LES VEILLEURS
Jamais on ne saura combien sur les villages Il est tard à minuit.
Le sommeil des feuillages, De l'herbe, du vieux mont, des brebis, des oiseaux, De la blanche meunière au bord des vives eaux, Les rêves des bergers, des fraîches jeunes filles. Des jardins pleins de bancs déserts sous des charmilles. Tous les songes, tous les sommeils, en tourbillons Viennent battre la lampe et troubler ses rayons. Alors, on se confie à la nuit souveraine Qui pareille à la mer vous berce et vous entraîne, Et l'on sent vaguement, s'abandonnant aux flots. Que l'on quitte, les bras en croix et les yeux clos. Un monde que Dieu livre aux mystères de l'ombre....
Mais ici, vieux Paris, où des veilleurs sans nombre Soutiennent, inconnus, ma veillée, à minuit Je suis libre et je peux dépasser, ébloui, Cette frontière occulte au village maudite. Ma lampe brille bien, et seul comme un ermite, Je sens autour de moi, mes frères, les songeurs, Les artistes; je sais qu'il est des voyageurs, Arrivant au fracas d'un train au seuil des gares. J'entends des bruits de bal et de sourdes fanfares; Il rôde dans la nuit des airs de clavecins.... Un conciliabule horrible d'assassins A lieu sous un pont noir du grand fleuve sinistre.... Les théâtres sont pleins de rumeurs... un ministre, La tête entre ses mains, veille dans un palais. Des sentinelles font leur ronde.... Les laquais. Chargés de plats d'argent et de cristaux lucides, Passent dans les salons où les glaces Hmpides Réfléchissent sans fin des bras nus, des cheveux Où les rubis sanglants font scintiller des feux.... Mais surtout, ô Paris, de mémorables veilles Peuplent de souvenirs tes hautes nuits vermeilles. Je vois tous les veilleurs : Théophile Gautier, Savant musicien à la fois et luthier.
Il médite au milieu d'un grand cabinet rouge, Sa bougie au plafond fait une ombre qui bouge, Son habit grossier, son regard étoile,
Nostalgique sultan, dans ta brume, exilé.... 0 cité sans repos, souviens-toi de leur lampe. Hérissant ses cheveux ou soutenant sa tempe D'une main de prélat gastronome, Balzac, Pour madame Marneffe ou bien pour Rastignac, Oubliait le souper d'une jeune duchesse.... Vigny, hautain et pur et fier de sa noblesse Et de son désespoir inconsolé, rêvait.... Hugo faisait sa tâche énorme, il écrivait!... Tous les maîtres des mots et des belles pensées. Les vieux dompteurs des fauves strophes cadencées Travaillaient là.... L'aube va naître.... je souris.... Conmie eux j'ai fait des vers, sous ta nuit, ô Paris.