‹ Orateurs et tribuns, 1789-1794Chapitre 31 sur 57 · OIIATELRS ET TRIBUNS · texte numérisé non relu

OIIATELRS ET TRIBUNS

pas de detles, au contraire, je me trouve toujours avoir cent mille francs au service de mes enfants : qui sait ? peut-être un jour seront-ils bien contents de les avoir ! Je n'oublie pas que pendant longtemps je les ai nourris avec des rations. Vemperour il me dit à moi que je souis une vilaine, ma je le laisse dire. Il dit que je no donne jamais à mangiare; ma s'il veut que jou tienne auberge, qu'il me donne oune maison comme doit l'avoir oune mère de l'empereur et de trois rois, des pages, des préfets, des chambellans; alors il lo verra si je ne fais pas bien les honours avec dignité. Avec mon million, on ne me regarde pas comme la mère de Vemperour, ma comme une riche particulière. Mes enfants ne savent pas combien je vaux, ils ne me connaîtront que lorsque je ne serai piu. L'empe?'our avant son départ se plaignait à moi de tous ses frères ; il disait : je ferai enfermer celui-ci, arrêter celui-là, je loui dis : Mon fils, vous avez tort et raison : raison, si vous les paragone à vous, parce que vous ne pouvez èirc paragone avec personne au monde; vous êtes ou7ie merveille, oun phénomène, qualche chose d'extraordinaire, d'indéfinissable. Ma vous avez tort si vous les paragone aux autres rois ; perche, pourquoi ils sont soupériours à tutti, perche, pourquoi les rois sont si bêtes qu'on peut croire qu'ils ont oun voile sur les yeux et que le moment de lor choute est arrivé pour qu'ils soient remplacés par mes enfants. Vemperour entendant cela, me dit : Signora Lœtitia,

l'ksprit I)i:s orateurs de la droite. \V.}

(il riail) et vous aussi, vous me flailez. — Moi, vous flatter ! Vous ne rendez pas justice à vostra mère. Oune mère ne flatte pas son fils. Vous le savez, sire, en poublic, je vous traite avec tout le respect possible, parce que je 501/ /s' votre sujette, mais en particulier, je souis votre mère, et vous êtes mon fils, et aussi quand vous dites : je veux, moi je réponds : je ne veux pas. J'ai du caractère, de la fierté. A présent que je vais à Paris, c'est à l'impératrice à venir me voir, parce que je souis sa belle-mère ; si elle ne fait pas son devoir, je n'irai pas chez elle. Voilà comme je souU, » / Elle avait le ventre plein de tyrans, écrit superbejment Michelet sur Marie-Thérèse. Autant aurait-il pu dire de cette Lœtilia qui dans sa défiance du lendemain /^voulait garder de quoi donner un morceau de pain à ' tous ces rois qu'elle avait conçus pour le trône et le malheur, pour la grandeur et pour la pauvreté. Avaitelie le pressentiment des destins de cette race tragique. ballottée sans cesse entre deux infinis, entre la toutepuissance et les suprêmes infortunes, celles qui, si elles iîë~~désarmcnt point les justes sévérités de l'histoire, conquièrent la poésie et créent la légende, ce roman éternel des peuples ?

L'ESPRIT DES ORATEURS DE LA GIRONDE

La Légende des Girondins. — Engouement universel. — Mot de Royer-CoUard à Odilon Barrot. — Ponsard, madame Colct. — La nouvelle école historique. — Edmond Biré. — La vérité sur les Girondins : jusqu'au 10 Août, ils ont été les émules des plus ardents Jacobins. — Yergniaud : sa naïveté politique ; la paresse était son Armidc. — Une définition du veto. — Madame Roland.

— Les Girondins et la guerre. — Une politique de boudoir. Isnard, sorte de Nuraa Roumeslan de la tribune révolutionnaiie.

— Barbaroux et ses collègues à Caen. — Rêveries littéraires c'e Lamartine. — Lanjuinais n'est pas un girondin : Fais décréter que je suis bœuf. — Conversation de Lanjuinais avec Napoléor,

— Grand homme et héros.

Un coup de partie bien étonnant, une des m)stificî> tions les plus étranges que l'histoire ait tolérées, pronées, accréditées, c'est )a lé^^ende des Girondin,*, ce' le

1. Edmond Biré, la Légende des Girondins (in-1^', Palmé, éditeur). — Paris en 1793 \ — Paris pendant la Terreur: — Mcmo'.rts

l'esprit DKS OIIATKLRS DK LA GIRO.NUE. \o\

fiction prodigieuse qui, pendant plus de soixante ans. entraîna les imaginations des savants et de la foule hors do la vérité la plus évidente, en représentant ces hommes comme des martyrs héroïques de la justice et du droit, comme des modérés ayant horreur du sang et du crime, comme les juste-milieu de 1792 placés sur l'écliafaud entre le ciel et la terre, par un destin symbolique, pour figurer les erreurs gméreuses de leurs

de Brissot^ 4 vol. — Voir dans la Biographie Michaud la liste des ouvrages de Brissot. — Granier de Cassagnae, Histoire des Girondiîis, 1860. — Lamartine, Histoire des Girondins. — Alfred Nettement, Études critiques sur les Girondins. — Alexandre Dumas, le Chevalier de la Maison-Rouge. — Ponsard, Charlotte Corday. — Le dernier banquet des Girondins de Charles Nodier. — Beaulieu, E fusais historiques. — Histoire de la Révolution patdeux amis de la liberté. — C.-A. Dauban, Études sur madame Roland et son temps. — Lanfrey , Études sur la Révolution française. — Charles Vatel, Vergniaud, 2 vol. Charlotte de Corday et les Girondins, 3 vol. — G. Guadet , les Girondins, 2 ,vol. — Camille Desmoulins, Brissot démasqué. — Edmond de Pressensé, VÉglise et la Révolution française. — Charlotte Corday, Tableau dramatique par madame Louise Colet. — Miss Helena William, Souvenirs ce la Révolution française. — Jules Clarelie, Camille Desmoulins, 1 vol. — Les Derniers Montagnards, 1 vol. — P.-J. Tissot, Histoire complète de la Révolution française, 6 vol. in-8°. — Poujoulat, Histoire de la Révolution française. — Vie de M. Emery. — Emile OUivier, membre de l'Académie française, I7S9-I8S9, in- 18. — Mémoires de madame de GetUis, t. IV, p. 108 et suiv. — Voir aussi les ouvrages de MM. Taine, Albert Sorel, de Barante, Mortirner-Ternaux, Car- Ijle, Paganel, Bailleul, Thiers, Mignet, Tissot, Louis Blanc, Michelel, Quinet, Aulard. Bûchez et Roux, de Sybel.

1d2 orateurs et tribi-ns.

actes et les sublimes vertus de leurs cœurs, Ecrivains libéraux, révolutionnaires ou royalistes, dramaturges de l'école du bon sens et de l'école romantique, apologistes et adversaires de la bourgeoisie, poètes, prosateurs, romanciers, la plupart se sont pipés eux-mêmes et ont pipé la postérité, tous se sont engagés dans cette immense conspiration, détournant les yeux de la réalité, et paraissant comme à l'envi répéter le mot de l'abbé Vertot : mon siège est fait. Au besoin, les historiens se contredisent, passent de la critique sévère à l'enthousiasme illimité, terminent un réquisitoire en règle par une apologie, une épigramme par une cantate, substituant des paroles imaginaires aux paroles réelles, des faits apocryphes aux faits avérés, se permettant pour leurs héros des libertés qu'on n'accorde qu'aux auteurs dramatiques, les embellissant de toute la magie de leur style. A vrai dire, les Girondins n'ont négligé aucun moyen de capter leurs bonnes grâces, et ce n'est pas un des moindres étonnements de l'observateur attentif d'entendre Buzot, qui avait voté la mort de Louis XVI, flétrir dans ses Mémoires « les scélérats qui ont inhumainement égorgé ce monarque infortuné^ ».

1. Dans les très midiocres Mémoires de Buzot, je relève cette curieuse note : a Les bonnes gens croient à la République, comme ils croyaient autrefois aux plus inexplicables mystères du papisme. Comme ils reviendront à la religion de leurs pères, ils reviendront à la royauté. Interrogez les vaillants républicains qui se battent sur tous les points du territoire français : c Frère, pour qui vous

l'esprit des ORATKLRS de la GIRONDE. I.j3

Comment le public ne fùt-il pas tombé dans le panneau, lorsque Royer-Collard * lui-même, le logicien de la légitimité, un des esprits les plus fermes de son temps, et qui avait vu la Révolution de près, mettait sur le même rang Odilon Barrot, libéral naïf, vaniteux, éloquent, et le vertueux Pétion, qui se conduisit comme

battez-vous? — Pour la République? — Bien; qu'en tendez- vous par République? — C'est... mais tenez... c'est de n'avoir point de roi. — Frère, à Rome, à Venise, eu Hollande, les peuples n'ont point de roi; voulez-vous un pape, un stalhouder, un sénat? — Oh ! non, ce ne sont pas là des républiques. — On dit pourtant la République de Venise, de Hollande. — Oui, mais en Suisse, en Amérique ? — Oh .' frère, vous êtes évidemment un contre-révolutionnaire ; ces Suisses, ces Américains, sont des fédéralistes. — Frère, je n'en savais rien. Je vous le jure par Marat; en vérité, vous pouvez m'en croire; je suis un franc carmagnole. — Je le vois bien. Mais enûn, expliquez-vous, qu'entendez-vous par une République? — Je vous l'ai dit; c'est... c'est... demandez-le plutùt au comité de Salut public ; d'ailleurs, voyez-vous, nous sommes un gouvernement révolutionnaire. — Révolutionnaire î voilà un terrible mot ; mais, mon frère, à Constantinople aussi l'on a un gouvernement révolutionnaire. — Bah ! vuus vous moquez. Adieu, je vais me battre. Cet homme a bien l'air d'un aristocrate. Vive la République!» Ainsi vont les choses dans le meilleur des mondes. »

1. Il y a dans le drame de madame Louise Colet deux beaux vers sur Marat :

Qui... traînant dans le sang la Révolution, Monte de crime en crime à la Convention.

A propos de ce drame, un écrivain traitait la Gironde de faction femelle : » singulière destinée du parti girondin, d'avoir eu po.r poète, pour poli ique et pour homme d'action, trois femmes d (madame Colet, madjme Roland, Charlotte Corday.

loi ORATEURS ET TRIBUNS.

un goujat pendant le voyage du rui de Varennes à Paris, comme un lâche au 10 Août et pendant les massacres de septembre : « Il y a quarante ans que je vous connais ; seulement, dans ce temps-là, vous vous appeliez Pétion ; » lorsque M. de Barante avance que l'attitude des Girondins au procès tut noble, l'accent de leurs réponses ferme*, lorsque M. Mortimer-Tcrnaux concède qu'ils aimèrent sincèrement la liberté ; lorsque Sainte-Beuve voit en eux (ï admirables statues sorties de la fournaise, ut veut qu'on les admire comme ces grands caractères de Plutarque qu'on admire en eux mêmes, indépendamment du succès des causes auxquelles ils ont pris part? « L'immortelle Gironde est la limite à laquelle notre pensée se plaît et s'obstine à s'arrêter... Je me replie de plus en plus vers ces figures nobles, humaines, d'une belle proportion morale, qui s'arrêtèrent toutes ensemble, dans un instinct sublime et avec un instinct miséricordieux, au bord du fleuve de sang... »

D'après ceux-là, jugez des autres! Les autres, c'est ^'odier qui publie le Dernier Banquet des Girondins et passionne le lecteur par ce récit romanesque ; il avait fini lui-même par y croire, comme ces vendeurs d'orviétan qui finissent par se frotter avec la pommade qu'ils recommandent aux badauds : « Toi, lui disait

1. Un peu plus haut, il est vrai, il établit que leur altitude mginqua de noblesse et d'énergie.

l" ESI- RIT DES OKATELRS DE LA HIIIONDE, lo-")

Martainville, tu abuses un peu trop de l'honneur d'avoir été guillotiné avec ces pauvres Girondins. » C'est Lamartine qui, au milieu de contradictions, d'erreurs innombrables associées aux tableaux du coloris , le plus brillant, leur donne pour emblème la pré- I tendue inscription de Vergniaud sur la muraille de sou cachot : Plutôt la mort que le crime ! Potins mori quam fœdari 1 C'est Ponsard qui métamorphose les chefs de la Gironde en héros de Corneille :

Grand Vergniaud! fier Louvet ! généreux Barbaroux! Et vous tous, Girondins, jeune et vaillante armée Où la vertu trouvait sa garde accoutumée!

C'est Alexandre Dumas qui place sur leurs lèvres un chant devenu aussitôt populaire, et l'on sait la puissance d'un refrain logé dans une cervelle ignorante ou enthousiaste :

Nous, amis, qui loin des batailles.

Succombons dans l'obscurité, Vouons du moins nos funérailles A la France, à la liberté !

Mourir pour la patrie.

C'est le sort le plus beau, le plus digne d'envie !

Même indulgence de la part de Thiers, Mignet, Lan- ', frey. a Ils s'étaient endormis, dit ce dernier, rêvant f d'Athènes et de Platon, ils se réveillèrent contempo- / rains de la Sainl-Barthélemy. Us furent d'abord comme

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