‹ Orateurs et tribuns, 1789-1794Chapitre 35 sur 57 · I- s P Tx I T DES ORATEURS DE LA GIRONDE. \ i i · texte numérisé non relu

I- s P Tx I T DES ORATEURS DE LA GIRONDE. \ i i

(les libelles, par exemple le Diable ('ans un hénit'ier, (jui n'est pas seulement un pamphlet anti ministériel, comme on l'a prétendu, mais qui contient des récits honteux, prêtant ainsi le flanc à la calomnie qui s'exerça/ avec une telle rage que le mot Brissotler^, devint syno-/ nyme de voler; Morande lui criait en 1792 : « Tu es un coquin, puisque tu m'as connu ; » ayant voyagé en Suisse, en Hollande, en Angleterre, en Amérique» -upérieur par là aussi à ses amis qui n'ont pu, comme lui, observer et juger : défenseur des quakers et des noirs, lieutenant général de la chancellerie du duc d'Orléans sous les ordres du marquis du Crest, membre du comité de Constitution en 1"89, de rassemblée communale de Paris après la prise de la Bastille, calomniateur émérite, dénonciateur sans scrupules, député à la Législative, à la Convention, plus soucieux d'intluence que de places, de tenir les fds des pantins dans la coulisse que de paraître sur la scène. « Mon cher Roland, écrivait-il, je vous envoie une liste de ceux que vous devez placer. Vous et Lanthenas. devez l'avoir

1. Moraûde avait imaginé de faire du nom de Brissot un verbe et de ce verbe le synonyme de voler. A force d'être répétée, la calomnie avait fini par passer comme vérité d'Évangile dans les libelles du temps. Ainsi on lit dans la Jaccbinéide :

Brissot qu'on cite avec raison, Dent ré!"ge est dans chaque bouche.

Lui qui vient de donner son nom A ce bel art dont feu Cartouche Si nettement donnait le ton.

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sans cesse devant les yeux, pour ne nommer à un emploi quelconque que les sujets qui vous sont recommandés par cette liste. » .Xapoléon ne dictait pas plus impérieusement sa volonté à ses frères devenus rois par son bon plaisir.

Brissot de Warville (en haine de la noblesse, il s'attribuait la particule et ajoutait à son nom celui d'un village voisin de Chartres; érige volontiers ses passions en vertus d'État, ne voit de morale que dans son parti. 11 a, observe Dumont, le zèle du couvent plus que personne, et frappe d'excommunication ceux qui ne font pas partie de la petite chapelle. Capucin, il aurait aimé sa vermine et son bâton ; Dominicain, il aurait brûlé les hérétiques; Romain, il n'aurait pas été indigne de suivre Caton et Régulus.

C'est lui qui prépare l'acte d'accusation sur lequel de Lessart fut renvoyé à Orléans pour être jugé par la Haute Cour nationale. Dumont lui ayant reproché le vague, l'inanité des griefs articulés dans cette pièce : c C'est un coup de partie, répond Brissot d'un ton sardonique. . . nous avons besoin de gagner de vitesse sur les Jacobins, et cet acte d'accusation nous donne le mérite d'avoir fait ce qu'ils feraient eux-mêmes, c'est autant que nous leur ôtons. Je sais bien que les griefs sont multipliés sans cause, mais il faut cela pour faire durer le procès... Il sera absous, car nous n'avons que des soupçons et point de preuves ; mais nous aurons gagné notre objet en l'éloignant du ministère. »

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Et comme Dumont s'indignait : « Vous n'êtes pas au courant de notre situation, reprit Brissot : le ministère de Lessart nous perd, il faut l'écarter à tout prix, ce n'est qu'une mesure temporaire; il faut sauver la Trance et nous ne pouvons détruire le cabinet autrichien qu'en mettant un homme sur dans les relations extérieures. » Un pareil trait illustre à merveille le personnage .

Brissot est fidèle à son parti, fidèle à la probité. Mû par un certain enthousiasme auquel il était prêt à se sacriiier, parce qu'il ne sentait en lui ni cupidité pécunaire, ni ambition de place, il se croyait un citoyen pur et vertueux : « Voyez ma maison plus que simple ; voyez ma table digne d'un Spartiate, suivez mes mœurs domestiques, cherchez si vous pouvez me reprocher quelque dissipation, quelque frivolité ; depuis deux ans je n'ai pas mis le pied dans un théâtre ; » telle était Il base de sa confiance. Il ne s'aperçoit pas que le zèle de parti, l'amour du pouvoir, la haine, famourpropre sont des corrupteurs aussi dangereux que la soif de l'or, l'ambition du ministère et le goût des plaisirs. Au Ibnd, il y a en lui un pontife sectaire, et Robespierre apparaît comme un Brissot à la quatrième puis- | sance, mais Robespierre savait jouer de sa pauvreté, | tandis que Brissot n'y mettait aucun apparat.

Le jugement de madame Roland, de Beugnot complète cette exquisse. Madame Roland vante son désintéressemeiit, son ardeur immodérée pour la chose

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publique, sa franchise, tant de qualités qui Vont pénétrée d'estime et d'admiration^ : elle ne méconnaît pas non plus certains défauts : une sorte de légèreté desprit et de caractère qui ne seyaient pas à la gravité de la philosophie, l'absence d'autorité personnelle, faute de dignité, Timprovisation hâtive qui lui dicte tant de jugements téméraires, d'ouvrages construits avec des rognures d histoire ; la curiosité trop variée et la bonhomie qui lui donnent l'air de se mêler de tout eîTont fait accuser d'intrigue par ceux qui avaient besoin de l'accuser. — Quant à Beugnot, il le traite sans façon de vieil enfant toujours prêt à être dupe et tout à fait incapable d'en faire d'autres. 11 lui accorde d'ailleurs autant d'esprit que d'imprévoyance, la connaissance de l'histoire et l'ignorance des hommes, tout ce qu'il faut enfin pour faire du bruit dans un parti et le conduire là sa perte.

Mémoires et confessions ne sont trop souvent qu'un

f procédé littéraire qui consiste à faire son 7nea culpa sur

! la poitrine du prochain. Brissot a-t-il suivi la règle com

■ mune? Oui, dans une certaine mesure, et toutefois ses

Mémoires frappent aussi par leur accent de sincérité.

Son style écrit ne dépasse guère son style oratoire :

terne, diffus, emphatique et pompeux, bien que l'auteur

1. Le 7 janvier 1791, elle termine ainsi une lettre à Brissot : » Adieu tout court. La femme de Caton ne s'amuse point à faire des compliments à Brutus. »

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s'élève quelque part contre \cs jargonistes de la langue. Et, malgré tout, ces quatre volumes méritent mieux que leur réputation : Brissot a vu dans l'intimité, il crayonne les personnages les plus intéressants de France et d'Angleterre, il rattache à ses observations des anecdotes, et, chemin faisant, plus d'un bon mot vient s'épanoLiir sous cette plume dévergondée qui, du fond de l'écritoire, ramène tantôt de la boue, tantôt une fine pluie diamantée. Ses déceptions littéraires, les mœurs de ces pamphlétaires, de ces entrepreneurs de chantage qu'il n'a que trop fréquentés, madame Macaulay, Priestiey, Price, Jérémie Bentham, Gibbon, Voltaire, La Harpe, Lekain, Linguet, Mirabeau, Robespierre, Marat, Clavière, Bergasse, Lally-Tollendal, le marquis du Crcst, madame de Genlis, Berquin, Lafayette, Franklin, Danton, etc., hommes et choses passent et repassent dans ces volumes dont je vais analyser quelques traits.

Voici, par exemple, des vers sur Lemierre, l'auteur do la tragédie d'Hi/perninestre, de Barnevelt et de la Veuve du Malabar'^.

1. Prenez les vers du dur et rocailleux Lemierre, Dont, en passant, ici j'emprunte l.i manière; Lisez, relisez-les tout haut assidûment,

Et si votre langue vous gène,

Ils feront pour son mouvement L'oTice des cailloux que mâchait Déniosthène.

Voir mon volume des Causeurs de la Révolution. Un plaisant

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Le comédien Dugazon, trompù par sa femme et son ami M. de Gaze, se vengea d'une manière assez originale. 11 tire violemment les oreilles du séducteur et s'en va tranquillement; revenu de sa frayeur, celui-ci court après lui dans l'escalier en c liant : à l'assassin ! Dugazon applaudit à la colère de son ami, au naturel de son jeu, et gagna la porte, laissant les valets incertains si c'est une parade ou non. Quelques jours après, M. de Gaze se trouvait sur le théâtre de la Gomèdie- Italienne : I)ugazon laisse la foule s'écouler, et, dans un moment où personne ne le regarde, il applique à son collaborateur un grand coup de canne sur les épaules, puis tourne lestement le dos. Fureur du maître des requêtes qui crie au guet-apcns. « Parade ! Parade ! o répond Dugazon sans se déconcerter. Et, plus le bâtonné s'emportait, plus le bàtonneur affectait de persiflage et de sangfroid. — « Vous voyez bien, mes amis, que c'est une

fit d'Hypermnestie une critique qu'on appliqua à plusieurs pièces de LemieiTC : « C'est une tragédie à peindre». Interrogé sur le mérite de Guillaume Tell, Voltaire avait méchamment répondu: a II n'y a rien à en dire; il est écrit en langue du pays. »— Chabanon ayant été préféré pour un fauteuil d'académicien, Lemierrc dont la qualité dominante n'était point la modestie, s'écria : « Il n'est pas étonnant qu'il l'emporte; il joue du violon, et je ne joue que de la harpe ». Enlin il fut élu en 1781 et voici comment il remercia ses confrères : « Je n'avais guère de liaisons avec vous que par vos ouvrages... La place que vous m'accordez est d'autant plus flatteuse pour moi, que, ne l'ayant sollicitée que par mes écrits, je serais presque tenté de croire que je n'ai eu affaire qu'à des juges. »

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parade, un homme comme moi n'aurait jamais eu l'idée de bâtonner ainsi un maître des requêtes. » El il fallut bien que celui-ci étouIFàt ?a vengeance et son dépit.

Brissot vit chez Xolleau un abbé Coycr que Voltaire avait reçu à Ferney, et comme cet abbé annonçait le projet d'y séjourner plusieurs semaines : « Il ne paraît pas, dit Voltaire, que vous veuilliez ressembler à don Quichotte; il pn^nait les auberges pour des châteaux et vous prenez les châteaux pour des auberges ». Un autre ami de Xolleau était le curé de Sainte-Geneviève, qui fit cette réponse à ceux qui, après l'agonie de Louis XV, le plaisantaient d'avoir inutilement découvert la châsse de sa sainte et invoqué les secours du ciel : « Eh ! T^ jde quoi vous plaignez- vous ? Est-ce qu'il n'est pas (mort? »

Linguet, que Brissot finit par accuser de grimace?la liberté, fut longlemps son ami, son conseiller, son modèle. Vers i''9, comme il lui parlait de ses travaux littéraires, de ses projets. Quel âge avez-vous ? interroge Linguet. — Vingt-six ans ! — Heureux mortel I Vingtsix ans ! Et à la veille de tout ce qui se prépare ! — Linguet semblait entrevoir la Kévolution.— Marat'. dans

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