‹ Orchestres; poésiesChapitre 44 sur 50 · VERS ECRITS AU-DESSOUS DU PORTRAIT D UN PHILOSOPHE FOU · texte numérisé non relu

VERS ECRITS AU-DESSOUS DU PORTRAIT D UN PHILOSOPHE FOU

Prométhée enchaîné sur son roc, le satyre

Marsyas écorché par le grand Porte-Lyre,

Tous ceux que dans les temps foudroyèrent les dieux,

Sont vos aînés lointains, vos tragiques aïeux.

Du feu ravi par vous la nuit qui pèse encore

S'éclabousse là-bas d'une lueur d'aurore.

Dans l'ombre millénaire, un chœur aérien

Flotte à présent et chante, et vous n'êtes plus rien

Qu'un vieil homme en tricot de laine qui regarde

Sans le voir, le jardin automnal et qui garde

Un éblouissement terrible dans ses yeux,

Pour avoir, par-delà le cercle ardent des cieux.

Les horizons permis, les sombres portes closes,

Entrevu les raisons avec les lois des choses.

0 taciturne foudroyé, voleur de feu,

Ce châtiment obscur est un sinistre aveu

Du dieu cruel, jaloux de son mystère antique. Il n'a point envoyé son vautour famélique Dont le dur bec sanglant, implacable et corné Ne quittait pas le flanc du héros enchaîné Face au ciel plein d'oiseaux sur une haute cime, Mais un jour qu'emporté par un rêve sublime, Votre esprit afiranchi planait, délivré, pur, Gomme un aigle royal sur des gouffres d'azur, Il le prit, oiseleur farouche de l'abîme. Et depuis, ô dément, depuis ce divin crime, Vous êtes là, silencieux, pâle, écroulé. N'attendant même plus votre esprit envolé.

214 ORCHESTBES.

Où donc avais-]e vu cet âpre paysage

De neige, de granit, et d'arbres sans feuillage ?

J'ai senti vaguement que j'allais le savoir,

Que, brusquement, j'allais me souvenir d'un soir

De quelque vie antérieure, et ma mémoire

D'obscur passant humain, trouble, bornée et noire,

S'illuminait de feux hésitants, de clarté.

Comme un pâle horizon avant l'aube d'été.

Avais-je pas vécu sur un ciel lourd d'Asie,

Grand rapace à l'œil dur qui plane et s'extasie

De voir fumer le gouffre et moutonner les bois !

J'écoutais un confus chuchotement de voix.

J'entendais accourir des choses inconnues,

Et de vagues éclairs luttaient contre les nues....

Ce pâle et noir pays de neige et de granit,

Je l'avais vu.... Soudain la lueur s'éteignit,

Je ne fus plus qu'un homme triste aux mains gelées

Par le vent qui venait des cimes de'sole'es !

Page 1