LE COMTE STANISLAS DE GIRARDIN
Stanislas de Girardin ; Jean-Jacques Rousseau à Ermenonville. — L'amiral d'eau douce. — Épitaphe de Rousseau. — Réponse de Girardin au prince de Condé, — Visite du [iremier consul à Ermenonville. — Mot de Goethe à Napoléon. — Deux espèces de liberté. — La messe et la musique. — Le serment, inutile pour les honnêtes gens, ne he pas les scélérats. — L'ordre de Tingiatitude. — Les contrebandiers de l'Église. — Conversation avec Bonaparte. Un homme d'État doit parler toutes les langues et prendre tous les tons. — Un préfet bien à plaindre. — Comment M. Pasquier fut nommé préfet de police. — Madame Mère.
Stanislas de Girardin a rapporté dans ses Mémoires le récit touchant que fit son père de l'arrivée, du séjour et de la mort de Jean-Jacques dans sa propriété d'Ermenonville. Le marquis de Girardin s'était introduit chez lui on apportant de la musique italienne à copier, et menait quelquefois Stanislas pour essayer cette mu-
I. Néenl762, mort en 1827. — Mémoires de Girardin, 2 vol. Biographie Michaud. — Aulard, t. 1".
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sique. Jean-Jacques la chantait et l'enfant l'accompagnait sur sa mauvaise épinette. « Lorsque Rousseau se vit dans la forêt qui descend jusqu'au pied de la maison, sa joie fut si grande qu'il ne fut plus possible de le retenir en voiture : « Non, dit-il, il y a si longtemps » que je n'ai pu voir un arbre qui ne fût couvert de » fumée ou de poussière ! ceux-ci sont si frais ! Laissez - » moi m'en approcher le plus que je pourrai, je voudrais » n'en pas perdre un seul ». Il fit près d'une lieue à pied de cette manière. Sitôt que je le vis arriver, je courus à lui. — Ah ! monsieur, s'écria-t-il en se jetant à mon col, il y a longtemps que mon cœur me faisait désirer de venir ici, et mes yeux me font désirer actuellement d'y rester toute ma vie. — Et surtout^ lui dis-je, s'ils peuvent lire au fond de nos âmes ^ »
L'hôte de Jean-Jacques raconte sa vie à Ermenonville,
1. Girardin n'a pas manqué de reproduire la lettre où Thiérèse Levasseur accuse ridiculement son père de l'avoir diffamée et signe
d'une orthographe plus que fantaisiste : Fameu deu GangaquCy non plus que la lettre où Duris condense en quatre vers Tèpitaphe du marquis.
Entre ces peupliers paisibles Repose Jean-Jacques Rousseau ; Approchez cœurs droits et sensibles.
Voire ami dort sous ce tombeau.
Lebrun ces montra mieux inspiré dans ce quatrain : Parmi re peupliers qu'entoure une onde pure La cenjre de Jean-Jacque honore ce tombeau. C'eit ici que repose, au sein de la nature, Son peintre, son amant, le génie et Rousseau.
L ' E s P lU T DES 0 R A T E l II S DE LA DROITE. \^'A
les leçons données à ses enfants, les promenades solitaires dans la plaine cl la foret, sa prédilection pour un petit verger où il trouvait le jardin de sa Julie, le plaisir extrême qu'il prenait à ramer et qui le fit appeler -fi'amiral d'eau douce. Est-ce à ses préceptes que Stanislas dut cette franchise de langage, l'humeur frondeuse, ce goût d'opposition, de saillies brusques dont il ne put jamais se départir ? Très jeune encore, il s'offusqua d'un mot du prince de Condé pendant une visite à Ermenonville : «C'est tout au plus, avait observé celui-ci, ce que l'on pourrait se permettre de dire, si l'on n'était pas en capitainerie », en considérant la baraque d'un charbonnier sur laquelle il lisait cette inscription : « Charbonnier est maître chez soi. « Il assista au dessert du prince, qui lui offrit des fruits : « Je remercie Votre Altesse, répondit-il fièrement, je suis ici chez moi et me suis fait servir à déjeuner... » Et en 1789, nommé député du tiers état à l'assemblée bailliagère de Sens, il insista vivement pour la suppression des capitaineries de chasse. <( 11 avait toujours sur le cœur la réflexion du prince à propos de finscription de la baraque du charbonnier, f) Combien ne devait-il pas aihnirer cet axiome de la liberté anglaise : « Le vent et la pluie peuvent entrer dans la cabane d'un pauvre homme, le roi ne le peut » ?
Rousseau, observe Girardin, était très soigné dans sa tenue. On pouvait s'apercevoir encore, lorsque son disciple le connut, qu'il avait dû éprouver et inspirer de
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grandes passions. Il avait un esprit d'ordre qui éclatait jusque dans les moindres choses. 11 tenait à ce que la musique qu'il copiait ne contînt pas une seule faute et, plutôt que de gratter, il recommençait la page. 11 refaisait de même un billet qui ne lui aurait pas paru assez correctement écrit. « 11 est sans doute un de nos meilleurs écrivains et il n'écrivait pas facilement ; ses manuscrits sont couverts de ratures. »
L'élève de Jean- Jacques lui garda toute sa vie son admiration, et il dut éprouver quelque surprise des paroles du premier consul dans une visite que fit ce dernier à Ermenonville en Tan IX. On avait commencé par lui donner le spectacle de la chasse aux lapins : mais une partie de ces lapins, moins sauvages que les autres, étaient si curieux de contempler le héros de l'armée d'Italie que, loin de fuir, ils accouraient se grouper autour de lui. En entrant au château, on trouva madame Bonaparte qui s'était mise à table sans attendre son mari. Celui-ci fronça le sourcil et murmura : « Il paraît que les femmes commandent ici ». Après le repas, il visita les jardins. Arrivé dans l'île des Peupliers : « 11 I aurait mieux valu, dit-il, pour le repos de la France que cet homme n'eût pas existé. — Et pourquoi, citoyen Consul, demanda Stanislas? — C'est lui qui a préparé la Révolution française. — Je croyais, citoyen Consul, que ce n'était pas à vous à vous plaindre de la révolution. — Eh bien, l'avenir apprendra s'il n'eût pas mieux valu, pour le repos de la terre, que ni Rousseau ni moi
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n'eussions jamais existé. » — Et il reprit d'un air rêveur sa promenade.
La réplique de Girardiii rappelle un mot admirable de Gœthe à Napoléon P"": « J'ai lu votre Werther, disait celui-ci, roman étrange, et qui ne finit pas. » Mais / Gœthe, s'inclinant profondément : « J'aurais cru que . / Napoléon n'aimait que les romans qui ne finissent pas.» ' De 1789 à 1792, Girardin glisse sur la pente d'un libéralisme fougueux qui le distingue à peine des Jacobins; il vit dans l'intimité de Mirabeau, de Sicyès, suit les débals de la Constituante avec un intérêt si passionné que, pour mieux les graver dans sa mémoire, il en rédige un journal détaillé. Député à la Législative, il siège d'abor<l à Textréme gauche, tonne contre les congrégations séculières qu'il appelle les nids de l aristocratie .sacerdotale, appuie la proposition de supprimer au roi les titres de sire et de majesté, s'oppose au décret d'accusation proposé contre Marat. 11 commença, dit Condorcet, comme tous les jeunes gens, par avoir trop d'emphase, parce que l'emphase est dans l'éloquence, ce que l'énergie est dans le caractère. Il se permettait des plaisanteries naïves: «J'use des droits que plusieurs membres ont comme moi de dire des absurdités. » 11 aimait à produire de grandes émotions: aussi demandait-il toujours à mourir, à périr, à s'ensevelir. Son impétuosité naturelle le portait d'un bond au plus fort de la mêlée.
Effrayé des envahissements rapides du parti révolu-
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tionnaire, il se rapproche insensiblement de la droite : dans les premiers mois de 1792, il combat ia tyrannie des passeports, la confiscation des biens, la déportation des prêtres non assermentés, le licenciement de la garde constitutionnelle. « Craignez surtout, s'écriait-il, que l'on ne se rappelle une époque bien fameuse dans l'histoire d'Angleterre, époque à laquelle la garde d'un de ses rois fut licenciée I » 11 n'est pas moins bien inspiré lorsqu'il parle contre le serment civique qu'on voulait imposer aux émigrés : « Laissez donc les serments aux charlatans, aux sectaires, aux faux prophètes, ot que la tranquillité nationale ne repose jamais sur une pareille garantie. Le serment est inutile pour les honnêtes gens, et il ne lie pas les scélérats. »
Arrêté avec ses deux frères en 93, enfermé dans la prison de Sézanne, il se souvient d'Emile, se fait menuisier; ses frères et lui travaillent pour les menuisiers de la ville qui deviennent leurs protecteurs.
Après le 9 thermidor, nommé membre du district de Senlis, il refuse, pour ne pas s'associer à l'application des lois terroristes, et comme on le menaçait d'une nouvelle captivité, il répond fièrement : « Ramenezmoi aux carrières, si cela vous convient. » Président du tribunal, chef de bataillon, premier écuyer du roi Joseph à iXaples et en Espagne, député au Corps législatif, préfet de la Seine-Liférieure en 1812, Girardin, malgré ses relations presque familières avec l'empereur, sollicita vainement un poste de sénateur ou de con-
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seiller d'État. Le comte de Montesquiou lui fut préféré pour la présidence du Corps législatif. Napoléon, dit-il dans ses Mémoires, n'aurait pas vu avec sécurité au fauteuil un ancien président de l'Assemblée législative de r/92.
Et cependant il n avait pas marchandé les témoignages de dévouement : il fit son possible pour empêcher le Tribunat de devenir un foyer d'opposition, et, après l'attentat du 3 nivôse, défendit chaleureusement la phrase de l'adresse, où il était dit que la v?-aie liberté tenait à la vie du premier consul : « Dans les beaux jours de la Révolution, observait-il, à cette époque où elle était riche d'espérances et vierge encore de tous les crimes qui contribuèrent à la déshonorer, l'épilhète de iTaie, ajoutée au mot liberté, eût été absurde et insignifiante; mais les forfaits et les malheurs, les assassinats judiciaires et les maisons d'arrêt, multiphés pendant un temps où l'on parlait de liberté, où Ion prétendait que 1 les racines de son arbre devaient être arrosées de sang humain, devraient nous avoir appris qu'il existait deux espèces de liberté, l'une fausse, oussi loin de la vraie que le crime Test de la vertu; l'autre vraie, fondée sur les lois, la justice, la sûreté, la propriété, œlle enfin que nous desirions au 18 brumaire... »
Il se flattait d'avoir contribué à rélablissement de la Légion d'honneur, en remettant à Joseph et par lui au premier consul, le projet de son ami, M. de Barbançois sur la nécessité dti créer uu ordre distingué. Ce projet
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portait cette épigraphe : « Semez des récompenses, si vous voulez recueillir des vertus. » Bonaparte, qui le consultait volontiers, ne manqua pas de lui parler d'avance du concordat. « Si vous voulez absolument rétablir la religion catholique, opina le disciple de Jean- Jacques, vous serez obligé d'aller à la messe. — Cela peut être. — Mais vous contraindrez aussi tous les fonctionnaires publics à y aller. — Quelle folie! — Non, citoyen Consul, cela sera, parce que cela vous paraîtra nécessaire, et ce que je vous demande dès aujourd'hui, c'est de vouloir bien attacher d'excellents musiciens à votre chapelle, parce qu'une bonne musique est un remède contre l'ennui; et la messe, que nous n'avons plus l'habitude d'entendre, pourrait nous paraître une chose très ennuyeuse. » Spiritualiste et déiste à la manière de Rousseau. Girard in garde le tour d'esprit du xvnr- siècle, redoute sans cesse le voyage à Canossa, se moque aussi volontiers des rites religieux que du miracle de saint Janvier, compare le prêtre qui dit bien la messe à l'acteur qui joue bien la comédie.
Au mois de février 1808, le roi Joseph institua l'ordre des Deux-Siciles. Comme il demandait à son premier écuyer de lui désigner les personnes auxquelles il réserverait les grands cordons : « Masséna, dit celui-ci, doit, ce me semble, être placé en tête de la liste. — Vous êtes dans l'erreur; je ne le nommerai pas. — Comment! Vous ne donneriez pas votre ordre à celui auquel vous devez la couronne du royaume de Aaples î — Non,
i/kSFRIT des OIIAIELRS DE L\ DUOITE. l->9
monsieur, je ne le lui donnerai pas; ({ue voulez-vous? Les rois sont hommes; ils ont leurs faiblesses; et si la mienne était justement d'empùcher que la nomination de Masséna ne réveillât ce souvenir? — Eh bien, sire, si vous ne nommez pas Masséna. savez-vous comment on appellera votre ordre? U Ordre de l'Ingratitude. » Le roi sourit et Masséna fut nommé ! Le même Joseph, » devenu roi d'Espagne, ayant eu, dans sa première proclamation, la fantaisie de se donner tous les titres qui précédaient le nom de Charles-Quint : « Je ne croyais pas, remarqua Girardin, avoir autant de compliments à faire k A'otrc Majesté, et il me paraît fort prudent à vous de prendre à la fois tant de couronnes, parce que toutes ne viendront pas sans doute à vous manquer. » Joseph lui ayant dit que l'empereur voulait qu'il restât un an en Espagne, Girardin qui désirait rentrer en France, répondit hardiment : « Les " menaces m'irritent et ne m'épouvantent pas. L'empe- \ reur peut ne pas m'employer, il peut me faire emprisonner, me faire fusiller; il peut enQn tout ce que la force peut contre la faiblesse; mais qu'il sache bien aussi que l'homme qui ne craint pas la mort ne craint pas sa puissance. » L'admirateur de V Emile reparaissait parfois sous le masque du courtisan.
Suus la restauration, Girardin se distingue par l'ardeur d'une opposition intempérante, tumultueuse. On eût dit qu'il avait oublié la Terreur, Tempire, que tant et de si redoutables expériences avaient passé
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inaperçues ; de prime saut il rétrograde jusqu'en 1789, se cuirasse de ses convictions d'antan et les mène à Tassant. Tout lui est prétexte, tout devient matière à ses sarcasmes, à ses saillies : projets du ministère, projets de l'opposition, conspirations et pétitions, doctrines et principes monarchiques, il semble la mouche du coche constitutionnel. Lui si sage, si courageux en 1792, si bien apprivoisé sous Napoléon, il ne se croit jamais assez agressif contre ce gouvernement de Louis XVIII qui voulait royaliser la nation et nationaliser la royauté, qui introduisait en France ces trois inconnus : la liberté, le crédit, la paix.
Les ministres sans portefeuille, il les traite de ministres amateurs, de )ninistrcs à la suite; les préfets, il les appelle des espèces de voyageurs qui ne restent qu'un an ou deux dans le même poste; les missionnaires sont y- les contrebandiers de VÉglise. Quant à l'Espagne, soulevée contre Ferdinand VII, il la trouve héroïque, et prédit que la France aura bientôt un régime constitutionnel comme la Turquie a un gouvernement représentatif. Sa tenue hostile, ses coups de boutoir à la tribune faisaient dire à ses adversaires : « L'Emile est bien mal élevé ». L'Emile avait la riposte dure et prompte, le goût de la mystification. Un jour par exemple, il lit un discours sur la liberté de la presse, et répond aux murmures du côté droit : « J'ose croire que mes arguments sont à vos yeux sans réplique; j'ose môme dire que j'ai été fort éloquent; mais, comme
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il est juste de rendre à César ce qui est à César, je déclare que celte opinion tout entière a été prononcée par M. de Villèle en 1817. » Une autre fois, il demande au ministre pourquoi on a effacé du fronton du Panthéon l'inscription connue : Aux (grands Hommes la Patrie reconnaissante; et comme le député Piet interrompt malencontreusement : « Ils n'ont fait que du mal. — Si 1 les grands hommes ont fait du mal à la France, repart ' l'enfant terrible de la gauche, M. Piet peut être tranr quille, jamais il ne fera de mal à son pays. » C'est sans doute une boutade de ce genre qui inspirait à son panégyriste Alexandre de Lameth cet euphémisme : « Ses discours ne restèrent jamais au-dessous de sa franchise; ils la dépassèrent quelquefois: mais ses intentions étaient si bonnes, sa diction si spirituelle et si originale, qu'elles lui valurent le privilège de tout dire. »
Ses Mémoires, qui s'arrêtent à l'année 1810, fourmillent de piquants détails sur la Révolution et l'empire. — Le jour de la fête de la Fédération, il rencontre Sieyès, Mirabeau, va dîner avec eux, remarque leur mécontentement au sujet du caractère politique de la cérémonie. — « Oui, disait Sieyès, si la cour sait mettre à profit cette journée, c'en est fait de la liberté, — / Avec un pareil peuple, reprit Mirabeau, si j'étais appelé au ministère, poignardez-moi, car un an après vous l seriez esclaves. Mais tranquillisez-vous, je hais trop les ministres pour vouloir leur succéder; j'aime mieux les combattre à la tribune, et je suis sûr de me faire
applaudir à l'Assemblée par ces quatre mots qui sont les seuls qui n'aient point encore été dits contre eux : les ministres sont des .1... F... — Ce serait laconique, mais inutile, observa Girardin. laissons faire leur gaucherie. » — Le soir ils allèrent voir les illuminations, les inscriptions placées sur les transparents , et ne purent s'empêcher de sourire en lisant, devant la boutique d'un confiseur, ce quatrain :
Vive le roi, Ma femme et moi, Pourvu qu'il soit De bonne foi !
Chemin faisant, notre auteur trace quelques croquis : le général Hampon qu'un de ses collègues du Corps législatif nommait en écrivant sur son bulletin : « Puisqu'il faut ramper, Rampon! » ; B. Constant, madame de Staël, Daunou, Desrenaudes, Garat-Mailla, sur lequel on fit cette épigramme :
Pourquoi ce petit homme est-il au tribunat ? C'est que ce petit homme a son oncle au Sénat.
Thiessé, homme entier, qui n'épouse point de parti, mais ne consent jamais à divorcer d'avec son opinion. M. de Viry, ministre piémontais en 1760, aimait tellement le mystère qu'il avait défendu à ses domestiques de dire quand il était malade. Il n'en mourut pas
l'esprit des orateurs de la droite. 143
moins, et le roi de Sardaigne annonça cutt«j mort à la cour par un mot piquant : « M. de Yiry est mort, mais il ne veut pas qu'on le sache. •) Rivarol peignait à peu près de la même manière M. de Champrenetz l'aîné, homme rempli de mystères : « Il n'entre point dans un appartement, il s'y glisse, il longe le dos des fauteuils, et va s'établir dans l'angle d'un appartement; et quand on lui demande comment il se porte : — Taisez-vous donc; est-ce qu'on dit ces choses-là tout haut ? »
Les conversations de Bonaparte ont presque toutes un relief saisissant; elles sculptent le héros dans sa grandeur épique, dans ses vues imperturbables d'homme d'État, et, hélas ! aussi dans la brutale raideur de son cynisme. A Lebrun, à Portails, à Lemercier, qui gardent dans leur âme le rêve confus d'une liberté relative et l'admiration de la Constituante, Bonaparte répond tout crûment : a Dans cette Assemblée, il y avait beaucoup de théoriciens et point de politiques. » Et comme Lebrun objecte qu'il y avait beaucoup de gens sensés, qu'on ne saurait juger d'après les résultats, puisque leurs conseils n'ont point été suivis, le premier consul fulmine contre la métaphysique qui aurait entraîné, démoli l'ordre social, en France, en Lurope, sans le 18 brumaire. « Et, ajoute-t-il, il fallait, pour qu'il réussît, le concours de mille circonstances; il a fallu des victoires prodigieuses en Italie, presque fabuleuses en Egypte, et un retour, pour ainsi dire,
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miraculeux. Il fallait revenir à une époque où les armées françaises étaient battues, les finances épuisées, les citoyens désabusés, où l'autorité était devenue un besoin. Néanmoins, peu de jours après le 18 brumaire, les principes qui avaient été les causes uniques des plaies que j'étais appelé à cicatriser, étaient professés partout, même dans mon conseil. Pour décider les métaphysiciens du Conseil (à soumettre les journaux à la police), j'ai été oblige de faire de la métaphysique, car un homme d'iitat doit parler toutes les langues, et savoir prendre tous les t ns... Pour gouverner un grand État, il faut beaucoup de juges, beaucoup d'administrateurs, beaucoup de gendarmes, beaucoup de soldats. » Lemercier insinuant que si un écrivain attaquait le premier consul, mille s'empresseraient de le défendre, celui-ci répond avec profondeur : « Leurs ouvrages ne seraient pas lus, tandis qu'on s'arracherait l'autre. »
(( Êtes- vous marié, demandait l'empereur à Girar-
Idin. — Oui, sire? — Et vous aussi, vous avez fait
cette folie ! Savez-vous ce qu'il faut pour être heureux?
^ Une femme bonne et vertueuse, et une maîtresse
V aimable et jolie; c'est ainsi qu'on doit arranger sa
vie. » C'est bien l'homme qui disait à Joséphine, en
lui annonçant sa résolution de divorce: « Ne cherchez
j pas à m'émouvoir ; je vous aime toujours, mais la
j politique n'a pas de cœur, elle^n'a que de la tête, je
' vous donnerai cinq millions par an f t une souve-
l'kspiut des orateurs de la droite. 14d
raineté dont Rome sera le chef-lieu. Savez-vous que ce divorce sera un épisode de ma vie? Quelle scène dans une tragédie ! »
Pendant un bal masqué chez la reine de Naples, une femme, excitée par la jalousie, dévoila à un général l'amour que sa femme avait pour le roi de Naples. Le mari furieux alla se plaindre à l'empereur : « Eh, mon cher, dit Napoléon en souriant, je n'aurais pas le temps de m'occuper des affaires de l'Europe, si je me chargeais de vengrr tous les cocus de ma cour. »
De madame de Talleyrand qui, entendant parler du icode qui permet au mari de tuer sa femme et l'amant surpris en flagrant délit, disait avec une naïveté amusante : « De semblables lois sont faites par des hommes qui manquent tout à fait d'éducation », l'auteur, de zigzag en zigzag, arrive, en passant par vingt autres sujets traités sans ordre, au hasard de la mémoire, à ce fameux bal du prince Schwarzenberg qui fit tant de victimes, et donna lieu à des rapprochements fâcheux entre le mariage de Napoléon avec Marie-Louise et celui de Louis XVI avec Marie-Antoinette : « A cette époque, disait le peuple, ce furent des gens comme nous qui périrent ; aujourd'hui ce sont des grands : chacun son tour. » Tant il est vrai qu'on n'est jamais philosophe que sur les choses qui ne vous concernent pas.
Voici un préfet bien à plaindre, M. Méchin, administrateur du Calvados ; ses Normands ont de la doci-
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îité, nul enthousiasme. En vain les invitc-t-il à préparer des fêtes brillantes pour l'empereur ; en vain les supplie-t-il de montrer de l'esprit public. « On ne vit pas d'esprit public, répondent-ils. — Mais vous n'obtiendrez pas de faveurs à la cour. — Nous nous en sommes passés jusqu'à présent. — L'empereur ne viendra pas dans votre département. — Nous nous en consolerons, cela nous sera d'autant plus facile que nous ne l'avons jamais vu. — Que faire de pareilles gens, se lamente M. Méchin? — Mais ils sont soumis, paient l'impôt, exécutent la loi. Que peut-on exiger de plus? — De l'enthousiasme. — Vous n'en inspirerez jamais, remarque Girardin, à des gens qui ne boivent que du cidre. »
M. Méchin avait raison de se désoler; l'enthousiasme des administrés fait souvent le mérite et l'avancement des administrateurs.
Un joli trait à propos de la nomination de Pasquier comme préfet de police. On rapporta que l'empereur avait chargé Cambacérès de le mettre à l'épreuve avant de lui annoncer sa nomination. « L'empereur, dit Cambacérès, vous voit d'un œil favorable ; il veut même vous confier un poste de la plus haute importance. — Monseigneur ! — Pour le remplir, il faut un homme bien sûr, bien dévoué. — Monseigneur! — Mais enfin, si vous receviez, par exemple, l'ordre de ra'arréter, moi... — Ah! monseigneur! — Que feri(,'Zvous ? — Mon devoir. — Monsieur Pasquier, vous êtes préfet de police. »
L ESPRIT DES ORATEURS DE LA DROITE. I4i
Un jour, à Mortefonlaine, après le dîner, Madame Mère prend à part Girardin et lui dit : « Monsieur de Girardin je vous trouve triste. — Madame, il n'y a pas beaucoup de motifs d être bien gai. — Vous avez bien ragione ; me croyez-vous hom^euse ? Je ne le suis pas quoique mère dou quatre rois. De tant d'enfants, je n'en ai pin auprès de moi. Tantôt je suis inquiète de l'un, tantôt de l'autre. Le povero Luigil 11 avait été bien tranquille; à présent son tour à être tourmenté. Il est veiiou me voir à Aix-la-Chapelle, j'ai été bien houreuse pendant qualche jours; ma un mâtine, df buon Jiour, il entre dans ma chambre: Marna, vous ne savez pas. — No, che"! — J'ai reçu trois courriers cette nuit, comme ça. Enfin, Mousu, ces damnés d'Anglais étiient chez lui. Il fut obligé de partir subilamenle. Ce Povero Luigi, c'est un honnête homme, ma il a bien des chagrins ; il en a pardessus la te- ta. Ah ! si vous saviez ! Ma ce qui le console, c'est qu'il est adoré : aussi s'est-il fait Hollandais, il n'est piu Français du tout, du tout. J'aime bien mes enfants et j'en suis bien aimée. Je ne suis pas contente de Jouseph. — Pourquoi donc, Madame? — Perche, pourquoi il ne m'écrit mai; il ne pou avoir pour moi que des attentions ; car il m'offrirait des présents que je n'en voudrais pas. Je suis piu riche que mes enfants. J'ai oun millione l'année, je ne le mange pas à beaucoup près. Je mets plus de la meta à l'épargne. On dit que je suis vilaine, via je laisse dire. Je n'ai