LES LOUANGES DE L'ENCRE
Dans l'encrier de bronze ou de verre ou d'onyx,
Tu brilles comme une eau puisée à quelque Styx,
Sur la table du noble écrivain, ô magique
Elixir, source sombre, étoilée et féerique
Où les plumes vont boire et tremper leur bec noir.
Penchés sur toi les sots essayent en vain de voir
Les tiges de cristal des plus claires pensées,
Les corolles d'argent et de neige, élancées;
Et la ruche au miel d'or n'est pour eux qu'un guêpier.
Et tu souilles leur main indigne et leur papier.
Mais l'écrivain pieux qui vient avec tendresse
S'incliner sur ta nuit, en conserve une ivresse,
Un éblouissement magnifique, pareil ;
A celui qui saisit la belle vigneronne
Avec son vigneron, quand le pressoir bouillonne
Et qu'au sang des raisins, ils voient, pourpre et vermeil.
Se mêler le sang roux des grands couchants d'automne !
ORCHESTRES. IW
L'alchimiste peut bien décomposer l'azur, Et les couleurs du prisme et le diamant pur, Il peut savoir encor le secret des nuées Au-dessus des coteaux par l'hiver remuées ; Il me plaît de penser que l'arc-en-ciel jeté Sur les vallons mouillés par les beaux soirs d'été N'est qu'un gage de paix que Dieu donne à la terre. Et toi, tu n'es que nuit ténébreuse et mystère....
L'oubli silencieux viendra Ainsi qu'un bloc sans épitaphe, Sur l'œuvre de qui te mettra Dans le tube d'un stylographe.
Il faut qu'à la place d'honneur, Sur l'établi, tu sois posée, Fécondante et riche liqueur.
Des mots brillants, sombre rosée.
Partout je t'ai vue et toujours Je t'ai, religieux, aimée; J'eus pour pupitres des tambours En plein air, au cœur de l'armée.
Des servantes m'ont apporté Des encriers où les abeilles Venaient se noyer en été', Devant l'auberge, sous les treilles... ,
Le poète médite en écoutant son cœur... Et voici que soudain, petite flaque brune, Tu deviens, ô miracle, une vierge, une fleur, Un rossignol dans les rosiers, au clair de lune ;
Un temple au plus épais de quelque orphique bois ; Sur un champ de lys droits un clair vol d'aracyntes ; Ou le concert divin de silences, de voix. Qu'élèvent sous la nuit les soUtudes saintes....
Mieux que la débauche et le vin.
Pure, sombre, consolatrice, A celui qui t'aime propice.
Tu procures l'oubli divin.
0 sœur de la Drogue subtile.
Du Seigneur Opium, puissant Mais terrible, par toi le sang Se calme et le cœur bat, tranquille.
Un jeune homme, les yeux en pleurs, Attend.... Un pas.,.. N'est-ce point elle?... Et l'heure passe et l'infidèle Ne vient pas.... Fanez-vous, ô fleurs,
Consumez- vous, cires ardentes....
Mais rose, arrivant d'Orient, L'aube le trouve souriant Aux pages d'encre étincelantes !
Magicienne! Quand j'e'tais un écolier,
Un tout petit enfant qui, sous l'azerolier
Du jardin se mettait à l'ombre avec son livre
Au village natal où je ne sais plus vivre.
Dans la salle rustique où j'apprenais, pensif,
A lire, une écolière à l'œil noir, pur et vif.
Qui sans doute à présent a des filles joufflues
Épelant au tableau les lettres jadis lues.
Tendant son encrier, d'une mignonne voix
Me dit : « N'as-tu pas soif, prends un peu d'encre et bois. »
Je bus.... Et j'ai toujours cette saveur étrange
A la bouche, ce goût d'eau coulant dans la fange
Du Léthé souterrain, et depuis, élixir.
Rien ne peut étancher ma soif, ni l'adoucir !
0 ma petite Déjanire de l'école,
La tunique enflammant la chair d'Hercule, colle
A ses membres, il faut le haut bûcher afin
D'en délivrer le Belluaire au cœur divin.
Et moi, moi je comprends qu'il me faudra peut-être
Attendre de tourner les yeux vers ma fenêtre,
Dans la maison déserte où nul ne pleurera
Cette orageuse nuit où la mort entrera,
Pour qu'à jamais ma lèvre ensorcelée oublie
Ce goût mystérieux d'eau rouillée et de lie !.. .
J'ai lu jadis qu'un bon musicien
Qui n'avait rien dans son armoire, rien
Qu'un violon, le prenait lorsque l'heure
De son repas sonnait.... Alors, sans pain,
Sans vin, sans femme, et seul, grave et hautain.
Il enchantait sa petite demeure.
Il s'évadait de sa triste prison. . . .
Un bois charmant montait à l'horizon.
Une assemblée, au milieu d'une allée, Soupait, joyeuse, et la nappe de lin Courbait les fleurs du gazon, dans le vin Se reflétait une lune emperlée.
Sous son archet magique et bien appris, Il voyait naître un triomphant pourpris.
Des pâtés d'or étayant des bouteilles, Des grands paniers pleins de gibiers fameux, Et des jupons de velours précieux Formant un rond de vivantes corbeilles.
Une soubrette en souliers de satin, Sur un brasier d'olivier et de thym, Confectionnait des crêpes vraiment minces Que l'on roulait autour d'un abricot Sanguin, juteux et confit dans un pot, Chez un curé des gourmandes provinces.
Il prenait part à l'aimable banquet.
Devant son verre était un gros bouquet, Et la servante en béguin de dentelles.
Avec laquelle il avait rendez-vous, Lui souriait en montrant ses bras doux, Jouant pour lui de ses noires prunelles.
Comme le pauvre et bon ménétrier.
Moi j'ai rêvé devant mon encrier.
J'ai cru bâtir des salles parfumées Pleines de fleurs, de tapis, de joyaux.... J'ai décrété des triomphes royaux....
Mais ce n'est rien que musique et fumées.