‹ Orateurs et tribuns, 1789-1794Chapitre 40 sur 57 · partie delà société, je le conçois à la rigueur; mais · texte numérisé non relu

partie delà société, je le conçois à la rigueur; mais

innocenter ces gravelures sous prétexte qu'elles sont

entremêlées de dissertations philosophiques, de tirades

sur les lois naturelle? et en faveur des droits de

l'homme, cela passe la permission, et, sans se piquer

de pruderie, on ne saurait demeurer impassible devant

des œuvres qui, du même coup, démontrent leur temps,

le jugent et le condamnent.

La Révolution exalta l'àme romanesque de Louvet,

disciple fervent de Jean- Jacques qu'il appelle V écrivain

sublime. Il se trouvait à vingt lieues de Paris, avec sa

Lodoïska, quand il apprit la prise de la Bastille; à

l'instant, il arbore la cocarde tricolore. Lodoïska coupa

des rubans pour lui en faire une. « Comment peindre

les transports avec lesquels cette cocarde fut offerte

et reçue? J'étais aux genoux de ma tendre amie...

C'était un mélange de patriotisme et d'amour bien

difficile à rendre. » Il se fixe à Paris, parle dans sa

section, est admis aux Jacobins, écrit des brochures

politiques, un roman social, des comédies; l'une

de celles-ci intitulée : la Grande Revue des armées

noires et blanches, eut au théâtre Molière vingt-cinq

représentations. Il fut moins heureux avec V Anobli

conspirateur : un des directeurs du Théâtre-Français

écoute trois actes avec ennui, et, n'y pouvant plus

tenir, l'arrêta en s'écriant : « Il me faudrait du canon

pour jouer cette pièce ».

^18 ORATEURS ET T Kl 15 UNS.

Madame Roland qui trouvait en lui, et ce qu'il avait I sans doute, et ce qu'elle y mettait, vante la noblesse de son front, le feu de ses yeux, son esprit, sa bonhomie. « Courageux comme un lion, simple comme un enfant, homme sensible, bon citoyen, écrivain vi- ,^oureux, il peut faire trembler Catilina à la tribune, dîner avec les Grâces et souper avec Bachaumont. » C'était en réalité un petit homme, de fort chétive mine, maigre, chauve, myope ; mais l'esprit de parti n'y regarde pas de si près. Orateur inégal, journaliste incisif, pamphlétaire mordant et rancunier, Louvet admirait, servait le ménage Roland, se moquant avec verve de Robespierre, célébrant la politique girondine dans le journal la Sentinelle, envenimant la querelle qui devait se dénouer si tragiquement, prêchant la guerre en excitant le peuple contre la cour et préparant la Repu blique. Il avait inauguré l'éloquence du placard : deux fois par semaine, les grandes affiches roses de la Sentinelle, payées sur les fonds des aff'aires étrangères, couvraient les murs de Paris ; les passants lisaient avec délices des boutades comme celle-ci :

« Peuple, je vais faire une comparaison bizarre, mais elle est vraie. Je suppose que le ciel eût accordé la parole à toutes les parties de mon corps, que le dernier brin de ma barbe me dît : « Coupe ton bras droit, » parce qu'il a chassé le chien qui voulait te mordre; » coupe ton bras gauche, parce qu'il a porté du pain à 0 ta bouche ; coupe ta tête, parce qu'elle t'a dirigé dads

l'esprit des orateurs de la GIRONDE. 219

» ta conduite ; coupe tes jambes, parce qu'elles font mar- .) cher toute la machine; et quand tu auras coupé tout 2 cela, tu seras le plus beau corps du monde. » Voilà tout coupé, grâce au brin de barbe que j'ai eu la faiblesse de croire. Dites-moi à présent, peuple souverain, si je n'aurais pas mieux fait de garder mes bras, mes jambes, ma tète, et d'attaquer ce brin de barbe qui me donnait de si bons conseils! Marat est le brin de barbe de la République; il dit : « Coupez les géné- » raux qui chassent les ennemis; ^coupez la Convention » qui prépare les lois; coupez le ministère qui les fait » marcher; coupez tout, excepté moi. »

Louvet ne se donne pas la peine de contrôler les élans d'une imagination déchaînée ^ Tant mieux si d'aventure l'inspiration éclate bonne et généreuse ! Tant pis si elle est chimérique, absurde, contraire aux lois élémentaires de la prudence ^ ! Qu'il s'agisse de

1. Par exemple, il rapporte dans ses Mémoires les naïves imprécations d'un brave homme de charretier contre les Jacobins : « Des coquins! Des coquins! Un tas de drôles qui n'ont jamais rien fait et qui mangent le bien de celui qui travaille! Mon beau cheveau, ne l'ont-ils pas requéri, comme ils disent! Ils ont tellement chargé la pauvre bête, qu'il en est devenu malade et mort; je l'avais payé vingt beaux louis. Et ce divorce? C'est aussi pour requérir ma femme qu'ils ont inventé ça! Est-ce qu'on peut m'ôter ma femme, voyons, sacrebleu!... »

2. Un jour, par exemple, il {dit jurer aux Jacobins de se passer de sucre jusqu'à ce que les accapareurs aient abaissé le prix à vingt sous la livre ; mieux encore, la motion est signée par chaque Jaco-

"2^0 OKAIELUS ET TlUBUNS.

Robespierre ou de Louis XV'I, qu'il lance à Danton cette apostrophe : « Tu n'es pas encore roi, Danton! )>, qu'il raconte sa fuite, la proscription, la triste odyssée de ses collègues, il monte sans cesse sur le Sinaï, dramatise sa pensée aussi bien que les faits les plus simples; chose élriinge, il mêle souvent de l'esprit à ses calilinaires ; une réflexion ironique surgit à côté d'une période emphatique, une anecdote plaisante accompagne des impréciations furibondes contre ses ennemis. Comme beaucoup de Français, il a la faculté d'oublier ou plutôt l'absence de mémoire, et, dans un discours du 2 germinal an III, il se flatte que, s'il monte sur l'échafaud, il y portera du moins cette idée I consolante que le premier sang qu'il aura versé, a Isera le sien.

Rappelé dans la Convention sept mois après la chute de Robespierre, il défend la mémoire des Girondins, attaque la Montagne et l'attentat du 31 mai, qu'il

bin et affichée clans Paris : « En France, disait à ce propos le journal de Prudhomme, nous ne savons rien faire de sang-froid; nous sommes des cunvulsionnaires ou des ladres. Les plus petites vertus nous mettent hors de nous, et les tyrannies les plus longues ne font aucun effet sur nous... Un étranger qui serait entré en ce moment dans la salle des Jacobins, à la vue de tous ces bras tendus, au bruit du trépignement des pieds, et surtout à ce mot solennel et qu'on ne devrait pas prodigu -r : Je le jure! prononcé par toutes les bouches ensemble, n'aurait jamais pu soupçonner ipi'il ne s'agis-ait que de sucre. Faire une répétition du serment sublime du Je i de Paume pour du sucre!... »

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qualifie d'œuvro de royalistes déguisés, prend rang parmi les chefs des Thermidoriens, pousse au 13 vendémiaire, prononce devant les Cinq-Cents un véhément discours contre cette liberté de la presse au nom de laquelle il a lui-même commis tant d'excès. Il devient le point de mire des journaux de la réaction, qui le criblent de sarcasmes, de la jeunesse muscadine qui s'assemble devant la boutique de librairie qu'il a fondée au Palais-Royal, chante le Réveil du peuple , insulte Lodoïska. Poussé à bout par ces dures représailles, il riposte un jour en entonnant le couplet : Allons! enfants de la Patrie/ Une autre fois, il ouvrit sa porte en s'écriant d'un ton méprisant : « Que veut cette horde d'esclaves? » Pour comble d'infortune, il écrivit sa réponse à M. Perge-Sequar ; il avait pris ces deux mots latins pour la signature d'un nom propre, et ce fut pour Suard, auteur du Perge-Sequar, une nouvelle occasion de le bafouer. Les élections partielles de prairial an V l'avaient exclu du conseil des Cinq- Cents : il mourut le 18 fructidor de la même année, déjà oublié, assisté seulement par Marie- Joseph Chénier « Sa Lodoïska voulut mourir avec lui », elle but du poison, mais on la sauva et elle accepta de vivre pour son enfant.

Le nom de Louvet rappelle celui de Laclos ^ comme Favhlas rappelle les Liaisons dangereuses ; mais, de ces

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