‹ Orchestres; poésiesChapitre 23 sur 50 · LES PASSANTS · texte numérisé non relu

LES PASSANTS

Cette femme qui passe est peut-être inouïe, Lorsqu'entre des flambeaux, devant son grand miroir, Se parant pour la nuit dans sa chambre éblouie, Elle tord sur sa nuque un chignon lourd et noir.

Après qu'elle a posé dans une belle coupe. Perles, bracelets d'or, bagues, colliers tremblants, Et que l'hermine tiède et douce de la houppe A parfumé ses bras et poudré ses seins blancs,

Peut-être elle a le col et les jambes d'Hélène, Le regard de velours et les lèvres en sang, Et l'alanguissement et la divine haleine D'une esclave royale en un jardin persan 1

Ce dos courbé qui fuit, ce profil qui s'efface, Cet homme dont la barbe au vent frissonne un peu, Ce vieillard affaissé sur un banc de la place, Trouvèrent un secret ou tuèrent un dieu.

Ce passant qui regarde un chien roux qui s'étire. Est peut-être un tribun qui pourrait tout soudain Faire s'il le voulait s'écrouler un empire, Rien qu'en haussant la voix et qu'en levant la main.

Dans ce visage las, cette terrible bouche A peut-être hurlé pendant toute la nuit.... Laissez aller en paix ceux-ci, que nul ne touche Cette fille à côté de cet homme qui fuit.

Peut-être qu'accablé d'un destin formidable Auprès duquel est doux celui du vieux Thébain, Il va, sa vie étant une tragique fable. Il va, dans l'infini n'ayant que cette main.

Cet enfant a des nuits à tuer les ermites. Rêvant au dos ambré de trois divines sœurs Qui, dans un pré caché, comme trois Sulamites, Ont dépouillé leur voile et ramassent des fleurs :

Digitales, œillets, boutons d'or, marguerites. Qu'elles nouent en guirlande au pied sombre d'un pin. N'ayant de leurs atours, dans ces sauvages sites. Gardé que leurs souliers luisants de bleu satin I

Nul n'approcha jamais du triomphe que rêve Celui-ci que l'orgueil travaille sourdement, Ni Sophocle écoutant dans le jour qui s'achève Monter vers lui le vol d'un applaudissement,

Ni le vainqueur gagnant son domaine agricole Et recevant aux champs les vieux licteurs, tremblant ; Ni, guidant d'un bras droit son char au Capitole, Cœsar ceint de laurier, sous son manteau sanglant.

Et cette jeune fille étonnée et rieuse. Avec ses rubans clairs et ses deux seins naissants. Cache un cœur palpitant d'héroïne amoureuse, Et des bras que l'amour saurait faire puissants.

Ce mendiant trempé comme un humide gnome A peut-être perdu bien plus que le roi Lear ; Tout vieillard n'est-il pas exilé d'un royaume. Et tout homme qui vit voit-il pas tout finir?

Et tous, tous ceux qui vont et marchent dans les rues, Sous un masque abritant leur joie ou leur douleur. Dans la rumeur que font les larmes contenues, Pensent aux noirs lambeaux d'un drame intérieur.

Page 1