LETTRE A UN MORT
Mon ami, je suis là, tel que tu m'as laissé Et tout est maintenant comme par le passé.... Je rentre... j'ai toujours ce manteau de ratine Pareil à ceux que tu connus ; la cornaline Du jonc que m'apporta de l'Inde un vieil ami Brille, et ce vieux quartier paisible est endormi. Un piano se tait... on ferme une croisée.... Le Panthéon a l'air tout trempé de rosée.... Il est minuit, le ciel est redevenu beau. Je rentre seul, ma main gantée à mon chapeau, A cause du grand vent d'équinoxe et d'automne. Ainsi que tu le sais, la vie est monotone! Ce que j'ai fait? Rien, presque rien... et je redis Des vers de cette voix qui te plaisait jadis, De cette voix blessée, ardente et si navrée, De ma voix nostalgique, embrumée et dorée.
J'ai toujours l'air d'un exilé toujours banni Qui se complaît au fond d'un exil infini. Mon cœur que je croyais brisé semble revivre ; Cependant... ce miracle inespéré m'enivre. Je suis si vieux! Elle a vingt ans... tiens, l'autre soir, Comme un arbre mouillé sur le bois d'un banc noir, Le ciel bleu s'égouttait ; nous allions tous deux ; elle Entre les flaques d'eau, claire, rieuse et belle, Semblait paître un troupeau de ramiers blancs, et moi, Je ressemblais à Beethoven, tremblant d'émoi. Avec son gros manteau d'une forme ancienne, Lorsqu'il allait, offrant, sur le Prater de Vienne, Son bras à Bettina Brentano...
— Pauvre mort, C'est tout... l'air est mouillé, nous attendons encor Un hiver froid... tantôt sur les quais de la Seine Un arbre abandonnait une dernière graine Sur le chemin dallé qui s'enfonce sous l'eau. C'est tout.... Je ne sais rien.... Le monde triste et beau.
LXXIY
II est minuit... te voilà seul, vieil alchimiste... Des Gloires de Dijon se fanent dans un verre. Comme te voilà seul, comme la nuit est triste I
De l'athanor de bronze à l'antique grimoire Tu vas à pas feutrés, bon sorcier taciturne. Silencieuse, haute et longue forme noire.
Il est tard, un esprit égaré passe et rôde.
Les secrets et les lois et les raisons des choses
Ne t'apparaîtront pas... l'ombre est peuplée et chaude.
Va dormir à côté de ce bouquet de roses.