DÉSIR D'ABIMES
Je bois du thé chinois que vous m avez offert
Dans la tasse où paraît nager un dragon vert.
Le soir, après le temps, fripe les bleus ramages
Des coussins, on entend le bruit des équipages
Qui roulent vers le Bois et votre haut talon
Écrase une rosace au tapis du salon,
Et vous parlez sans foi, sans cœur, sans fantaisie,
De votre couturier et de ma poésie....
Sur la tapisserie où sont d'étranges fleurs,
Je regarde les perroquets, les oiseleurs,
Les bourgmestres ventrus devant les margravines.
Et, soudain, un désir d'abîmes, de ravines,
De pics vertigineux, de précipices noirs,
De hauts plateaux déserts, de rocheux entonnoirs,
De gouffres montagnards, et de cimes m'emporte!
Je sens une aile en moi se déployer, la porte Du boudoir est pareille à celles des prisons. Quand irai-je m'asseoir, l'âme enfin calme et forte, Devant l'immensité de puissants horizons?
Je laisse dans mon lit comme une femme nue
Avec qui j'ai couche', l'Insomnie étendue.
Le froid matin d'hiver est sans joie et sans bruit.
Hormis le boulanger et cet oiseau de nuit
Qui se heurte à ma vitre embuée et dorée,
Et sauf sur un paquet de sèche centaurée
Cette active araignée éveillée et filant,
Tout repose et le jour à se montrer est lent.
L'étoile du matin comme une perle trempe
Dans la brume et je mets de l'huile dans ma lampe
Pour me calmer un peu je parle à haute voix,
Seul, de ce que je fais et de ce que je vois.
Je dis : « La nuit qui fuit, je ne l'ai pas dormie ;
Mon houx s'est défeuillé ; ma lampe est une amie !
Cett estampe où Musset prostré contre un bouleau
Rêve avec ses cheveux sortant d'un grand chapeau,
Je l'aime... je suis là... je comprends peu ma vie Et devant mes cahiers me rasseyant encor, J'écoute en moi monter, cependant que tout dort, L'intarissable flot de ma mélancolie.