LE JUGEMENT DU POÈTE
Ce n'est pas toi Vénus, ce n'est pas vous Diane ! Ta molle écharpe bleue est toute diaphane, Et j'ai vu tes seins durs, ô divine Vénus, Et tes jambes de blonde et tous tes trésors nus. Lorsque du doigt l'on touche une rose trop grasse, Le doigt dans son velours laisse une ronde trace, Et ta hanche et ta joue ont ainsi de beaux creux. Tu sais tout de l'amour. Les satyres fangeux, Tu les a visités sous leurs huttes de branches. Avec tes cheveux d'or, pressés de roses blanches, Sans dégoût, car l'odeur de rustres des sylvains, Tu ne la sentais pas, mille parfums divins Montant de tes seins frais et de ta chair fleurie. Et quand, au point du jour, traversant la prairie, Tu regagnais l'Olympe après tes nuits d'amour, Te voyant, on eût dit une vierge du bourg,
Sage, innocente et belle et déjà bien coiffée, Dans sa robe sans plis par sa mère agrafée.
— 0 Diane, pardonnez-moi, ce n'est pas vous
Que j'aime, vos chiens roux plus fauves que des loups Effrayent les amoureux, votre sein sous son voile Est plus pur qu'en hiver la plus lointaine étoile.
— Mais, Déesse aux beaux bras, Junon aux larges yeux, C'est toi, toi qui me plais, femme au front radieux. Tes fins cheveux sont noirs et ta jambe est robuste.
Il faut être très grand pour étreindre ton buste ! Et ton épaule grasse est d'ivoire, et ton sang Gonfle ta gorge pleine et ton dos est puissant, Et tes bras sont des bras de guerrière amoureuse. Eté riche du corps et plénitude heureuse I 0 Junon, dans ton lit de cèdre aux clous d'airain, A ton petit miroir qu'emplit ton œil serein. Nue au bain et tes paons rouant sur la pelouse, Déesse de trente ans délaissée et jalouse, C'est toi, toi qui me plais et que je veux venger En t'offrant cette pêche, honneur de mon verger !
J'aime parfois songer à de lointaines choses : A des jardins persans dont les hauts cèdres bleus Bénissent l'air léger tout vanillé de roses, A des maisons d'Asie étouffantes et closes, Aux chalets isolés qui rient d'un seuil neigeux.
Aux femmes de Golconde ; à Marie-Antoinetta Accoudée en été dans le blanc de midi Sous un rose chapeau d'où naît la pâquerette. Fermant un peu les yeux, penchant un peu la tête Vers les linons mousseux d'un corsage arrondi.
Aux brisants hérissés de bêtes aquatiques, A des poissons nageant dans l'eau de Magellan, Aux tempêtes de nuit sur les glaces antiques, Aux lointains amoureux des régions arctiques Que baigne un crépuscule infini, triste et lent.
Aux mystères des bois embrumés, à des sentes Que l'automne remplit de feuilles, de bois mort, Auxclioses qui la nuit tressaillent dans les plantes, Au-dessous des cailloux, aux rochers pleins de fentes Sur qui jusqu'au matin la tiède lune dort.
Au sculpteur N. Aroruon.
En souvenir d'un buste de Beethoven qu'il me donna....
Ami, Maître du marbre et de l'antique argile
Qui sous vos doigts savants prend la forme tranquille
De votre vision et de vos rêves blancs,
Emportant Beethoven entre mes bras tremblants,
J'ai gagné, l'autre nuit, ma pensive demeure....
Des fdles me hélaient dans l'ombre. C'était l'heure
Où Paris éblouit comme une gerbe d'or.
Deux amants s'étreignaient au seuil d'un corridor;
Les théâtres étaient remplis d'épaules nues ;
Des calèches roulaient le long des avenues ;
Les louches assassins, dans leur poche, tâtaient
Le manche d'un couteau ; les tavernes chantaient.
Sur les nappes, coulait la cire des bougies ;
Les tristes débauchés revenaient aux orgies
Comme les travailleurs à leur tâche; en pleins cieux,
L'humble chambre où rêvait un jeune ambitieux, Avec sa lampe rouge avait l'aspect d'un phare. Je serrais Beethoven, comme un furtif avare Serre un trésor, et je marchais, n'écoutant rien.... Mais la nuit, j'ai rêvé du vieux Musicien!...
Voici. J'étais chez vous. Le grave crépuscule Solennisait votre atelier. Un large Hercule Luttait avec le soir ; de purs, de sveltes corps Vivaient, le feu frottait le parquet de ses ors ; Et la femme à la belle bouche et cuirassée De bronze s'animait ; et la tête pressée Entre deux blocs, visage enfantin calme et clair, Sortait du marbre dur et semblait goûter l'air. Nous étions seuls. Soudain, dans le recoin plein d'ombre, Où votre Beethoven courbait sa tête sombre. Quelque chose bougea. . . . Nous vîmes le grand sourd Se lever, rocailleux, voûté, terrible, lourd. Marcher au piano dont les touches d'ivoire Luisaient sous un miroir dans la salle plus noire. Il joua ! Vaguement, dans l'ombre on pouvait voir Comme un oiseau blessé, voletant vers le soir. Sa main qui remuait toutes les harmonies. L'atelier s'emplissait de grandes symphonies.... Dans la baie aux carreaux de plus en plus obscurs, hœurs d'argent s'inscrivaient des astres vifs et purs.
Et le Maître jouait, et, comme un pin sylvestre Gémissant dans le vent, aérien orchestre. L'antique clavecin chantait, priait, rêvait.... Nous écoutions debout, mais déjà se levait Le martyr et le saint âpre de la Musique ; Et toujours inquiet, sauvage et lunatique, Il partit, emportant ma canne, mon manteau, lit sur un chevalet il prit votre chapeau.
9g ORCHESTRES.