L'EXCUSE
Ote ton frac... dénoue à présent ta cravate De mousseline blanche amidonnée et plate, Ebouriffe tes durs cheveux, mets ce tricot. Et jette au feu qui s'éteignait un bon fagot, Afin que ta veillée en soit toute dorée. Qu'allais-tu faire à cette odieuse soirée ? Trouve une excuse... Écris que tu ne peux venir. Que Flaubert t'a conduit Salammbô, que sortir Serait inconvenant, lorsque celte princesse Te fait visite, avec son singe et la négresse Qui porte son manteau violet broché d'or. Invoque ces raisons, ou bien écris encor Que tu n'as pu trouver au fond de ton armoire Le grand cordon de pourpre et glorieuse moire, Et la plaque d'argent qu'un homme tel que toi Doit accrocher sur son frac noir, ainsi qu'un roi.
Regagne ton fauteuil, rallume tes bougies, Et tandis qu'au delà de tes vitres rougies, Pleurera dans le vent l'âme des vieux hivers. Affranchi, libre et seul, tu liras de beaux vers.
A René Faiichois.
Àmi, tu veux savoir, lutteur las, âme ardente.
Quel jour Hugo, Balzac, Gautier, Molière, Dante,
Etaient très grands ? C'était lorsque le noir laurier
Était couTert de boue, et c'était quand Gautier,
Né pour les purs secrets de l'énigme plastique.
Achevait, en bâillant, une triste critique;
Quand Hugo, le rêveur sauvage de la mer.
Rôdait à Guernesey, soucieux, âpre, amer.
Avec son vieux chapeau, sa pauvre pèlerine
De pêcheur, que trempaient l'embrun et l'eau marine;
Et c'était quand Balzac, livide, ébouriffé.
Las de sa nuit, faisait lui-même son café ;
C'était lorsque, jaloux, trahi, pleurait Molière;
C'était le soir où s'asseyait sur une pierre
Le vieux Dante exilé qui n'avait sous les deux
Que sa robe de pourpre et son cœur furieux.
Tu ne travailles pas et tu regardes l'heure.
Ne sors pas. Prends un livre à tes rayons. Demeure
Au coin de ta fenêtre, et surtout ne sors pas,
Même si de rester assis tu te sens las.
Rajeunis un vieux vers, recherche un mot plus rare,
Laisse arriver le soir.... C'est ainsi qu'on prépare
Sa chambre pour la Muse.... Elle viendra, crois-moi,
Et songe à tes regrets, et pense à ton émoi.
Si, rentrant d'une vaine et triste promenade,
Tu sentais son parfum de reine et de dryade.
L'odeur des bras divins et des grands cheveux d'or
Dont, courroucée, elle embauma ton corridor !
CONSEILS A UN POÈTS.
Le soir, lorsque tu seras las De labourer des déserts d'âme, Tu peux aller — si tu n'as pas Une sérieuse jeune femme —
T'asseoir sur le paisible banc D'un cabaret de ton village, Et boire un verre de vin blanc Avec quelque rustique sage.
Vous parlerez de la saison...
Une fille, vers la fontaine, Ira, rêveuse.... A l'horizon Tremblera l'étoile lointaine.
Comme un augure, le vieillard Prédira leur sort aux semences ; Le crépusculaire brouillard Descendra des vieux monts immenses.
Tu t'en iras quand du ravin Monte le pâtre en cape brune, Ayant bu ton verre de vin Plein de soir et de clair de lune.
XYII
Ce n'est pas cela que tu voulus faire. . . D'un vers hésitant on voit les chevilles. Dans l'âtre la flamme est sereine et claire ; Jettes-y ces vers avec leurs béquilles.
Le Beau que l'on sert veut des sacrifices. Recommence encor et ne sois pas triste. Les grands vers, d'un jet viennent, droits et lisses, Il faut être un probe, un honnête artiste.
xvm
Écris tes vers avec la vieille plume noire Ou blanche que, jadis, prenaient sur l'e'critoire Rabelais et Ronsard, La Fontaine et Rousseau. Qu'elle soit d'un grand aigle ou d'un candide cygne, Pourvu qu'elle ait plané sur le bois et la vigne, Et trempé dans le lac ou le petit ruisseau.
Les mots, vols de ramiers sur un horizon vaste. Auront ainsi, poète, un frémissement chaste; Et quand sur le papier où, blanche, elle vola. Son bec se brisera, sous la lampe vermeille Ou l'aube violette, au fond d'une corbeille. Pieusement et chaque fois, dépose-la.
Et quand, dans ton suaire, au noir pays des brumes Tu t'en iras, quelqu'un découvrira ces plumes Et s'écriera : « Voyez, il venait de très haut. Voulant vivre avec nous, il dépouilla ses ailes, Et c'est donc pour cela qu'on voit des étincelles D'astres mystérieux dans ses vers sans défaut! »
II faut en te levant mettre au seuil de ton jour
Quelque chose De pur, un rameau clair au frémissant contour.
Une rose.
Dans l'azur d'un beau'ciel, les palpitations
De deux ailes, Un essor de ramiers sauvages, de rayons,
D'hirondelles.
La tige d'un jet d'eau, gerbe de pur cristal
Qui retombe En pleurs ainsi qu'un grand e'ian vers l'idéal
Qui succombe.
La couronne d'écume à l'horizon lointain
D'une nue, Ou quelque grande fille au sortir de son bain,
Blanche et nue.
L'invisible rameau poe'tique te laure :
N'as-tu pas dans le cœur quelque grand amour pur?
Va, songe à Béatrix, à Bérénice, à Laure,
A de beaux yeux lointains faits d'un céleste azur.
N'écoute point l'appel de cette nuit ardente ; Il fait chaud et les deux scintillent d'astres lourds; Des filles en riant dansent aux carrefours.... Rentre comme rentraient et Pétrarque et le Dante.
Les vers naissaient en loi comme d'ardentes roses,
Tu comprenais les lois et les raisons des choses,
Ton cœur s'ennoblissait et tu devenais pur ;
Ton ciel intérieur était un vaste azur
Où des astres montaient et des formes de rêve.
C'était l'heure bénie oii le jour bleu s'achève....
Les mots mystérieux, peut-être, tu devais
Les dire ce soir-là... peut-être, tu pouvais
Illustrer cet instant d'une parole unique.
La ser^•ante est venue, avec son air rustique.
Le souper était prêt.... Tu mangeas.,.. Maintenant
Déchu, tu peux aller te rasseoir sur le banc.
C'est fini des beaux vers et des calmes pensées
Selon un ordre saint largement cadencées.
On a jeté du pain dur et matériel
Sur les fleurs qui naissaient, on a brouillé ton ciel,
3i ORCHESTRES.
On a souillé du sang noir des viandes la neige Vivante et chaste de tes roses de Norvège, Et te voilà pareil au jardinier, là-bas, Qui regarde une étoile et qui ne la voit pas.
Désapprends ce qu'on t'a si longuement appris.
Pour toi le crépuscule embué n'a de prix
Que si tu te souviens de quelque vers tranquille,
Et de V imminente luna, du doux Virgile.
Tq mêles aux vapeurs d'argent d'un pur matin
Le prestige fameux d'un grand alexandrin ;
Et lorsque midi brûle et stagne sur la combe,
Et lorsque de l'azur une hirondelle tombe,
Lorsqu'un lourd chariot fait gémir tout le soir,
Qu'une femme revient en chantant du lavoir,
Qu'un feu de pâtre met sur la colline noire
Comme une étoile d'or, toujours, dans ta mémoire
Ensorcelée, un vers antique, calme et fort,
Te montre la nature à travers quelque mort.
— Les plus beaux horizons rêvent dans un vieux livre,
Penses-tu. N'en crois rien, ô mon ami; délivre
Et ton âme et tes yeux, et ne dis pas surtout
Que depuis deux mille ans, toujours vert, est debout
Le vieux hêtre romain où Tityre s'abrite,
Dans un virgilien et bucolique site.
Ne me dis pas qu'il est des matins vendômois
Dans Ronsard, des couchants sur des toits villageois
Dans Lamartine, et des étoiles, des marées,
Et de bleuâtres nuits et de belles soirées
Dans Hugo, de longs vers par le couchant bleuis.
Des mots magiques et des textes éblouis
Elevant un concert de voix mélodieuses.
Dans un frisson de pins, de lauriers et d'yeuses....
Il te faut oubher ces tre'sors si tu veux Etre à ton tour un de ces maîtres radieux Qui, laissant dans un vers leur vision des choses. Ont chacun leur azur, leur climat et leurs roses. Et ne crois pas, ami, que les abeilles d'or Qui butinent tes fleurs lorsque ton jardin dort, Doivent faire le miel que faisaient les abeilles Dont Virgile écoutait la chanson, sous ses treilles.
xxni
à Fritz, Vanderpxjl.
Tu peux aller l'asseoir devant le seuil sans treille De quelque estaminet de Paris, quand, vermeille, Sur la Seine coulant près du Louvre, le soir Jette sa rose de cinq heures au flot noir. Fuis les cafés, palais de ces foules brutales Que tentent l'or et les plaisirs des capitales ; Viens avec un ami sérieux... vois ce banc... Demandez un flacon de généreux vin blanc, Posez vos pipes près des verres, sur la table ; Cela fera toujours quelque motif aimable Et tel qu'en recherchait Jean-Baptiste Chardin. Les bateaux -mouches font le soir presque marin. Lorsqu'elle est belle, suis de l'œil une passante, Et laisse s'apaiser ton âme trop ardente,
Et songe que c'est là que Racine est venu, Que Nicolas Poussin et Diderot ont bu A cette place, et pense en buvant à ton aise. Qu'il est beau de servir, illustre ou méconnu. L'antique Poésie et la Langue Française.
N'écris jamais : la vie est une pauvre chose. Elle n'est que cela : ce soleil, cette rose, Cette faim, ces désirs, ces regrets, cette nuit, Cette aube qui s'éveille au monotone bruit Que fait un artisan devant sa porte ouverte.... Elle n'est que cela : ce bois, celte herbe verte, Ces soirs pleins de frissons, d'odeurs de seringas, Cette femme attendue et qui ne revient pas, Ce front désespéré qu'une main pâle essuie, Ce carrefour désert, ce soldat sous la pluie, Ce voyage nocturne et cet arbre effeuillé. Cette grande douleur dans ce jardin mouillé. . . . N'écris jamais cela.... Fais l'étape.... Silence.... Car au bout du chemin le miracle commence !