ORATEURS ET T R I B L' N S
ragrémenl, de la précision, et, sauf quelques réminiscences de préciosité et d'emphase, tribut payé au caractère et à lï'poque, sont remarquables par leur bonne tenue littéraire. L'éloge de Morellet, qu'il remplaça en 1819 à l'Académie française, obtint un grand et légitime succès. En parlant de ce littérateur qui avait îibéralisé les idées de lord Shelburne, et auquel Voltaire avait délivré ses lettres de marque, de Cabanis distribuant pendant la Terreur à ses amis le poison, ce pain des froscrits, de cette date de 89 où tout se taisait devant l'inquiète passion des nouveautés, de la modération qu'il définit plus idéalement que réellement l'union de la sagesse et de la force, Lcmontey trouva de nobles accents, des mots tout vibrants d'éloquence spirituelle. Parlant de la restauration, de Louis XVIH, il observe que celui-ci a trouvé le pacte conciliateur, la Charte, non dans les vaines théories, dans les traditions surannées, mais dans les lumières du siècle et le vœu de la France, de même que Vœil de Phidias avait aperçu d'avance dans le bloc de Paros le dieu que so?i ciseau allait faire respirer. A propos des brochures de Morellet* en 1794, l"9o, il lui échappa cet heureux trait : a Péril, talent, courage, persévérance et succès, rien n'a manqué à l'honneur de ce grand succès, pas même Vingi^atitude. » Et cette apologie de la morale hu-
1. Noir sur Morellet mon volume des Causeurs de la liévolut'on (2* édition).
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morislique : « Les peuples graves ou mé'ancoliques tiennent en grande es'ime les écrivains qui les soulagent du poids de la morale en la déguisant sous des formes récréatives. Le premier mouvement des Espagnols et des Anglais est dtj chercher des vues sérieuses dans les fictions les plus folles d'un Butler ou d'un Cervantes, d'un Sterne ou d'un Quevedo. La France, bien diiïérente, est un pays famiher où l'on prend ordinairement au mot les moralistes enjoués, soit que leur but nous échappe, soit que par vanité le lecteur ne veuille pas avoir été trompé, même pour son plaisir. On a pas.^é bien du temps avant de convenir que Rabelais n'était pas seulement un bouffon, ^Jolière un plaisant, La Fontaine un bonhomme, et Voltaire un bel esprit. »
Avant d'accorder ses louanges à la Restauration, il avait brillé de l'encens pour TEmpire. Les journées caniculaires de la Révolution, son frère, une partie de sa famille tombés à Lyon sous les coups des proconsuls de la Convention, son sybaritisme moral, tout conspirait à le rejeter du côté de l'autorité ; seulement il tempérait sa docilité officielle par des épigrammes discrètement voilées. Avant tout il aimait l'ordre, estimant qu'un si grand bienfait ne peut s'acheter sans quelques sacrifices : « Je suis de la faction des contents, écrit-il dans une préface de 1802, et si je n'en étais pas, je me tairais ». Censeur impérial des théâtres, il changeait ou retranchait les vers qui pouvaient être
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applaudis par allusion, et, satisfaisant tout ensemble le devoir de sa charge, l'ainour-propre de son opinion, disait gaiement à ses amis : « N'alloz-vous pas voir, ce soir, Athalie par Racine et Lenionley? » 11 avait presque fait de l'esprit une jouissance physique, tant il le ménageait habilement pour son plus grand repos. J)ur, i avare, inexorable pour lui-même, il ne fut jamais touché /^ que des privations des autres, épargna beaucoup et ' beaucoup donna; on le vit, par exemple, offrir douze cents francs pour un prix destiné à la meilleure pièce i de vers sur l'enseignement mutuel. Une telle avarice ne mérite-t-elle pas les circonstances atténuantes, si mémo elle ne porte avec elle son acquittement?