‹ Orchestres; poésiesChapitre 16 sur 50 · INQUIETUDE · texte numérisé non relu

INQUIETUDE

Après ce jour amer, âpre de solitude, J'ai vaguement ce soir la sourde inquiétude Qui doit étreindre au cœur les condamnés à mort. Comme eux j'ignore tout des autres et du sort, Et ma chambre aujourd'hui me semble une cellule. Je sais qu'on me trahit I Un conciHabule A lieu dans un endroit que j'ignore.... On ourdit Quelque chose, j'en suis certain, et quelqu'un dit Des mots obscurs; je sens qu'une haine m'effleure. Et dans la vague inquiétude de cette heure, 0 primitif instinct, je vais prendre à mon mur Une lame d'acier bleuâtre, au reflet pur !

Il est beau d'être seul, quand tout dort, au matin,

Dans la maison ferme'e, Quand sommeillent la cruche et les bûches de pin,

Et la poname embaumée !

Sur l'aride versant que dévore l'été,

Par les rouges argiles, Il est beau, d'aller seul, dans la grande clarté

Des midis immobiles.

Il est beau, quand la nuit assiège un seuil glacé,

D'être pensif et sombre, Et d'être seul encor quand l'étoile a passé.

Comme une petite ombre.

Mais surtout il est beau, par un long soir mouille',

D'écouter, solitaire, Pleuvoir sur un vieil arbre à peu près dépouillé.

Assis tout seul, par terre !

XXIY

Ceux qui voient clair sont ceux qui se lèvent matin.

Il faut saisir l'éveil du pommier au jardin

Et regarder les fruits sommeiller sur la branche.

Lève-toi bon matin, poète, l'aube est blanche.

Et vers les hauts plateaux s'envole le brouillard

Qui s'accroche aux buissons. N'attends pas qu'il soit tard

Car le soleil fait fuir le mystère du monde !

La combe où glisse une eau, de silence est profonde,

Et garde un peu de nuit sous d'humides cailloux.

Quelque chose de bon, de vigilant, de doux

Et de rose est au front des maisons ; les prairies

Sont pâles d'herbe lourde, autour des bergeries

On entend ruminer et rêver les moutons.

Un lierre sur un mur tressaille et ses festons

Sont luisants de reflets ainsi qu'une peinture,

Près du tronc droit et clair d'un robuste noyer ;

Lève-toi bon matin, car l'antique nature

Ne se livre qu'à ceux qui la voient s'éveiller.

Tout dure-t-il au cœur des hommes?

Le pommier hivernal et nu Ne se souvient plus de ses pommes, Craquant au vent noir et tordu.

Quand la ravine au soleil fume, Le beau rosier fleuri peut-il Se rappeler les jours de brume, Sous l'aube divine d'avril?

Le temps aux peines met un masque.

Aperœvrons-nous dans sa nuit Les éclairs de cette bourrasque Qui nous fait trembler aujourd'hui?

Et l'orage qui nous transperce, Dans quelques jours sera-t-il pas Plus rien qu'une petite averse Aux grappes blondes des lilas?

ORCHESTRES. Ml

XXYI

Vous m'avez dit heureux parce qu'un soir d'automne,

Devant le premier feu, d'une voix monotone

Je vous ai récité quelques vers cadencés.

J'avais l'air calme et grave, et vous avez pensé :

{( Il pleut, cet homme seul en proie à cette étude

Est noble de travail et beau de solitude.

Tout bruit vient expirer à ses carreaux voilés,

Avec le souvenir de ses jours en allés.

Il vit là. Nul souci sur son cœur n'a de prise ;

Il rêve en se levant à Virgile, à la brise

D'un matin printanier par l'averse trempé

Qui descendait joyeux les pentes de Tempe.

L'imagination l'exile dans l'histoire.

Il peut faire blanchir le vol d'une Victoire

Sur l'horizon marin des promontoires bleus.

A la corne d'un bois il a surpris les dieux

Sylvestres e'piant le sommeil des meunières Dont la gorge s'enflait sous les vertes lumières Que tamisait un arbre au bord courant des eaux. Son livre est un musée où vivent des tableaux ; J'y sais des coins de ciel sanglant sur Salamine, Une ornière fangeuse où la trace divine Des sylvains est marquée ; une montagne, un champ, Des palais sur un port doré par le couchant, Quelques bandes de fer et de bronze bardées, Le corps chaud d'ambre blond des papesses fardées, Des filles près d'un puits ; et j'y sais un jardin Où lui-même s'est mis contre le fût d'un pin Qui, dans le noir fouillis de sa maîtresse branche, Retient comme un grand nid la pleine lune blanche.

Mon ami, croyez-vous que ce soit le bonheur?

Je ne veux pas parler, ô mon ami, j'ai peur

D'éveiller les soucis et tout ce qui me guette,

Mais sachez que le cœur du paisible poète

Est un morne désert par l'ouragan noyé,

Labouré, noir de sang et du vent balayé.

Et que dans la maison où j'ai posé des pommes

Pour parfumer un peu les livres que j'aimais

La paix que je voudrais ne s'arrête jamais.

Et que je suis, ce soir, le plus pauvre des hommes.

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