LA GLOIRE
Elle viendra peut-être un soir, ô mon poète. Que toujours ta maison pour l'accueillir soit prête, Mets des roses dans l'urne et des bûches au feu. Tu la verras peut-être un beau soir, au milieu De ta chambre, debout ainsi qu'une victoire, En voiles blancs, avec sa grande toison noire. Et ses yeux pleins de doux éclairs... tu la verras Belle et grave, tendant vers toi ses divins bras, Et tu murmureras, éperdu, soudain ivre : — Voici mes papiers noirs, mon encrier, mon livre, Voici ma large table avec mon lit étroit.... Aux champs de l'Idéal j'ai tâché, clair et droit. De tracer mon sillon.... Pendant toute ma vie, Invisible, c'est toi que toujours j'ai suivie. Pour toi j'ai vécu là, taciturne et tout seul, Pleurant quand je songeais au banc sous un tilleul
Où l'on peut s'attarder avec des fiancées, Sous la lune argentant les branches balancées. Tu fus mon grand de'sir incessant, meurtrier. ... — Alors, de ses cheveux arrachant le feuillage Amer, pesant, épais, glorieux et sauvage, Elle te donnera le noir et saint laurier.
Autrefois, j'arrivais... on ouvrait la maison ; Je reconnaissais tout : le nocturne horizon, Une meule brisée au seuil de notre porte. Le chien, et je sentais l'odeur d'une comporte Que depuis la vendange on abandonnait là. Et j'arrive ce soir de novembre, et voilà Qu'on me dit de marcher doucement, de ne faire Aucun bruit, et l'odeur sinistre et mortuaire De l'éther est partout, et dans le corridor Où la veilleuse met un vacillant point d'or. J'entends le médecin du bourg....
— « Elle sommeille, Quand cela touchera le cœur.... »
— Ma pauvre vieille, Quand cela touchera ton grand cœur, vaste nid
De tendresse et d'amour, ce sera donc fini?
La lampe brille à peine et sa flamme te blesse. J'entre, et malgré le mal et malgré ta faiblesse, Tu fais un long effort, et tu me tends soudain Une petite, mince et pâle et tiède main. L'air est lourd dans la chambre obscure et douloureuse ; Je me penche, anxieux, ta face est blanche et creuse, Et tu ne me dis rien que ces deux mots : « Tu vois ! » Et déjà ce n'est plus, ô ma mère, ta voix.
Le soir d'automne mouille, ô ma mère mourante,
Les arbres du jardin, et quelqu'un passe et chante,
II ne sait pas. Dis-moi, l'entends-tu? La nuit vient ;
Il devrait bien se taire.... Au seuil noir notre chien
A lui-même compris.... Un paysan affûte
Une faux près du mur..., ô suprême minute !
On m'entraîne.... Ton œil ne me suit plus.... Maman!
Pleurs salés 1 Elixir douloureux et calmant,
Vous fûtes ma boisson avec ma nourriture.
Les larmes sont en nous comme une source pure,
Et souvent on en sent le dépôt sur son cœur.
Mais j'en ai tant versé dans ces nuits de douleur
Que je crois pour longtemps la citerne tarie
Et pourtant je sais bien que sur l'herbe flétrie ^
11 pleuvra de nouveau, je sais que le soleil
Au rosier de velours éclatant et vermeil Reviendra, que nul jour n'est à l'autre semblable, Qu'à côté des lilas on remettra la table, Et que la vie avec ses neiges, ses chaleurs. Ses bourrasques et ses averses et ses fleurs. Et ses matins de givre et ses riches soirées, Dans l'âme aux profondeurs obscures, ignorées, Pour d'autres désespoirs distillera des pleurs 1
Je déteste ce lit où tu me mis au monde
Sous la lune d'hiver, alors que jeune et blonde,
Tu m'écoutais vagir faiblement dans la nuit,
Moi qui suis devenu comme une arche oii tout bruit
S'amplifie et grandit en échos poétiques
Qui font d'un chant de pâtre un torrent de musiques.
Je déteste ce lit où tu souffrais, ces draps
Qui te pesaient si fort quand tu tendais les bras
Et que je te haussais vers ton heure dernière.
Je hais ce papillon qu'attirait la lumière
Et qu'on n'a plus revu quand tout fut consommé....
Dis, l'a-t-on avec toi dans la bière enfermé?
sa ORCHESTRES.
J'ai suivi par la vieille rue Où je jouais aux premiers ans, Le lourd cercueil que, tête nue.
Portaient de graves paysans.
C'était le plus beau jour d'automne ; Une abeille engourdie un peu Vibrait aux fleurs d'une couronne ; Jamais le ciel ne fut plus bleu.
Des muscats aux linteaux des portes Pendaient avec leurs pampres roux, On marchait sur des feuilles mortes.
L'azur était immense et doux.
Je me souviens : voici la grille Du cimetière et ce tombeau Où dorment ceux de la famille, En plein soleil, sur le coteau.
Avec son gros tricot usé couleur de terre Et son chapeau rouillé couleur de la saison, S'est approché le fossoyeur. Voici, ma mère, Ta dernière maison !
Nos morts sont-ils venus au seuil du cimetière T'accueillir au milieu des pierres et des blocs, Et des puissants cyprès où toute la lumière Se brise comme une eau contre de sombres rocs.
Je sais ce que t'a dit ta mère, mon aïeule : « Ma fille, toi, déjàl Tu ne tardes pas bien,... Entre, dans le caveau, je vais être moins seule. Ton lit est près du mien.
Nous savons ce que font les vivants. Vois la joue De ton fils, un long pleur y coule, un autre encor... Et dans ces gouttes d'eau le bon soleil se joue, Il te pleure, regarde, avec des larmes d'or.
Écoute... le pasteur prie au seuil de la tombe; Quand il aura fini nous nous envolerons. Il parle de ta mort, vois, une feuille tombe Et flotte sur ces fronts.
Mais il parle de Dieu, d'espoirs, d'âme affranchie, Et de l'arbre voisin et vers le haut ciel pur Un oiseau s'élançant d'une branche infléchie, Monte, monte tout droit dans un gouffre d'azur ! »
YII
Et maintenant à tire-d'ailes Vers l'infini du ciel bleu clair, Comme ces couples d'hirondelles, Points noirs dans un tremblement d'air.
La grille du caveau se rouille, Mais l'âme laisse sa dépouille Comme l'on quitte en se couchant Un manteau qui prit la poussière Des routes et l'eau de l'ornière, Et la boue épaisse du champ !
Ame sainte, loin de la tombe Monte tout droit vers l'infini.
Mais monte comme la colombe Qui sait toujours où dort son nid.
Ne perds pas ma maison de vue,
Et le soir, veillant tête nue,
Je sentirai près des lilas
L'ombre des nuits plus maternelle,
Et plus vivante l'c'tincelle
De l'étoile où tu m'aimeras.
Je ne suis rien, rien qu'un pauvre homme
Gagnant son pain et le mangeant,
Mais je puis élever en somme
Un chant de cristal et d'argent.
A cet orgueil d'enfant pardonne...
Je sais qu'à cet air monotone
Quelque chose a manqué toujours,
Que ma voix bien souvent s'abaisse,
Que l'inspiration me laisse.
Que parfois mes élans sont courts !
Peut-être il faut que les poètes Voient partir leurs mères, un soir, Vers le ciel teint de violettes.
De pourpre, d'or, de bleu, de noir.
Afin que, voix aérienne.
Une âme quand ils rêvent vienne Leur murmurer des mots secrets Et leur apporter les haleines D'un printemps d'étoiles lointaines, Les tiédeurs des étés sacrés.
vni
Depuis ce soir d'automne où tu t'es en allée,
Ma mère, je suis seul Comme en hiver ce banc au fond de la vallée.
Sous le bois du tilleul.
Et pourtant, dans mon deuil et dans ma solitude,
Je sens, lorsque le soir Je lève au ciel mes yeux, le ciel voilé moins rude
Et son azur moins noir.
Quelque diose de toi m'entoure et me pénètre
Et me parle tout bas, Et, comme cette étoile au bord de la fenêtre. Tu ne me quittes pas.
J'ai \ii dans un musée un tombeau séculaire.
Aux vertèbres du col, aux doigts secs de calcaire
Le squelette couché depuis plus de mille ans
Avait un collier d'or et des anneaux brillants,
Et des miroirs polis, une urne claire et pure,
Des objets familiers peuplaient sa sépulture.
Ma mère! Et j'ai pensé pieusement alors
Que mieux que nous, ces vieux avaient soin de leurs morts.
On n'a rien mis dans le cercueil où tu reposes.
Pourtant tu chérissais les deux papillons roses
Piqués sur un coussin où la cire des fleurs
De ta couronne jaunissait, et ces deux cœurs
D'argent qui rappelaient de doux anniversaires,
Et ces papiers fanés, lettres de pensionnaires,
Et ce coffret où tu gardais mes premiers vers.
Et j'ai depuis hier de grands regrets amers... Pourquoi n'a-t-on pas mis lorsqu'on cloua les planches, Ces humbles souvenirs que dédaignent les vers, Et qui te distrayaient les soirs des longs dimanches ?
Mère, pardonne-moi de l'appeler ce soir. .. .
Le ciel est bas, il pleut, rien ne brille, il fait noir,
Et l'on n'a même pas cette leçon dorée
Que donne à l'âme en l'élevant vers l'empjTe'e,
L'étoile du berger, l'astre apaisant et pur.
Je rentre, je suis seul et le jour me fut dur,
Tout depuis ce matin me trompe et me bafoue,
Tout me fut ennemi dans la ville de boue,
Et je te prie, ô souvenir toujours béni.
De t'en aller le dire à Dieu, dans l'infini !...
Muse, nous vieillissons. Elles sont devenues Bois lourd de sève au cœur des ramures chenues, Ces branchettes que fleurissait le mois changeant, L'aigre avril délicat aux averses d'argent. Nous entrons dans l'e'té vermeil, ardent, superbe. Et déjà sous nos pas ondule sa grande herbe, Et, bleu, flotte sur nous son azur triomphant. 0 Muse, tu n'as plus ces caprices d'enfant Qui me plaisaient ; et tu n'es plus la jeune fille Qui riait et pleurait au fond d'une charmille. Ton bras mince, à présent robuste et guerrier. Peut atteindre aux rameaux les plus forts du laurier. Tes seins de femme de trente ans gonflent tes voiles. Tes yeux me semblent pleins de rayons et d'étoiles. Et, sérieux, j'admire au seuil du long été L'épanouissement de ta grave beauté !
Je voudrais bien savoir enfin quelle est ma part !
Certes le jour est clair, il n'est pas encor tard,
Mais la paix que je cherche à chaque instant recule,
Et pourrai-je l'atteindre avant le crépuscule?
Je suis seul, inquiet, mon foyer est désert.
Je ne possède rien qu'un brin de laurier vert;
Les autres ont des fils, une femme, les autres...
Ahl j'allais blasphémer, tels les mauvais apôtres!
Et le grossier désir d'un bien matériel
M'allait faire oublier tout cet essentiel
Et grand trésor qu'en moi, pieusement, je garde.
J'ai le divin secret. Tout ce que je regarde,
Je puis, si je le veux, le changer en or pur;
J'ai les matins d'été, le soleil et l'azur.
J'ai surtout les couchants enflammés et les roses ;
Je puis transfigurer les plus humbles des choses. Et d'une goutte d'eau faire un vif diamant ; Et je me plaindrais, moi, qui porte un cœur aimant, Radieux, toujours plein de gloire et de tempête, Ayant le redoutable honneur d'être un poète !
e« ORCHESTRES.