit-il, comme certain poltron romain qui se cacha pendant quatre ans pour éviter les fureurs de Sylla. Ce poltron était César. » Un diplomate pesant et lourd parlait avec mépris d'un homme employé aux affaires étrangères : a II fait des vers, grondait-il dédaigneusement. — Eh! monsieur, reprit Vaublanc, le grand Scipion, César, Cicéron, le chancelier de l'Hôpital, le grand Frédéric ont fait des vers ! Henri IV a chanté sa maîtresse. Hs ont montré qu'ils pouvaient faire autre chose. Il en est peut-être de même de la personne que vous méprisez. » En 1816, l'ambassadeur de Russie s'étonnait qu'il tînt tête et discutât comme s'il avait quatre cent mille hommes à ses ordres. « Quatre cent mille hommes! s'écria-t-il, oh! vous savez bien, monsieur le comte, que le roi n'aurait qu'à frapper la terre du pied pour avoir à l'instant cinq cent mille hommes armés et prêts à soutenir l'honneur de la couronne ! » Après un discours où il vanta la conduite des colons de Saint-Domingue, Labbey de Pompierre lui avait dit : « Vous nous donneriez l'envie

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d'être nègres. — Xuii, fit-il, mais je voudrais vous inspirer l'envie de ne pas porter la destruction dans nos colonies, comme l'Assemblée constituante à Saint- Domingue. » Et comme un député citait Texemple d'une femme riche accusée de maltraiter ses nègres : « Hélas! oui, répondit-il, c'est bien douloureux, mais consolons-nous en voyant que dans, notre France, si polie, si humaine, il n'y a eu Tannée dernière, suivant les comptes de la justice, que vingt-deux parricides. Ce qui est un bien petit nombre pour un si petit crime ! » En dépit de ceux qui lui reprochent de singer Tacite, Vaublanc est un moraliste, et je trouve dans ses ouvrages et ses discours plus d'une réflexion digne de figurer à côté des pensées de Fiévée ou de Rivarol : —

Ca L'autorité une fois établie devient ce qu'elle se fait, et ne périt que par elle-même. — Dans les choses d'administration et de gouvernement, on sent les principes plutôt qu'on ne les voit, suivant l'expression de Pascal ; et bien souvent il faut voir la chose tout d'un coup, d'un seul regard. C'est une faculté naturelle que l'habitude fortifie et qu'aucune science ne peut donner. On sait ce qui arriva au grand Newton lorsque, dans le conseil du roi d'Angleterre, on lui demanda son avis sur une affaire importante... Un principe politique ne peut triompher par lui-même; ce sont de vaines paroles qui n'ont aucune force, si elles ne sont vigoureusement soutenues par des hommes qui ont l'autorité et par d'autres qui s'unissent pour soutenir l'autorité. **

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Le gouvernement est créé pour agir, ce doit être une action perpétuelle. Le gouvernement représentatif n'a pas été inventé pour le repos des ministres. — Ce n'est pas avec des principes et des déclarations qu'on gouf vcrne les hommes, c'est par d'autres hommes qui ont dans la tête les bonnes maximes de gouvernement. Encore faut-il qu'ils aient le talent d'en faire l'application. — Une constitution se fait et ne peut être faite. Quand un pays est agité, les femmes et les enfants prédisent l'avenir... »

Vaublanc recueille avec soin les anecdotes, les traits de caractère, les mots des morts et des vivants qui s'enfoncent profondément dans la mémoire. Ainsi cette interruption de Dubayet aux Jacobins qui font rage contre une adresse conservatrice de la ville de Brives : « On nous a flattés assez longtemps, il est temps de \ nous dire la vérité »; cette billevesée métaphysique ! des doctrinaires de la Constituante qui appelaient le roi r homme-pouvoi?' , voulaient qu'un conseil préparât les lois d'intelligence, tandis que les ministres prépareraient les loi^ de volonté; l'arrestation d'un habitant de Neufchâtel condamné à mort pour avoir osé, dans un cabaret, prendre un assignat de cinq francs, con- / templer l'effigie de Louis XYI, la baiser avec respect et I maudire ses assassins ; le conseil de l'Anglais attaqué en Italie par des brigands : il met son tromblon dans les mains de son domestique qui meurt de peur : a Eh bien ! fait-il, ferme les yeux et tire » ; le poltron

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ferma les yeux, lira eu tremblant, tua deux hommes sur trois; — l'auecdote du cardimil Maury jetant par la fenêtre, pendant le eonclave, un billet que ramassa un prêtre français. On arrête celui-ci, et, bien que le billet n'eût aucune importance, l'événement fit grand bruit. A quelques jours de là, le cardinal étant tombé sur un pont et s'étant contusionné la jambe, le peuple ne manqua pas de dire que c'était une punition du Ciel.

Après la bataille de Leipzig, Vaublanc, alors préfet, remarque dans une église, transformée en hôpital, une jolie et jeune personne qui suivait la file des lits en parlant aux malades. Elle avait dans les mains du papier, une plume, de l'encre, demandait aux blessés s'ils voulaient écrire à leurs parents et les instruire de leur situation: elle écrivait les lettres en leur nom. — En 1830, il répète ce mot fatidique : a Vous verrez que nous périrons d'un coup de bonne intention » ; et note la réponse de la duchesse de X... à un optimiste qui lui répétait : a Vous parlez comme si nous étions en révolution, mais nous ne sommes pas en révolution. — Si nous étions en révolution, je parlerais de ce qu'elle aurait déjà fait et de ce qu elle pourrait faire encore; je ne vous ai pas dit un seul mot de tout cela. Je vous parle des éléments d'une catastrophe, des causes qui nous en menacent depuis quatorze ans, des fautes qui fortifient ces causes tous les jours, du progrés du parti qui en profite: prouvez-moi que tout ce que j avance

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