‹ Orchestres; poésiesChapitre 14 sur 50 · A LAMARTINE · texte numérisé non relu

A LAMARTINE

Quand le soir descendait la pente du coteau, Les filles de Milly, rêvant près de leurs mères, Disaient : « Voici le beau jeune homme du château.... » Et vous passiez. Les prés bourdonnaient d'éphémères, 0 Maître, et comme un dieu vous étiez jeune et beau.

Pensif, vous écoutiez le magique silence Fait des milliers de voix qui s'élèvent, le soir ; Tout trouvait son écho dans votre cœur immense ; En vous s'accomplissait une sainte alliance, Vous compreniez des mots d'étoiles au ciel noir.

Le parfum d'une fleur qu'un peu de brise emporte, Une abeille attardée, un appel de berger, Une femme rêvant sur le seuil de sa porte. Près d'un cellier obscur l'odeur d'une comporte, La chute d'un fruit mûr sur l'herbe du verger,

1. Vers dits à la Sorbonne, à l'occasion du centenaire de Lamartine.

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Ces trésors naturels trouvaient votre âme prête, 0 Maître, et c'est ainsi qu'à Milly vous peupliez Votre grand cœur sonore et profond de poète.... Et les chênes royaux qu'assaille la tempête. Les vieux arbres chanteurs et les hauts peupliers

N'ont pas d'autres secrets. Leurs pures symphonies Naissent dans le silence et le recueillement; Et ce n'est que cela qui fait ces voix bénies Qu'on entend dans les bois et dans vos Harmonies, Du Lac au mont sacré de votre Isolement.

D'autres ont pu, savants, commander aux orchestres Des innombrables mots, des mots magiciens ; Vous en aviez de purs comme les nuits alpestres. De bleus comme la lune aux frondaisons sylvestres.... Où donc avez-vous pris ces mots musiciens ?

Votre voix leur donnait des murmures uniques. Quand vous les prononciez, ils se transfiguraient, Semblables à ces eaux fraîches et balsamiques Qui coulent sur un lit d'herbes aromatiques ; Quand vous les prononciez, ils se clarifiaient.

Maître, si l'on n'est grand, si l'on ne vaut sur terre Que par l'azur qu'on peut refléter dans son cœur, Que par ce qu'on saisit de l'antique mystère. Si tout, hors le coup d'aile, est chose passagère, Soyez en paix, vraiment, car vous êtes vainqueur.

Et vous, vous qui saviez des paroles de fée, On vous vit par ces soirs où grondent les tambours, Debout devant des flots de foule apostrophée, Calmer comme autrefois le vieil aède Orphée, Le lion populaire échappé des faubourgs.

Les échevins tremblants derrière leur fenêtre Songeaient aux noirs récifs assaillis par les eaux.... Sur un perron houleux vous n'eûtes qu'à paraître, La mer se retira devant vous, divin Maître, Avec ses cris de haine et ses rouges drapeaux.

Puis un vent d'Orient souffla dans votre voile, Et vous avez jeté votre or matériel Pour entendre claquer une tente de toile. Sous le cèdre où montait une petite étoile, Tout votre or pour rêver devant un autre ciel.

Et puis... puis.... Mais vieillesse et pauvreté, ces choses Ne sont rien. Quand la nuit aux frontières du soir Arrive et que l'on eut les flammes et les roses Du matin, l'horizon vermeil d'apothéoses Et tout éclaboussé ne peut pas être noir.

Derrière nous, la Muse au Bois Sacré, fidèle, Ecoute.... Un vert laurier frémit, grave et profond.... Est-ce votre grande âme, affranchie, immortelle, Qui rayonne aujourd'hui sous l'immense plafond, Et qui flotte là-haut avec ces frissons d'aile ?

Qu'elle vienne à minuit, qu'elle soit grasse et rousse, Et que ses bras obscurs embaument l'ombre douce.

Choisis la plus pesante et la plus moite nuit, Celle où l'orage couve au ciel où rien ne luit.

Fais-la venir; écoute-la dans l'ombre ardente, Rire en se dépouillant de sa robe, odorante

De toutes les odeurs de la femme en été.

Son grand corps, de la nuque à l'orteil velouté.

Prends-le.... Puis sors tout seul dans ton jardin nocturne Et sur le banc de bois couche-toi, taciturne.

Et, sous les pampres noirs qui pressent le volet, Dors jusqu'au matin vif, sanglant et violet I

i^JÔ ORCHESTRES.

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