LA FORCE
On ne me vaincra pas. J'ai plus de dix armées;
Voyez derrière moi ces faux, Ces piques, ces fusils, ces bâtons, ces framées,
Ces cailloux taillés en couteaux.
Plus que les vieux consuls j'ai de légionnaires ;
Un peuple avec moi s'est ligué, Mes générations depuis des millénaires
Marchent, je suis leur délégué.
Les voici, les chasseurs qui dans leurs bras robustes Prenaient de beaux corps affolés,
Tuaient des loups, roulaient, écrasant les arbustes Au fond des âpres défilés.
Voici les paysans des soirs de Jacqueries
Qui brûlaient les nids féodaux.
Voici les grands bergers des antiques prairies,
Les forgerons rudes et beaux.
Ils sont tous là, mêlés aux épouses farouches ;
Us me ressemblent tous un peu :
Ma bouche a bien la forme amère de leurs bouches,
Nos yeux brillent du même feu.
J'ai ce qu'ils n'eurent pas.... Moissonneuses mi-nues,
Chasseurs, soldats, tailleurs de bois M'ont laissé le trésor des rumeurs contenues, - A moi seul j'ai toutes leurs voix !
S'ils se sont tus pendant des siècles, il est juste
Que je parle à mon tour pour eux ; Je suis l'explosion de ce silence auguste.
Je suis la voix de tous ces vieux.
Quand je décris un soir aux ondes lumineuses
Où semblent nager des oiseaux.
Une magique nuit bleuâtre, et, vaporeuses Des clairières aux noirs arceaux ;
Ce n'est pas moi.... Je ne suis rien.... Les âmes mortes
Avec leurs grandes visions Accourent, et l'on peut clore volets et portes.
Ma chambre est pleine de rayons !
Ce qu'ont vu les aïeux, en fermant les paupières.
Lucide et clair, je le revois :
L'azur, les monts boisés et couronnés de pierres,
Autels rustiques, blancs pavois.
Comme eux tous, j'aurais pu fouler une vendange,
Labourer et couper les blés, Dormir parmi l'odeur des foins dans une grange,
Rentrer par des soirs étoiles.
Sur les gerbes des chars qui voguent dans les brises.
Me mêler aux joyeux danseurs.
Épouser un matin, aux premières cerises.
Une vierge dont les neuf sœurs
Toutes vermeilles, toutes fraîches et légères
Auraient marché derrière nous.
Avec leurs grands rubans, leurs chapeaux de bergères. L'herbe frôlant leurs beaux genoux.
J'ai renoncé.... Je viens, fort de ce sacrifice,
Et j'entends, palpitant d'émoi, Peuple qui m'applaudit et dans mon ombre glisse,
Tous mes aïeux autour de moi !