‹ Orchestres; poésiesChapitre 37 sur 50 · EPITRE · texte numérisé non relu

EPITRE

A mon ami Charles Martyne.

Mon ami, je vous ai rencontré bien souvent

Par des après-midi de lumière et de vent

Sur les quais de ce fleuve illustre, lourd d'histoire,

Et nous allions, sentant le grand honneur, la gloire

D'être de vieux Français subtils, quelque peu las.

Une femme passait, des grappes de lilas

A son vaste chapeau... nous repoussions le tome

De Bossuet, du doux Virgile ou de Brantôme,

Nous la suivions des yeux.... Son ombrelle au soleil

Etait un liseron gigantesque et vermeil,

Un clocheton de soie, une rose de flamme....

0 vieux livres laissés pour une jeune femme !

Joie ! on trouvait parfois, sur le docte rempart

Un bouquin qui semblait d'un pourpoint de soudart

Habillé, pelé, roux, quelque vieux livre rare

Que nous prenions, heureux, avec des mains d'avare.

C'était une Odyssée, et nous savions y voir

La blanche Nausicaa revenant du lavoir,

Ses voiles clairs plaqués contre sa gorge lisse,

Et la mer poissonneuse où la voile d'Ulysse

Claquait au vent salé.... Nous distinguions un mont

Plein de dieux, et parfois, pour Remy de Gourmont

Nous ôtions gravement nos deux feutres d'artistes.

Le soir tombait, semant l'horizon d'améthystes ;

Par la crépusculaire alchimie étonné.

J'allais, levant les yeux, ami, car je suis né

Sous un ciel qui toujours, orageux ou tranquille.

Est noir comme en Scythie ou bleu comme en Sicile.

Mon esprit trop souvent dans un rêve endormi,

Vous saviez à propos le réveiller, ami.

— « J'ai trouvé, disiez-vous, les Rayons et les Ombres,

Comme un trésor abandonné sous des décombres,

Un jour, dans cette boîte, et le livre était tel

Qu'il sortit des casiers de maître Renduel.... »

Et cela suffisait... Hugo passait, miracle !

Suivi des jeunes gens sublimes du cénacle :

Gautier aux longs cheveux ambroisiens ; Musset

Sa taille de dandy serrée en un corset,

Ivre de son génie, avec sa mèche blonde

Qui de son haut chapeau ruisselait comme une onde...

Vieux roi mélancoHque au fond du soir brillant,

Triste à mourir, rentrait le vieux Chateaubriand !

Le vent léger gonflait au toit du Louvre antique

Un drapeau si fané que notre République

Malgré ses quarante ans et sa simplicité,

N'en voudrait certes pas pour en parer, l'été,

Ses larges seins dorés de brune populaire.

Nous rentrions. Les faubourgs toujours pleins de colère

Grondaient au loin. Nous rapportions un lourd bouquin

Dont nos doigts caressaient le souple maroquin,

Un portrait de poète, un carré de verdure^

Et nous nous séparions, lorsque oscillante et pure,

Éblouissant le ciel de sa chaste clarté.

Laissant sur le vieux fleuve un sillage argenté.

Et touchant les murs noirs de sa lueur féerique,

Montait sur Notre-Dame une lune classique.

Martyne, vous verrez, lorsque vous aurez lu Ces vers. Je n'ai pas dit ce que j'aurais voulu.

Le vent vient de tomber dont ma voile était pleine.

Pareil à l'eau qui sourd d'une claire fontaine,

Et fuit, suivant la pente, au hasard de son cours.

Le Poète entraîné par sa fureur, toujours

S'égare, et bien souvent, la route parcourue

N'est point le droit ruban de la route prévue....

La première pensée à lui s'offre en riant,

Vive, parée et riche ainsi qu'un Orient,

Bras vermeils, jeunes seins, beau col et belle bouche,

Et cheveux parfumés qu'il respire et qu'il touche.

Puis il fait quelques pas avec elle et la perd,

Et quand il se retourne, au fond du sentier vert,

La grande fille rose est soudain devenue

Une vieille branlant une tête chenue ! . . .

Il faut discipliner sa pensée et ne voir

Que les choses essentielles, mais ce soir

Je suis peuplé comme une ville capitale,

Et je ne saurais pas montrer dans l'eau lustrale

D'un seul vers pur, la beauté triste que l'on a

A n'être qu'un passant qui rentre et qui s'en va,

Vous portant : rêves d'art, grands désirs, infortune,

A l'heure où tout le ciel bleuit de clair de lune !

J'aurais dû demeurer, épouser la bergère Qui, devant ses moutons, passe vive et légère, Et dont le parfumeur fut un simple rosier. Et dont le bijoutier fut le grand cerisier. Car elle n'eut jamais pour parer ses oreilles Que deux bouquets luisants de cerises vermeilles. J'aurais dû demeurer.... Je reviens.... 0 Maison, Je ne vous connais plus. Ce paisible horizon M'est étranger ; on a déraciné le chêne. Et je ne comprends plus le chant de ma fontaine, Ni des rameaux obscurs les murmurantes voix, Ni l'appel des pigeons qui venaient autrefois M'éveiller en cherchant, joyeux, devant la porte. Ces graines que le vent des montagnes emporte. C'est fini. Dans mon cœur, quand sonne l'angelus, La paix du soir tombant ne se fait jamais plus.

La Ville m'a versé son philtre redoutable. Je ne sais pas.... Était-ce à cette belle table Où des vases étincelaient parmi des fleurs, Des guirlandes d'œillets, riches mais sans odeurs, Sous les lustres, buissons ardents de gel limpide? Ai-je bu le poison avec cet or liquide Que me tendit dans le cristal, un jour d'hiver, Ses épaules sortant d'un flot de velours vert. Cette mélancolique et mince femme rousse? Comme la nuit qui vient des sommets serait douce Sans tous ces souvenirs! Oh, mes vieux soirs d'été Bleus de virgilienne et tendre pureté !

Sous les lustres, bouquets, grappes de cristal pur, Nous les vîmes, mon cœur, ces belles inconnues, Avec leurs seins pressés dans des satins d'azur, Et l'ambre bien poli de leurs épaules nues.

Elles sont à présent dans leur riche maison....

De chandeliers touffus une chambre s'éclaire,

Et près d'un vaste lit une blanche toison

Est comme un ours couché près d'un grand roc polaire.

Les deux bras arrondis, se coiffant pour la nuit Une brune mi-nue, une maigre élégante.

Cambre une jambe mince et découverte où luit La boucle du long bas qui la moule et la gante.

Une blonde beauté qui feint de sommeiller Dans ses cheveux si lourds qu'elle n'a pu les tordre, Epie un mari chauve en train de dépouiller Ses étoiles, ses croix et tous ses rubans d'ordre.

Une vieille a quitté sa perruque et ses dents.... Un jeune homme devant une table encombrée, Compte des pièces d'or avec des yeux ardents, Tandis que, dans son lit, monte, puissante, ambrée,

Son chignon écroulé sur sa nuque d'enfant. Grasse, rousse et pareille à quelque dogaresse. Faisant craquer le bois sous son corps triomphant, Monte sans qu'il la voie une belle maîtresse.

Et nous, nous regardons, ô solitaire cœur. Avant de nous plonger dans la nuit de la chambre. Derrière les carreaux embués de vapeur, Cette lune glacée au pur ciel de décembre.

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