LE MINUIT DU MOINE
La nuit d'août est pesante au toit du monastère.
— On ne passe, mon Dieu, qu'une fois sur la terre,
Me suis-je pas trompé? dit le grand moine blanc.
Je n'ose plus lever mon visage tremblant
Vers les astres, le ciel me trouble, il est immense.
Êtes-vous, ô Seigneur, au fond de ce silence?
Jamais rien à mon cœur ne s'est manifesté;
Je sens dans l'infini marcher l'aube d'été,
Mes frères endormis dans leur robe de bure
Vont bientôt délaisser leur couche moite et dure
Pour aller psalmodier l'office matinal.
Mes jours passés à vous servir sont de cristal.
Je n'ai rien, je suis là tout seul, les mains ouvertes,
Dans l'écrasante nuit aux ténèbres désertes.
Au village pourtant, sous vos étoiles d'or
J'entends un violon qui fait danser encor
Les couples d'une noce aujourd'hui célébrée.
La mariée avait une toison dorée....
Je suis vieux, je puis bien de mes anciens jours
Remonter une fois le pacifique cours.
Vous savez que j'aimais avant de vous connaître
Une enfant qui riait au bord de sa fenêtre,
Derrière son rosier, belle rose de chair.
Si j'avais épousé la fille au rire clair,
Si je l'avais conduite au foyer de ma mère,
Pour y vivre la vie âpre, splendide, amère,
N'aurais-je pas, quand même, et selon vous, été
Un humble serviteur de bonne volonté?
La nuit a déjà fait les trois quarts de sa course,
Aux routes du ciel noir tourne le char de l'Ourse,
Ne vous offensez point... je pense, seul et vieux,
A l'enfant qui rêvait en me suivant des yeux.