‹ Orateurs et tribuns, 1789-1794Chapitre 22 sur 57 · BS ORATEURS ET TRIBUNS · texte numérisé non relu

BS ORATEURS ET TRIBUNS

n'existe pas ; mais, si tout cela existe, laissez-moi mes alarmes. »

S'il ne se refuse pas le plaisir de rappeler i epi- ) gramme contre le duc de Richelieu : « C'est l'homme de France qui connaît le mieux la Crimée », il n'hésite pas davantage à rapporter celle d'un député contre lui-même : « C'était le meilleur préfet de France ; on en a fait le plus mauvais ministre. » Il avait en effet montré par sa conduite comment on peut servir avec honneur sa pairie sous un tyran; s'il fut le premier préfet de France, il n'en fut certes pas le plus mauvais ministre; s'il incarne la politique de la droite, s'il se pose en champion du principe d'autorité, et professe, avec Royer-Collard en I8I0, que la nation a, pendant la Révolution, péri par les doctrines, et s'il s'étonne qu'on ait retiré des décombres de l'édifice ces mêmes doctrines pour les replacer religieusement dans les fondements mêmes du nouvel édifice, sa conception gouvernementale n'est ni étroite ni exclusive; il admet les tempéraments, la liberté de la presse, les concordats et ne croit pas que tout doive se résoudre avec l'épée.

Il répétait sans cesse au roi et au comte d'Artois : « On peut étouffer la faction sans arracher un cheveu d'un seul factieux. On le peut par une action de tous les jours, constante et invariable. Cette minorité, ennemie d'elle-même, il faut la surveiller sans relâche et la comprimer par de fortes lois. » Ce n'est là le langage ni d'un brise-raison, ni d'un rêveur de coups

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d'Etal, mais il y a en Vaublanc deux hommes qui se combattent, empiètent l'un sur l'autre et parfois se mélangent : l'homme de droite pure, poussé vers la réaction par les excès de la Révolution, par la pratique impériale; l'homme moderne, le royaliste constitutionnel de 89 qui, à travers tant d'événements, a conquis l'expérience et le pressentiment d'un avenir troublé, d'un conflit entre lo droit divin et le droit populaire.

LE BAROX RAMOND

Préfet par lettre de cachet. — Ramond, litiéi-aleur, homme politique, naturaliste. Ses descriptions des montagnes. — Périr est leur unique affaire. — Relations avec Cagliostro. — Je les ai lus et ils me le paieront. —Quatre-vingt-trois ans et quatre-vingttrois maladies. — Son mot sur Lafayette : le fils aîné de la liberté française. — L'ombre d'un grand homme régnait encore, — L'heure des révolutions. — Les nations ne sont jamais gouvernées que comme elles sont faites.

Parmi les physionomie.? originales du parti se détache au premier plan le baron Ramond : géologue,

1. Né en 1735, mort en 1827.— Œuvres de Ramond : Élégies; - Les dernières aventures du jeune d'Oîban; — Gnei're d'Alsace pendant le grand schisme d' Occident ;— Voyage au Mont-Perdu; — Végétation du Picdu Midi; — Observations sur les Pyrénées ; — Lettres de William Coxe; — Légitime et nécessaire; — Lettre dCun solitaire de Paris au solitaire des Pyrénées, Paris, an XII (1804), in-S". — Naturel et légitime; — Lettre du solitaire des Pyrénées à M. D. (1804), in-S".

— Sainte-Beuve, Ca?/.sen>s du Lundi, t. X. — Biographie Michaud;

— Eloge historique du baron Ramond, par le baron Cuvier (1828).

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naturaliste s poète, historien et géographe des montagnes qu'il décrit dans une langue pittoresque, soutenue par une imagination qui, loin de l'égarer comme tant d'autres, ne fait que rendre le vrai avec plus de vie ; causeur ingénieux, un peu caustique dans les salons de l'ancien régime et de l'Empire, conseiller privé, secrétaire intime, ami fidèle du cardinal de Rohan avant et après la disgrâce, député sous la Législative, oublié dans les cachots de Tarbes pendant la Terreur (il est trop heureux qu'on l'oublie, répondait Carnot), professeur d'histoire naturelle à Tarbes pendant quatre ans, explorateur infatigable et paysagiste des Pyrénées (il gravit trente-cinq fois le Pic du Midi, et un poète ne trouva rien de mieux que de l'appeler un Savant cha~ /^ ^noisl ; porté à la vice-présidence du Corps législatif de Napoléon, qui l'envoya comme préfet du Puy-de-Dôme en 1806, l'aimant mieux bon administrateur à distance que témoin rapproché et observateur trop ironique à Paris (aussi Ramond observa-t-il en riant qu'il était pré-

1. En parlant de Ramond, il est presque impossible de séparer le littérateur, l'homme politique du naturaliste. C'est que tous les trois sont unis en lui par des liens indissolubles : « C'est souvent par ses fonctions qu'il a été conduit à ses observations ; s'il a mieux qu'aucun autre décrit les Pyrénées, c'est que des haines politiques l'avaient contraint à s'y réfugier ; sa position à la tête d'un département intéressant pour la géologie est ce qui l'a aidé à perfectionner la mesure des hauteurs ; en un mot, c'est dans les détails d'une vie agitée que se trouve le commentaire nécessaire de ses ouvrages. » ^Cuvier.)

fet par lettre de cachet), partageant son temps en Auvergne entre ses devoirs de magistrat, ses courses et ses expériences, si bien qu'un plaisant demanda un jour si M. le préfet se proposait de mesurer ses conscrits au baromètre; membre de l'Académie des sciences, conseiller d'État pendant la Restauration, littérateur élégant, éloquent, auquel BufTon, après avoir lu ses Notes su?' la Suisse, disait : « 31onsieur, vous écrivez comme Rousseau ». Et en effet, remarque Sainte-Beuve, certaines parties du premier voyage de Ramond rappellent les formes et le ton du maître; et, parmi les écrivains célèbres que nous avons vus depuis, Lamennais, George Sand, ces grands élèves de Rousseau, n'ont rien écrit de mieux, de plus plein, de plus nombreux et de plus correct dans leurs descriptions de la nature.

Au début de la vie, il avait soupiré des élégies, rêvé de délicates et tendres réflexions qui embaument l'intelligence en laissant derrière elle comme un sillage de bonheur et de sérénité: « L'odeur d'une violette rend à l'âme les jouissances de plusieurs printemps ». En devenant un naturaliste distingué, il emporta avec lui la molécule poétique, et grâce à elle il sut, dans les récits les plus sévères, demeurer à la fois dessinateur et coloriste, faire passer dans l'esprit du lecteur l'amour de la nature qui le pénètre : « Ramond, tout en rêvant et jouissant des âpres senteurs d'un tel spectacle, entend bien avoir le baromètre en main, peser, mesurer, calculer, faire son office enfin de disciple de Galilée et d'Empé-

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docle, et c'est ce mélange, cette combiuaison en lui du physicien et du savant avec le disciple de Jean-Jacques qui a de quoi se faire admirer, et dont le sentiment est si grandement rendu. «

11 excelle, dit Sainte-Beuve, à rendre cette couleur presque indescriptible des hauts lieux, ces rayons crun soleil sans nuages ; ces caractères des glaciers que l'œil exercé distingue de loin, cette teinte hleuàti^e, cette coupure nette, ces pentes à vive arête [.qui le réjouissent. 11 ne rend pas moins bien l'impression des diverses heures du jour, celle du soir et du couchant, soit qu'il en jouisse à la descente dans une vallée déjà riante, non loin de Bagnères-de-Luchon, près d'une antique chapelle :

« Je m'arrêtai un moment devant cette chapelle, frappé de la magnificence du paysage qui m'entourait : le soleil voisin de son coucher y répandait ce charme qui naît de l'approche du soir. C'est alors que l'immense nature adopte celte unité de couleurs et cette régulière disposition d'ombres qui simplifient les formes, les lient en grandes masses et leur donnent cet ensemble, cette harmonie, cette gravité qui reposent à la fois l'œil et l'àme... »

« Soit que le crépuscule l'atteigne bien plus haut , redescendant à peine d'un de ces hauts monts ruineux dont il a dit magnifiquement : — Périr est leur unique affaire ».

« Partout le crépuscule a quelque chose de touchant

ot de grave : dans les hautes montagnes, il a quelque chose de solennel. Au soir d'une journée si pénible, il était doux de voir la nature rentrer dans l'ombre qui nous invitait au repos et d'en jouir un moment sur les restes de ces structures guerrières que la paix livre à la destruction ^ »

n était dans la destinée de Ramond de s'éprendre vivement des hommes et des choses, de n'épuiser que fort tard sa puissance de sensibilité et d'enthousiasme. Lavater le fascine presque et il subit, quelque temps au moins, le charme de Cagliostro, le fils du cabaretier de

1. On trouverait aisémont dans l'œuvre de Ramond une charmante anthologie de paysages qui prendrait place après les Morceaux choisis de Buffon. C'est ainsi qu'une rencontre de bergers dans la vallée de Gavarnie lui inspire cet aimable croquis : ^ Chacun chassait devant soi son bétail. Un jeune berger marchait à la tête de chaque troupeau, appelant de la voix et de la cloche les brebis qui le suivaient avec incertitude et les chè^Tes aventurières qui s'écartaient sans cesse . Les vaches marchaient après les brebis, non, comme dans les Alpes, la tête haute et l'œil menaçant, mais Tair inquiet et effarouchées de tous les objets nouveaux. Après les vaches venaient les juments, leurs poulains étourdis, les jeunes mulets plus malins, mais plus pnidents; et enfin, le patriarche et sa femme, à cheval ; les jeunes enfants en croupe, le nourrisson dans les bras de sa mère, couvert d'un pli de son grand voile d'écarlate ; la fille occupée à filer sur sa monture ; le petit garçon à pied, coifle du chaudron; l'adolescent armé en chasseur; et celui des fils que la confiance de la famille, avait plus particulièrement préposé au soin du bétail, distingué par le sac à sel, orné d'une grande croix rouge. Naïve image de l'homme qui accomplit le premier pacte que sa race ait fait avec la terre : vivante image du pasteur de toutes les mon-

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Palerme, l'aventurier étrange qui régnait à la cour du cardinal de Kohan, devenu son admirateur fervent, son disciple soumis; il prit rang au nombre des plus intimes du magicien, devint dépositaire d'une partie de ses recettes, témoin de plusieurs de ses miracles. Plus tard même, il ne cachait pas à ses amis qu'il avait vu ou croyait avoir vu des choses fort extraordinaires, mais lorsqu'on le pressait à ce sujet, il rompait la conversation et refusait de s'expliquer. Cuvier conclut de là que, tout pénétrant que fût Fesprit do Raniond. le thaumaturge était encore parvenu à lui cacher une partie des ressorts qu'il faisait jouer. Peut-être n'était -il qu'un observateur déguisé en disciple, avide de pénétrer le secret des philtres de Cagliostro. Un jour que celui-ci envoyait demander une poudre pour quelque opération, Ramond se contenta de prendre une prise de tabac qu'il mélangea de cendre et qui fit son ofTice comme un talisman authentique. Lequel des deux cette fois était le mystifié?

tagnes du monde. De quels siècles ne serait-elle pas contemporaine? A quel climat est-elle totalement éti-angùre? Quels âges de la vie pastorale et quels lieux aimés du troupeau ne me rappelleraientelles pas ? Ainsi marchait, il y a plus de trois mille ans, le berger que nous peignit Moïse ; tel était le régime des troupeaux du désert... tel je l'ai trouvé dans les Alpes et le retrou\e dans les PjTénées, tel je le retrouverais partout. Tableau donx et champê'.re, dont la sim[)le nature a fait les frais, il doit réunir comme elle la(vénérable empreinte de l'antiquité aux charme? d'une immortelle jeunesse, et se renouveler au retour de chaque année, comme la feuille des arbres et comme l'herbe des prés. »

A Berne, il avait fréquenté Haller (le Pline de la Suisse) ; à Zurich, le vieux Bodmer, le patriarche de la littérature allemande. Comme Ramond s'étonnait de sa ressemblance physique avec Voltaire ; « 11 ne manquerait rien à ma gloire, si je ressemblais en tout à M. de Voltaire, répondit-il ; mais peut-être serait-il plus heureux s'il me ressemblait davantage. » — Tout jeune qu'il était alors (1777), son air spirituel, la verve de sa conversation le faisaient accueillir comme s'il était déjà célèbre : à Ferney, Voltaire, dès qu'il entra, lui cria de son fauteuil : « Vous voyez, monsieur, un vieillard qui a quatre-vingt-trois ans et quatre-vingt-trois maladies. » Et comme Ramond remarquait sur les rayons de la bibliothèque les in-folio des Pères de l'Église dans lesquels de petits papiers intercalés indiquaient qu'on les [avait lus: « Oui, reprit Voltaire, oui, je les ai lus et \ ils me le payeront. »

En 1789, Ramond entre avec franchise et vivacité dans le mouvement; membre actif de la Société de 1789, orateur écouté du district de Saint-Philippedu-Roule, sans cesse en conférences et en courses du cabinet de Condorcet à celui de Mirabeau, de l'hôtel de La Rochefoucauld à l'Hôtel de ville ou dans les clubs, il s'était mis naïvement, dit-il lui-même, du nombre de ces petites puissances qui pensaient conduire la Révolution, et que la Révolution entraîna bientôt. Il avait éprouvé, dans sa liaison avec le cardinal de Rohan, ce que la faveur des grands peut rapporter

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d'ennuis ; une autre expérience lui manquait, celle de la faveur du peuple. A la Législative, il combattit avec courtoisie, avec fermeté la politique des Jacobins, des amis ti^op zélés du trône, et c'est lui qui, pour justifier Lafayette, le définit d'un mot demeuré célèbre : « Le y; fils aîné de la liberté française ». Mais à la date où il entra dans le tourbillon des assemblées, il y avait longtemps déjà qu'il était trop tard pour tout individu prétendant modérer ce que les événements seiUs et les partis en masse décidaient et précipitaient.

Quand sa vie est en danger, il refuse d'émigrcr, pour ne pas compromettre les siens, et puis il est de ceux qui respectaient jusque dans son délire la mère qui les frappait.

Deux brochures publiées par lui, en 1804, écrites d'un style ferme et haut, mais avec un parti d'âpreté amère contre les Bourbons, soulignent son adhésion à l'Empire; la leçon de 93 avait profité, trop profité peutêtre. S'adressant aux champions de la vieille monarchie, il essayait de les enfermer dans ce dilemme : a Vous qui parlez de privilèges antiques, de légitimité, d'usurpation et de vengeance, prononcez nettement sur les droits du premier des Capets. Hugues fut-il souverain légitime ? Napoléon l'est par les mêmes titres ^ mieux confirmés et plus constants. Hugues fut-il usurpateur? Napoléon a vengé les descendants de Charlemagne. » A propos des successeurs de Clovis, dont les premières années furent paisibles, Ramond rencontre

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cette belle expression : Vomhre d'un grand homme régnait encore, à ses yeux, l'exemple des deux premières races ténioigiie avec quelle lenteur, malgré des calamités inouïes, le caractère de légitimité de la famille régnante s'efîaça aux yeux de la nation française. Le peuple de tous pjut-èlre le plus inconstant donna pendant une longue suite de siècles la preuve d'un respect inaltérable pour l'hérédité et pour les grands hommes jusque dans la personne de leurs descendants.

Plus tard; lorsque la Révolution semblait enchaînée dans la forte main de Napoléon, il la considérait, la jugeait comme il eût fait un grand soulèvement physique et une révolution de régime dans les montagnes :

« L'heure des révolutions sonne, disait-il en 1808, quand la succession des temps a changé la valeur des forces qui concourent au maintien de l'ordre social, quand les modifications que ces forces ont subies sont de telle nature qu'elles portent atteinte à l'équilibre des pouvoirs; quand les changements imperceptiblement survenus dans les mœurs des peuples et la direction des esprits sont arrivés à tel point qu'il y a contradiction inconciliable et manifeste entre le but et les moyens de la société, entre les institutions et les habitudes, entre la loi et l'opinion, entre les intérêts de chacun et les intérêts de tous, quand enfin tous les éléments sont parvenus à un tel état de discorde qu'il n'y a plus qu'un conflit général qui, en les soumettant à une nouvelle épreuve, puisse assigner à chaque force samesure à

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chaque puissance sa place, à chaque prétention ses bornes.» Ne croirait-on pas, en Hsant cette page, qu'il s'agit d'événements ensevelis dans la nuit du passé le plus reculé, non d'événements tout récents, saignants en quelque sorte, que l'écrivain a vus, vécus, soutTerts ? Mais Ramond ne remonte pas tous les jours à la philosophie de l'histoire, à une sorte de géologiejpolitique; en réahté, il recouvre d'un voile métaphysique ses regrets, les illusions perdues, les illusions qui sont la plus chère des propriétés, et. vers la fin. ïï expliquera, avec la clairvoyance de la mélancolie, comment échouèrent les plus nobles entreprises conçues par une , minorité éclairée et généreuse v qui a oublié de regarder ( sur ses derrières, a compté les hommes au lieu de les peser, et ne sait pas qu'en dernière analyse les nations ne seront jamais gouvernées que comme elles sont faites. » En janvier 1813, il obtint sa retraite et vint s'établir à Paris : il voulait se consacrer à l'éducation de son fils, à la rédaction définitive de ses OEuvres et de ses Mémoires. Lors de l'invasion de 1814, ses journaux, ses correspondances, les matériaux assemblés avec tant de patience depuis vingt ans, furent détruits par les cosaques. C'est venir de bien loin, se plaignait-il doucement, pour faire du mal à un homme qui n'en veut à personne.

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