ORATEURS ET T R I B U N
de la résignation. Pour l'acquit de leur conscience, ils essayèrent de rétablir la garde nationale, et Dumas, orateur militaire apprécié, prononça à cette occasion un discours prophétique où il déclarait que le Directoire allait commettre un suicide et perdre la République. Et comme madame de Staël, à propos de cette oraisDU funèbre, le félicitait ironiquement d'avoir fail beaucoup de poussière; « Pas beaucoup, reprit-il, mais encore cela vaut-il mieux que de faire de la bouc. )> Les grands hommes modérés sont rares. En va"n ces politiques bien intentionnés entendent-ils les hurlements des clubistes proclamant qu'il faut « venger le peuple à domicile »; en vain, le 15 fructidor, Dumas rencontre-t-il un de ces aimables sceptiques, qui, mêlés à toutes les sociétés, ne veulent jamais d'autre rôle que celui de spectateurs : celui-ci le met en garde, il a surpris chez Barras une discussion où l'on a agité s'il fallait laisser égorger quarante membres des deux conseils, ou les déporter à Cayenne. Le général avait fait avec honneur la guerre de l'Indépendance des États-Unis; l'empire, la restauration devaient mettre à profit ses talents militaires, mais il n'a pas la stratégie de la guerre civile, le sens des journées révolutionnaires; il lui manque le génie de ces minutes tiitidiques, qui, à certiiins moments de notre histoire, valent des années; de cette politique du succès quand même, qui ne regarde pas aux moyens, qui défend la légalité par la violence et parfois sauve tout un peuple
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en prenant lofTensive contre ceux qui méditaient le crime. Il ne sait que s'envelopper dans le drapeau de la conslitulion, et son histoire nous présente en miniature celle des révolutions que n'ont point su éviter les hommes de son caractère.
C'est ainsi qu'il repousse avec indignation le colonel H..., commandant de la garde nationale de la Butteaux-Moulins, qui lui propose de faire tuer Rewbell et Barras, s'il donne sa parole d'honneur de déclarer à la tribune que, pour sauver la République, il a commandé l'attaque'. Plus tard, Napoléon ayant eu vent de l'aventure, lui en fit raconter tous les détails et conclut en disant : « Vous êtes un imbécile, vous n'entendez rien aux révolutions ». L'empereur, lui, s'y entendait à merveille. A vrai dire, il démêlait moins bien les impulsions et n'avait guère le secret des nobles âmes, lorsque, rapportant tout à l'intérêt personnel, il lance cette ruade à Dumas : a Vous létiez de ces imbéciles qui croyaient à la liberté? — Oui, sire; j'étais et suis encore de ceux-là. — Et vous avez travaillé à la Révolution, comme les auties, par ambition? — Non, sire; et j'aurais bien mal calculé, car je suis précisément au même point oii j'étais en 1790. — Vous ne vous êtes pas bien rendu compte de
1. Un officier apostropha le général Pichcgru en l'arrêtant, le 18 fructidor : « Te \oilà donc, général de brigands!... — Oui, quand J3 te ojramandais >, répliqua-t-il froidement.
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VOS motifs, VOUS ne pouvez pas être différent des autres; l'intérêt personnel est toujours là. Tenez, voyez Mas séna: il a acquis assez de gloire et d'honneurs; il n'est pas content ; il veut être prince, comme Murât et Bernadotte: il se fera tuer demain pour être prince : c'est le mobile des Français; la nation est essentiellement ambitieuse et conquérante. »
Dans la première audience qu'il obtint de Bonaparte après le 18 Brumaire, celui-ci, après beaucoup de questions sur son passé, lui parla de la difficulté de rapprocher les opinions, sans écouler aucune prévention, sans céder à aucune exigence. « On n'opère, dit-il, une révolution qu'avec les éléments qu'on trouve rassemblés au moment où on l'entreprend. Si je donnais trop d'élan, trop d'influence à vos constitutionnels de 1791, à ceux que vous appelez exclusivement le parti des gens de bien, je ne tarderais pas à produire une réaction embarrassante; j'ai bientôt appris, en m'asseyant ici (dans le fauteuil de Louis XYI), qu'il faut se garder de vouloir tout le bien qu'on pourrait faire; l'opinion me dépasserait, le cheval amaigri bondirait bientôt dans la bonne pâture, et deviendrait indomptable. » Le premier consul se souvenait sans doute du conseil de Richelieu, et ne voulait pas que le peuple devenu trop gras se mît à ruer : et d'ailleurs, d'instinct, les grands dompteurs des nations trouvent en eux-mêmes les formules autoritaires, et. comme par une hérédité mystique, se transmettent les
LCSPRIT DKS ORATEURS DE LA DROITE. llo
ilogmcs (lui, dans le creuset du génie, devienuent force, succès, despotisme, constituent les j^ouvernemenls glorieux, lourdement oppresseurs.
Dumas, qui avait accompagné Joseph à Naples comme ministre de la guerre et grand maréchal du palais, rentra en France lorsque Cc^lui-ci fut appelé au trône d'Espagne. Napoléon ayant laissé éclater son humeur, le général répondit qu'il voulait garder sa qualité de Français, qu'au reste, s'il avait perdu son grade et son titre de conseiller d'État, il sollicitait l'honneur de servir comme volontaire : « le grade de caporal est assez beau, dit-il, Votre Majesté l'a fait envier par les premiers généraux de l'Europe ». Napoléon sourit, le nomma aussitôt général de l'armée impériale, et, parlant de Salicetti qui voulait revenir en France, fit cette réflexion curieuse : » Il faut qu'il reste à Xaples, il doit se trouver trop heureux. Qu'il sache que je n'ai pas assez de puissance pour défendre du mépris et de l'indignation publique les misérables qui ont voté la mort de Louis XYI », jnon pauvre oncle Louis XVL comme il l'appelait dans un autre entretien.
L'esprit de Napoléon éclatait dans des mots comme celui-ci : « H y a eu deux batailles de Marengo dans la même journée: j'ai perdu la première, j'ai gagné la t^ W ^Ci^ seconde, c'était la bonne. » Mais Dumas ne se contente pas d'admirer, il fait ses réserves, blâme par exemple la dureté de l'empereur envers le général Legendre. « C'est vous, monsieur, lui dit- il, qui avez signé la
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capitulation de Baylen », et prenant au poignet la main droite du gônéral : « Comment cette main n'a-t-elle I pas séché ? » Ses grenadiers, les vieux grognards, murmuraient tout haut contre la guerre d'Espagne : il les passe en revue, s'avance vers eux, en saisit un au collet, le désarme lui-même, menace de le faire fusiller, puis le repoussant dans le rang, et s'adressant à la troupe : « Je veux bien cette fois vous faire grâce ; que signitient ces murmures dont on m'a parlé? Vous voulez aller retrouver vos p. . à Paris ! Ah ! vous n'y êtes pas ; vous en verrez bien d'autres ; à quatre-vingts ans, je vous tiendrai encore dans les rangs. »
En 181 i, Mathieu Dumas se rallia au gouvernement des Bourbons. M. le comte d'Artois l'ayant pressé de questions sur ce qu'il pensait de l'opinion publique, il finit par répondre: « Eh bien, monseigneur, vous avez, vous même, par un mot mémorable, résolu cette question. On m'assure que vous avez dit en entrant à Paris et comme un digne fils de Henri IV : « Il n'y aura rien i) de changé ; il n'y a qu'un Français de plus. » Ne perdez jamais de vue ce noble engagement. Oubliez le passé, vous n'avez besoin d'aucun souvenir. Considérez vous comme une nouvelle race nouvellement adoptée par la nation. Des trois générations que nous trouvons sur le sol français, une seule, celle à laquelle j'appartiens, de beaucoup la moins nombreuse, reconnaît ses anciens souverains. Les deux autres générations ne vous connaissent pas. » Le prince parut surpris, mais ne