‹ Orchestres; poésiesChapitre 25 sur 50 · EN PROVINCE · texte numérisé non relu

EN PROVINCE

La douceur et la paix d'un dimanche d'automne. Au-dessus d'un vieux mur une frondaison jaune.

Une dernière abeille et moi sur le chemin ;

Et je tiens mon chapeau campagnard à la main.

Devant une croisée, au tournant de la route, Je m'arrête, et, debout, je regarde et j'écoute :

Un homme à cheveux gris dans sa chambre est tout seul, La serge de son lit cache mal le linceul.

Chaque siège est couvert d'une grisâtre housse, Et l'atmosphère est là désespérée et douce.

L'homme joue un vieil air lent sur son violon, Un air, comme un sanglot, he'sitant, pur et long.

Ah! que de vieux regrets, que de douleurs lasse'es, Que de rêves brisés, que de choses passées 1

A Maurice Renard.

Sans doute, je ne fus qu'un enfant tout pareil Aux autres, quand j'allais ébloui de soleil, Et l'âme proche encor des paradis, ravie. Sans doute, je ne fus qu'une petite vie. Mais je veux, maintenant que les ans sont venus. Ne plus me souvenir que des édens perdus, Car le peu que je vaux me vient de cette enfance. Désirs cruels, orgueil, amour, faites silence, Vous n'êtes qu'un sinistre et lamentable chœur Étouffant à jamais la voix de mon vrai cœur. Ahl je ne suis pas fier de ce grand titre d'homme, Et je rougis souvent encor quand on me nomme Poète, et je connais et la honte et l'émoi. Le vrai poète, en vérité, ce n'est pas moi. C'est l'enfant que je fus au jardin de ma mère. Ce visage tragique et cette voix amère.

Est-ce le mien, est-ce la mienne? J'ai volé

Son trésor radieux, lumineux, étoile,

A ce petit enfant qui rêvait sous les branches

Et que faisait pâlir l'odeur des roses blanches.

Je l'avoue aujourd'hui.... Chaque fois qu'en mes vers

J'ai su faire se balancer des rameaux verts.

Frissonner le lilas ou la rose trémière,

Rayonner quelques mots d'une belle lumière,

Bleuir un chemin creux de mystère et de soir,

C'est du trésor volé qu'est venu mon pouvoir ;

Et quand je partirai d'ici-bas, je désire

Que sur le socle blanc où s'enlace à la lyre

Le rameau de laurier amer et triomphant,

On place seulement le buste de l'enfant

Qui rêvait au soleil dans le jardin en fête.

Car c'est lui seul qui fut le pur, le vrai poète.

ORCHESTRES. Ul

Je rentre.... J'aperçois le clocher de l'église.

Je sens l'odeur d'un feu de chêne et de cytise.

Quelle paix!... Est-ce nous, mon vieux cœur?... C'est ici

Le berceau de ma race et c'est sa tombe aussi.

A cette source obscure au pied d'un arbre sombre,

Quand, semblable à ce soir, religieuse, l'ombre

Descendait, c'était là, qu'une main sur le flanc.

Avec leurs cruches d'or, les femmes de mon sang

Venaient puiser l'eau pure ; et toujours, la fontaine

Élève un chant d'argent en l'honneur du grand chêne.

Un cyprès veille, droit, sur le dernier sommeil

De ma mère, je l'aime, il sera tout pareil

Lorsque j'irai dormir dans ce suprême asile

Qui, dans la mer des champs nourriciers, est une île

Inconnue, un abri fermé, silencieux.

Où l'on fait halte avant de tenter vers les cieux

Une migration éternelle....

La terre A quelque chose, ici, de ce grave mystère Que l'on sent, quand, front nu, d'un pied religieux, On foule avec respect le sol d'un cimetière. Une correspondance obscure s'établit De mon cœur à l'azur vespéral que pâlit L'imminente clarté de la lune automnale. Comme le ciel du soir je sais que je suis pâle, Et que vais-je éprouver lorsque, sur mon verger, Tremblera, larme d'or, l'étoile du Berger?

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