‹ Orateurs et tribuns, 1789-1794Chapitre 48 sur 57 · D'Eschcrny, La Philosophie de la politique, 2 vol · texte numérisé non relu

D'Eschcrny, La Philosophie de la politique, 2 vol

l'esi'kit des (I rate lus dk la montagne. 299

Et docile à l'appel des sceptiques, la foule brisa les dieux, guillotina les rois, mit le feu aux toiles, aux rideaux, les passions se firent un nouveau dictionnaire, Clio, muse de l'histoire, s'arma du poignard de Melpomène, et les Français, comédiens ordinaires du bon Dieu, devinrent les tragédiens de la Fatalité. Le parterre a envahi les loges, la plèbe est sur la scène, jouant un drame inédit, un drame vertigineux où manquent le machiniste, l'imprésario, l'auteur, où les acteurs se heurtent dans un tourbillon continuel, à la recherche d'un dénouement qu'ils ignorent, où des poignées de figurants décident de tout, où chaque acte, chaque scène se terminent par une victoire sur nos frontières, par des lois de proscription, par des fournées de guil lotine. On sait la légende runique de la fameuse mélodie de Stroemkarl dont on ne doit jouer que dix variations; le musicien initié se hasarde-t-il à exécuter la onzième variation, de grands malheurs viennent fondre sur le pays tout entier : la nature s'émeut, les montagnes, les rochers commencent à danser, les maisons, les chaises, les tables, hommes, femmes, petits enfants, animaux dansent, et tout est bouleversé ! En France chacun se crut virtuose et essaya de jouer la onzième variation.

On pourrait dire de la nmltitudc jacobine qu'elle ressemblait à ce mendiant ivre dont parle Heine, qui avait remarqué que, tant qu'il demeurait à jeun, sa maison lui paraissait une hutte infecte, sa femme un

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sordide paquet de haillons, son enfant un être chétif, moribond; mais sitôt qu'il avait bu quelques verres d'eau-de-vie, toute cette misère se métamorphosait, sa chamnière devenait un palais enchanté, sa femme une princesse resplendissante, son enfant un amour gras et rose. Les chefs de la foule lui accordent de temps en temps le pillage, les massacres de septembre, l'invasion de la demeure royale, de l'Assemblée ; ils proclament sa maîtrise, sa toute-puissance, ils promettent aux descaîzados, aux affamés, de les mettre à la place des calzados. de ceux qui n'ont pas faim, qui sont chaussés, nourris, bien logés : et, pendant plusieurs années, la joie d'humilier, de tuer produiront à ce mendiant des clubs, des tribunes, l'illusion qu'il habite un pjaradis.

Cependant ces hommes de la Terreur, ces âpres logiciens, ces Montagnards ont été les artisans inconscients ou du moins les entrepreneurs d'une grande œuvre ; ils ont en quelque sorte accouché la patrie, ils ont proclamé, maintenu, par une loi de fer et de sang, l'unité de la France, et, d'une certaine façon, montré plus d'esprit politique que la Gironde qui n'était qu'un parti d'imagination. « Je remercie la Convention d'avoir sauvé l'indépendance de la France », a dit Berryer à la tribune. Que la violence de la Montagne ait créé une partie des dangers qu'elle invoqua comme prétexte, que son succès momentané semble obtenu par l'alluvion de tous les crimes et de toutes les fohes, qu'aujour-

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d'hui encore la Révoliilioii demeure l'écueil des conjectures et que les plus nobles esprits se demandent avec angoisse s'ils assistent à son tri(jmphe ou à sa banqueroute; qu'en présence du centenaire, ils aient répudié l'apothéose et plus modestement convié la nation à une absoute solennelle avec panégijrique; que la statue demeure voilée jusqu'ici, nous faisant douter si le sculpteur a fait œuvre durable ou éphémère ; que les historiens des hommes de 9o aient confondu leur cause avec celle des hommes de 89, les embrouillant si bien qu'on n'a plus vu que l'une était justement le contraire de l'autre ; qu'ils aient bénéficié de l'enthousiasme créé par l'œuvre de la Constituante et de Louis XVI, rien de plus évident. Oui. c'est la nation entière, c'est le paysan, le bourgeois qui furent grands et sublimes lorsque, incorporés dans les vieilles troupes de la monarchie, soldats improvisés, conquérant leurs grades au pas de charge, ils luttèrent contre l'Europe et triomphèrent ; mais il faut aussi rendre justice à ces fanatiques qui, du fond d'un cabinet, au prix d'un travail surhumain, envoyaient des balles, de la poudre, des vivres aux armées, qui confirmaient les jeunes généraux désignés par la victoire et ne désespéraient pas devant la moitié de la France insurgée, devant la coalition des vieilles monarchies. Demander à ces hommes d'avoir de l'esprit, serait chose absurde et chimérique. Sauf de rares exceptions, leur éducation, leur caractère, tout les en éloignait : ils eurent la fièvre, ils eurent Le délire, et comment

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auraient-ils trouvé le temps de converser, d'écrire, eux que l'action dévorait, que la sombre vision de la mort hantait, à une époque où chacun se sentait au pied de Téchafaud? L'esprit n'est-il pas un moqueur? Si la Terreur semble odieuse, grotesque aux royalistes, ses interprètes, ses disciples servent leur idole avec ferveur, avec extase, pareils à l'inquisiteur mis en scène par Victor Hugo dans son Torquemada, à ces pontifes mexicains qui égorgeaient des milliers d'êtres humains pour apaiser leur divinité 1

Quelques jours après la chute de Danton, Courtois de l'Aube assistant à une séance où parlait Robespierre, aperçut un citoyen qui battait des mains de toutes ses forces aux endroits applaudis par la majorité, et le regardait en riant. Il crut démêler que ces applaudissements n'étaient pas sincères, il lui répondit par un sourire, indiquant ainsi qu'il n'était pas dupe de cette feinte. L'inconnu s'approche de Courtois et lui dit à voix basse : « Dût-il m'en coûter la paire de gants avec laquelle j'applaudis {et il avait les mains nues) je la sacriflerais volontiers si l'on me garandissait la chute du monstre qui occupe actuellement la tribune. » Courtois lui ayant recommandé de se contenir, il lui serra la main , ses yeux se mouillèrent de larmes et il s'enfuit.

Si les terroristes avaient eu de l'esprit, ils auraient sans aucun doute deviné ce que renfermaient de haine ces applaudissements. Mais alors l'esprit presque tout

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entier se réfuj^ie dans l'opposition, et si l'on cause encore, c'est dans les prisons de Paris, les vrais salons de la Terreur, où ceux qui avaient échappé à l'appel de neuf et de cinq heures, narguaient leurs bourreaux, dansaient le quadrille des guillotinés, faisaient la cour aux dames, leur adressaient des madrigaux et des compliments musqués, comme s'ils se promenaient encore dans ïe^^ galeries de Versailles ; où une vieUle duchesse répondait à l'appel brutal des pourvoyeurs du tribunal révolutionnaire : « On y va, canailles! » où M. de Malesherbes, s'étant heurté contre une pierre en sortant pour comparaître devant Fouquier-Tinville, observait avec une ironie toute stoïcienne: « Un Romain fût rentré chez lui ! »

Dans un de ces comités où l'on cherchait à rédiger des déclarations de droit pour les états généraux, on examinait les articles à insérer dans les Cahiers de Paris. Dumont ayant entendu Palissot réclamer l'insertion d'un article spécial pour consacrer le droit de représentation, crut qu'il parlait du droit d'adresser des représentations au gouvernement. Quel ne fut pas son étonnement lorsque Palissot se plaignit que ce principe fût violé, parce qu'on refusait à M. Chénier de laisser jouer sa tragédie de Charles IX ! Il sourit de sa méprise et quelqu'un lui dit à l'oreille : « Vous voyez bien qu'avec les Français tout finit par le théâtre.

L'empressement à assister aux séances de la Constituante était extrême; on en jugera par le récit de Lacretelle :

« Depuis l'ouverture des états généraux à Versailles, les jeunes gens voués à l'étude des lettres montraient la plus vive ardeur pour assister au plus grand des tournois oratoires et politiques que la société eut encore vu. Il fallait le plus souvent faire le voyage à pied, caries voitures publiques étaient loin de suffire au nombre des curieux. Après le 6 octobre... les épreuves que nous avions à subir étaient encore plus pénibles. C'était vers minuit, et souvent sous les pluies, les frimas, les neiges et un froid piquant, que nous allions, près de l'église des Feuillants, retenir des places que nous ne devions occuper qu'à midi le jour suivant. 11 fallait de plus les disputer à une foule qu'animaient des passions et même des intérêts fort différents des nôtres, car nous ne tardâmes pas à nous apercevoir qu'une grande partie des tribunes était salariée et que les scènes cruelles qui causaient not^e désolation faisaient leur joie. »

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