LA MAISON DE VICTOR HUGO
Ami, vous souvient-il de ce soir pluvieux
Où nous rentrions au trot d'un cheval maigre et vieux,
Dans un fiacre pareil aux berlines antiques
Où jadis voyageaient les tristes Romantiques?
A travers les carreaux on aurait pu nous voir ;
Je m'étais enfoncé dans mon grand manteau noir,
La pluie avait collé mes cheveux sur ma joue.
Et la glace levée était pleine de boue.
Vous respectiez ma songerie, en vous disant :
(( Qu'a-t-il donc? le voilà retombé maintenant.
Il a le front courbé des hommes qu'on outrage.
Et son âme est toujours prête à quelque naufrage! »
— Ami, vous vous trompiez. —
Certes, depuis des ans Je ne me suis jamais levé, même au printemps. Sans sentir ma douleur me frapper sur l'épaule.
« Me voici, camarade I » Et sa robe me frôle,
Et par les nuits d'hiver mon lit n'est jamais froid.
Car toujours ma tristesse est couchée avec moi !
Non, non, pour un moment elle s'était enfuie;
Comme dans un vaisseau nous voguions sous la pluie,
Mais j'étais près de vous, ébloui de sortir
De la maison du Maître où vit son souvenir.
Les chenets s'y rouillaient au trou vide de l'âtre. Je le voyais, la nuit, revenant du théâtre, Sentant sur son habit s'appuyer un bras nu. Dans l'escalier obscur, où, l'ayant entendu, La servante apportait une petite lampe Dont la flamme faisait danser la haute rampe. Dans leur chambre mourait un rouge feu de bois, Ensanglantant un lit qui datait des Valois, Elle fuyait comme une nymphe se dérobe. Puis elle revenait : « Dégrafe un peu ma robe. Tu serras trop tantôt mes souliers de satin. Délace-les.... Ne veille pas jusqu'au matin. J'ai peur, ô mon ami, que la Muse vermeille Vienne te voir encor pendant que je sommeille; Dis, si j'allais trouver son écharpe demain, Et son chapeau de paille aux roses de carmin ! » 11 travaillait.
— Alors les bleus soirs d'Agrigente, Les antiques remparts qu'un pan de lune argenté, Les calmes Immortels, les œgipans barbus. Les Déesses aux bras nerveux, aux torses nus,
Rome avec ses Césars et ses prostituées,
Les noirs gradins du cirque où couraient des huées,
Les arceaux des couvents pillés par les truands,
Les grands assauts donnés aux flancs des murs béants,
Les coins de bois où fuit un dos blanc comme un marbre,.
Les sources de cristal au pied moussu de l'arbre,
Les vols tourbillonnants des oiseaux au ciel bleu,
Le vent des monts pareil à l'haleine de Dieu,
Tout, toute la Nature avec toute la vie,
S'engouffraient en chantant dans sa chambre, ô magie!...
J'avais vu ses tableaux, ses plumes, ses cahiers.
Ses meubles, ses portraits d'exilé, ses papiers.
Son encrier profond comme un gouffre et semblable
Au lit sec des torrents où reste sur le sable
Une empreinte des fleurs que l'eau ne nourrit plus.
Et dans cet encrier, sombre groupe confus,
J'avais cru voir tout un troupeau d'images mortes !
Puis un garde pressé fermant les hautes portes,
Nous descendîmes en ôtant notre chapeau.
Ami, vous souvient-il de ce soir triste et beau?
Que béni soit le temps qui te prend chaque jour Un peu de ce qui fut ma peine et mon amour : Bras ronds, yeux élonnés, belle bouche fleurie. Dans une plus discrète et calme confrérie Te voici maintenant. Asseyons-nous un peu Sous cette treille rouge où filtre, du ciel bleu, Un soir mélancolique empli d'appels et d'ailes. Donne ta main et suis le vol des hirondelles.... Ta main n'est qu'une main que rafraîchit le veut. J'ai cru pendant longtemps, j'ai cru sentir souvent Qu'elle était, ô doux cœur, d'une divine argile.... L'automne va ce soir traverser le chemin. Le voici, bleu, rouillé, tendre, fumeux, divin, Qui feuillette d'un doigt léger mon vieux Virgile.
J'ai rêvé, l'autre nuit, que j'avais une salle De travail, une salle immense et colossale. Où le Louvre massif eût tenu quatre fois. Au fond, près d'un étang et dans un petit bois De cyprès, de lauriers et de pins, immobile, Brillaient, marbres divins, le bon, le doux Virgile, Hugo méditatif, assis sur un rocher, Comme un grand paysan ou comme un vieux nocher. C'est laque j'écrivais, parmi les feuilles sèches, Méprisant les tapis pareils aux belles pêches Lorsque le soleil d'août les velouté au verger, Les tentures de soie où les femmes d'Alger Brodent des dessins d'or, éclatants et barbares. Et mes meubles royaux taillés dans des bois rares. Les murs étaient tendus, par endroits, de brocart, Et quand la nuit tombait et qu'il se faisait tard,
Dans les arbres obscurs, radieuses grenades,
Des globes ciselés dans les plus pâles jades
S'allumaient, et selon mon caprice et les soirs,
Je pouvais m'égarer dans des espaces noirs
Ou faire ruisseler, admirables féeries,
Des grappes et des jets de lumières fleuries.
Sans sortir, comme au fond du plus sauvage val,
Je pouvais, à mon gré, monter un grand cheval
Qui, lorsque je voulais noter un vers suprême.
S'arrêtait gravement et me tendait lui-même
Son front, pupitre chaud, soyeux, vivant et roux.
Par places blanchissait l'éclat antique et doux
D'un marbre éternisant les pures formes grecques.
Des paons rouaient toujours sur mes bibliothèques,
Couronnant mes bouquins d'un éblouissemenl
De plumes. Quelquefois, je recevais, aimant
A les traiter avec leurs belles jeunes femmes,
Des amis bien choisis, hautes et nobles âmes.
Dans le bois éclairé nous soupions comme nul
N'a soupe de sa vie, et, dans un grand recul.
Il était beau de voir, entre les fûts des arbres.
Les livres, les tapis, les bronzes et les marbres.
Les lourds bahuts sculptés, les pourpres baldaquins
Des vieux fauteuils princiers aux torses lambrequins...
Dans le bois lumineux on récitait des odes.
Et l'on mangeait des fruits mûris aux antipodes.
Et des muscats d'Espagne et de Fontainebleau ;
Et les femmes trempaient des pêches pleines d'eau
Dans des coupes de vins ambrés, glacés, illustres ;
Et SOUS le riche éclat des cires et des lustres, Je pouvais, comme on offre une fleur, un ruban, Offrir d'ardents joyaux d'émir mahométan Aux femmes dont le dos d'ivoire ondulait presque, Creux et plein de frissons, large et michelangesque !