‹ Orateurs et tribuns, 1789-1794Chapitre 8 sur 57 · Né en 1757, mort en · texte numérisé non relu

Né en 1757, mort en

li ORATEURS KT TRIBUNS.

il ne faut pas oublier que les habitudes font le bonheur, et vous ne voulez pas faire des malheureux ». Quelques jours après il obtenait un vote en faveur des jésuites. On ne saura jamais l'influence d'une phrase adroite, prononcée à propos, par un homme qui a l'oreille d'une assemblée ; certains mots sont des actions, ils poussent et ils retiennent, ils tuent ou ils préservent S ils font des révolutions, ils fondent des

1. Mesdames, tanles du roi, ayant é;é arrêtées, tandis qu'elles traversaient la France pour émigrer, la question de savoir si elles seraient reienues de force fut gravement débattue à la Constituante. Le baron de Menou mil fin à la discussion avec celte observation : (' En vérité, messieui-s, l'Europe sera bien étonnée d'apprendre que l'Assemblée nationale s'est occupée pendant quatre heures du départ de deux dames qui aiment mieux entendre la messe à Rome qu'à Taris. ? L'Assemblée éclata de rire et passa à l'ordre du jour.

Quand les tantes du roi, Mesdames Adélaïde et Victoire émigrèrent, Gorsas écrivit que tout ce qu'elles emportaient appartenait à la nation et il termina par cette phrase malencontreuse : « Jusqu'à leurs chemises, tout est à nous. » Les Actes des Apôlres s'empressèrent de le tourner en ridicule : on supposa que Mesdames étaient arrêtées à la frontière et qu'un officier municipal leur disait sur l'air : Rendez-moi mon écuelle de lois.

Rendez-nous les chemises à Gursas, Rendez-nous les chemises ; Nous savon?, ô n'en doutez pas, Que vous les avez prises Rendez-nous...

Madame Adélaïde répondait :

Je n'ai pas les chemises à Gorsas, Je n'ai pas les chemises.

l'esprit des orateurs de la constituante, la

gouvernements. Ministre de l'intérieur pendant la Restauration, Montesquiou, à la grande stupùlaction des royalistes, déclara aux solliciteurs de places que le roi ne connaissait pas de révolutionnaires, qu'il ne venait pas pour punir la Kévolution, mais pour la faire oublier. On rapporte aussi qu'il eut le courage de dire à M. de Blacas : « La France peut supporter dix maîtresses, mais pas un seul favori. »

Madame Victoire reprenait d'un air surpris

Avail-il des Chemises, Gorsas, Avait-il des chemises ?

Oui, Mesdames, n'en doute'- pas.

Il en avait trois grises.

Et Mesdames de regarder avec stupéfaction l'officier municipal.

Ah ! il avait des chemises, Gorsas, Il avait des chemises!

L'interlocuteur ajoutait qu'elles lui avaient été données par '-^ club des Cordeliers.

Et lorsque Gorsas monta à l'échafaud, la foule le poui-suivit de cette chanson.

D'ESPRÉMESML

Magistrat indépendant, parlementaire courageux, passionné, intolérant, d'Esprémesnil attaque la reine dans l'affaire du collier, défend les droits du parlement de Paris devant le roi, réclame avec éloquence la convocation des états généraux ; il est alors célèbre, et plus tard, blessé par la populace, amené tout sanglant à Pétion, il put lui rappeler qu'il avait connu, lui aussi, la popularité. Au fond, il a surtout le fétichisme de la forme, voit d'abord dans la Révolution le triomphe de sa compagnie, de sa caste, et ressemble à beaucoup de gens dont le libéralisme a pour limites leurs préjugés, leurs intérêts; comme les hommes du moyen âge, il réclamait non la liberté, mais des libertés, ces libertés dussent-elles aboutir à l'oppression de tout ce qui demeure hors de leur sphère. Partant de cette conception, comment comprendrait-il que le véritable libéralisme consiste à aimer autant la liberté des autres que

l'esprit des orateurs de la constituante. 17

la sienne propre ? « Et moi aussi, disait-il vers la lin de 1789 à Montlosier, j'ai eu eonfiance au peuple; je me suis bien trompé, le roi que je maudissais est un ange, le peuple que j'invoquais est une furie. Au surplus, rassurez- vous, tout ceci finira par un arrêt du parlement. » Avant 89, il réclame avec violence des réformes et la cour le considère comme un factieux ; après 89, il défend l'ancien régime, trouve Maury trop modéré, le peuple le traite de renégat, ses collègues le huent, un député propose de renvoyer un de ses projets au comité d'aliénation et on lui jette au visage le sobriquet de fou de V Assemblée; lui-même ne se /gênait point pour appeler le président un Jean foutre. Au moment de monter dans la charrette avec Chapelier qui l'avait vivement combattu à la Constituante, celuici lui adressa la parole : « Monsieur, on nous donne avant nos derniers moments un terrible problème à résoudre. — Quel problème ? Celui de savoir, quand nous serons sur la charrette, auquel des deux s'adresseront les huées. — A tous les deux, » repartit d'Esprémesnil. Il disait vrai, car la populace n'y regarde pas de si près : point de distinction ; le fanatisme admi- ; ratif ou la mort : et celui qui faisait des réserves, 1 paraissait aussi coupable que celui qui dès le début avait affiché sa haine en bloc.

Page 1