‹ Orchestres; poésiesChapitre 27 sur 50 · LE MINUIT DU LIÈVRE · texte numérisé non relu

LE MINUIT DU LIÈVRE

à Madame François Périlhou.

Minuit I Sous un buisson un lièvre se réveille A la brusque clarté de la lune vermeille. Il dort depuis le crépuscule, il n'est plus las. Son cœur bat, apaisé; le temps n'existe pas. Chacun de ses réveils est comme une naissance. Tout se tait, mais, pour lui, le nocturne silence Est un concert montant sous les cieux étoiles : Voici les orgues solennelles des grands blés, Le chant éolien d'un pin sur une cime, Et l'herbe qu'une haleine imperceptible anime. Houle, telle une mer, jusqu'au poil d'amadou Du lièvre, et puis voici la chanson du hibou Dont l'homme ne comprend que la funèbre rime... Des insectes usent du bois avec leur lime; En laissant s'égoutter leurs calices pleins d'eau. Les digitales font, pour lui, le bruit du seau

Qu'au pied du vieux rosier, au crépuscule, jette

Une fille du bourg en robe violette.

Le ver luisant exact au rendez-vous d'amour

Y vient avec sa lampe allumée ; il fait jour

Autour de lui, sa clarté bleue et douce argenté,

Au ras du sol, une herbe, une tige de menthe.

Et, ses beaux yeux fermés, le lièvre dans le thym

Écoute son cœur battre et sent que le matin

A travers l'infini vaporisé voyage.

Car c'est un cœur de lièvre, inquiet et sauvage.

Que Dieu donne à ceux-là qu'il aime et veut combler ;

Cœurs divins qu'ici-bas tout blesse et fait trembler.

Sonores de sanglots pour une mort de roses

Et palpitants devant le mystère des choses.

Cœurs éternellement farouches, recueillis,

Bondissants, fiévreux, étonnés, assaillis.

Grands cœurs tumultueux toujours pleins de tempêtes

Des rêveurs éblouis et des âpres poètes.

Chaque plan du jardin était étiqueté,

Et je lisais, sous l'écrasant midi d'été.

Près d'une étrange fleur : « Hémérocale fauve.... »

Je sentis une odeur d'étoffes et d'alcôve,

A l'ermite troublé, je devins tout pareil,

Et je vis près de moi, sombre dans le soleil.

Passer dans la splendeur de cette heure enflammée,

Une femme en grand deuil, rousse et trop parfumée I

Jardin des Plantes, août.

Comme je revenais de la ville de boue,

Rapportant en pâleur, son stigmate à ma joue.

Son angoisse et son ciel sans azur dans mes yeux,

Je crus que je pouvais, doux exilé pieux,

Gravir l'étroit sentier que protège l'yeuse.

J'avais bien entendu la voix mystérieuse

Qui murmurait : « Le mont est pur, sauvage, haut,

Le vent le garde et Dieu l'habite. . . il est trop tôt ;

Le mont est calme, et toi tu grelottes de fièvre.

Et ses souffles n'ont pas purifié ta lèvre ;

Ne tentes pas encor la sainte ascension.... »

Je partis, cependant. 0 désolation

Des sommets, des plateaux, des gouffres et des cimes I

Le crépuscule froid bleuissait les abîmes ;

Un grand vent accourut, tout le mont entonna

Un hymne formidable, un immense hosanna,

Avec toutes ses voix de branches, de feuillages,

De silences soudains, de longs accords sauvages....

Et j'eus peur, une peur panique m'étreignit.

A travers les buissons et les blocs de granit,

Je courus, bondissant de la cime à la combe.

Comme un chasseur traqué des premiers temps du monde,

Me prenant quelquefois au piège végétal

Des racines, brisant ces miroirs de cristal

Et ces flaques d'argent liquide que l'averse

Laisse, en automne, au fond des sentiers de traverse.

Puis, quand, le cœur battant, j'eus gagné le chemin

Qui va vers le village en longeant le ravin.

J'allai, tournant encor à chaque instant la tête,

Comme si j'eusse été suivi par quelque bête.

Page 1