JACQUES UE MOLAY
Jacques de Molay paraît pour la première fois, en 1 298, en qualité de grand-maître. Il était d’une famille distinguée du comté de Bourgogne. Molay est une terre du doyenné de Neublant au diocèse de Besançon. Jacques de Molay s’était fait connaître à la cour de France, où il avait eu l’honneur de tenir sur les fonds de baptême un des enfants du roi Philippele-Bel.
En 1299 , le fameux Casan , roi des Tartares Mogols, étant accouru au secours des Arméniens , les Templiers se joignirent à lui , contribuèrent à la défaite des Musulmans, et reprirent plusieurs places, entre autres Jérusalem où ils restèrent en garnison ; mais ce ne fut pas pour longtemps. L’année suivante, la Ville Sainte retomba sous la domination des Musulmans , qui achevèrent d’en raser les fortifications.
L’an 1301 , le grand-maître, retiré dans l’ile d’Orade, les incommoda au point d’obliger le gouverneur de Phénicie à demander du secours pour le repousser. Un émir étant venu l’attaquer en 1302, la victoire se déclara pour les Infidèles. 120 chevaliers furent faits prisonniers et conduits au Caire.
Malgré ces revers , les chevaliers disputaient le terrain pied à pied et faisaient de suprêmes efforts pour ressaisir leur ancienne conquête. L’an 1303 , les troupes du Temple et de l’Hôpital réunies pour la seconde fois à celles de Casan , firent de nouvelles tentatives contre les Musulmans ; mais elles furent si maltraitées en deux rencontres , que les chevaliers prirent le parti de retourner en Chypre. En 1306, le grand-maître, mandé par le pape , se rendit h la cour d’Avignon avec soixante de ses chevaliers.
Ici commence le drame final qui précéda la destruction de l’ordre et qu’on verra successivement se dérouler dans les chapitres suivants.
CONSTITUTION DE L'OItDRE DU TEMPLE.
La première dignité de l’ordre était celle de grand-maître , dignité élective , à laquelle étaient attachées la plupart des prérogatives de la royauté. Puis venaient :
Le grand-prieur, le sénéchal , le maréchal , le trésorier ;
Les visiteurs généraux ;
Les maîtres provinciaux;
Les baillis , prieurs ou maîtres ;
Les précepteurs ou commandeurs.
Les divisions territoriales étaient en provinces , bailliagtes , préceptoreries ou commanderies.
La France comprenait trois provinces correspondant à ce que plus tard l’ordre de Malte appela Langues , savoir :
La Provence ;
L’Aquitaine ;
La France.
Chaque province se divisait en prieurés. Un monument fait voir que le seul prieuré de Saint-Gilles comprenait cinquantequatre préceptoreries. Le Rouergue appartenait à ce prieuré.
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On a fait voir plus haut ce qu’étaient les préceploreries ou commanderies.
Les affaires de l’ordre se réglaient dans des chapitres généraux assemblés là ou le grand-maître avait sa résidence , et dans des chapitres provinciaux qui se tenaient au grantL prieuré de chaque province.
En peu d’années , l’accroissement de richesses et d’hommes chez les Templiers fut prodigieux. On leur connaît, avant l’année H 40 , dans tous les pays , des établissements considérables et plusieurs forteresses. Leur commanderie de la INougarède, dans PAriège, avait été fondée en 11 30. Avant 1150, ils s’établirent dans le Temple de Paris. En 1158, ils l’étaient sur le Larzac.
Mathieu Paris (1) assure que les Templiers possédaient , avant la fin du xne siècle, dans les divers Etats de l’Europe, neuf mille manoirs , termes que les Glossaires expliquent différemment , par rapport aux différents pays où ils étaient situés ; mais communément, par le terme de manoir ou de manse, on entendait le labour d’une charrue à deux bœufs. Le même auteur ajoute que chaque Templier est en état de fournir à l’entretien d’un chevalier pour la Terre Sainte.
Le père Honoré de Sainte-Marie , après Guillaume de Tyr, porte à deux millions le revenu total de l’ordre , ce qui donnerait un total de plus de cinquante-quatre millions de notre monnaie , revenu énorme dans un temps où le roi ne tirait de son domaine que quatre-vingt mille livres, équivalentes , d’après le même calcul , à environ deux millions deux cent mille francs actuels.
Dès l’année 1182, cinquante ans après son institution formelle , il n’existait point en Europe de potentats aussi riches que l’ordre du Temple. Ses biens ne cessèrent d’augmenter jusqu’à la fin. Leurs commanderies multipliées par les dons et legs pieux se répandirent sur toute la surface du monde. Aussi , vers la fin , le faste des chevaliers était prodigieux, et
(1) Bénédictin Anglais , vivant au xiu* siècle et auteur d’une histoire qui comprend les événements de ce royaume depuis l’an 10(36 jusqu’à 1259.
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rien n’égalail la magnificence qu’ils déployaient dans leurs églises.
Les pères du Concile de Troyes (11 28), en approuvant l’institution des Templiers, remirent à saint Bernard, qui se trouvait k ce concile , le soin de prescrire la règle et l’habit à cet ordre naissant.
Nous avons cette règle divisée en 72 articles , mais dont plusieurs furent ajoutés après la multiplication de l’ordre. Elle enjoint aux chevaliers d’entendre l'office divin tout entier, du jour et de la nuit, leur permettant néanmoins d’y suppléer en récitant un certain nombre de Pater , lorsque le service militaire les empêchera d’y assister. Elle leur ordonne de faire abstinence les lundi et mercredi outre les vendredi et samedi, et leur défend la chasse.
Ils prirent l’habit blanc , savoir la robe k chaperon et le manteau , k quoi le pape Eugène III , l’an 1 1 46 , ajouta une croix patriarchale rouge k l’endroit du cœur. Cinquante ans après , en 1182 , dans un chapitre général tenu k Jérusalem, ils changèrent la croix patriarchale en une noire k huit pointes , pareille k celle des Hospitaliers , bordée de blanc.
Ce costume, comme ou voit , avait la plus grande analogie avec celui des Bernardins , et l’on peut dire même qu’il ne les distinguait guère des autres hommes que par sa couleur , parce qu’alors la forme des habits des religieux était peu différente de celle des laïques. Ceux-ci, aussi bien que les religieux , portaient une longue robe serrée par une ceinture , et une espèce de chaperon ou de capuce en place de chapeau. Il n’y avait que les gens du commun qui portassent des habits courts.
Le reste du costume des Templiers se complétait au moyen d’un ceinturon en cuir noir où pendait une forte épée k deux tranchants, dont la poignée était taillée en croix, de bottes retroussées k éperons et d’une longue barbe.
Les dignitaires de l’ordre se distinguaient par une chaîne autour du cou , k laquelle pendait un médaillon.
Tel était le costume des Templiers dans leur intérieur; mais lorsque le devoir les appelai taux combats , ils se revêlissaient de l’armure complèteen fer, telles que la portaient les chevaliers de celte époque.
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D’après les mêmes statuts , chaque Templier pouvait avoir un écuyer ou servant d’armes et trois chevaux de monture ; mais il leur était interdit d’employer dans leurs équipages toute dorure et ornements superflus.
Les Templiers portaient un étendard , mi-parti de noir et de blanc, surmonté d’une croix de gueule, glorieux gonfanon déposé dans le sanctuaire : on le nommait Bauceant, et on y lisait cette légende d’humilité : « Nonnobis, Domine , » non nobis , sed nomini luo da gloriam. — Seigneur, ce » n’est point à nous qu’il faut attribuer la gloire , mais à ton » saint nom. » (1).
Leur sceau portait cette inscription : Sigillvm mililum Ghristi.
Leur écusson était d’argent , à la croix pâtée et alaisée de gueules.
Pour devenir chevalier du Temple , il fallait être issu d’une famille de chevaliers et né d’un père qui l’eût été ou bien eût pu l’être.
Nul ne pouvait être Templier sans avoir déjà reçu la chevalerie.
Aux trois vœux d’obéissance , de chasteté et de pauvreté , on ajoutait celui de la défense de la Terre Sainte.
Les obligations des Templiers étaient immenses, et on Igs rappelait à l’instant des vœux solennels comme la règle mémorable de leur vie (2). Quand un néophite se présentait , on
(1) Jacques de Vitry.
(2) Le postulant était conduit dans une chambre près du lieu où se tenait le chapitre. Là , on lui envoyait trois des plus anciens chevaliers pour l'interroger sur sa vocation et lui faire connaître la gravité de l’engagement qu’il allait contracter. Après cet interrogatoire , les chevaliers rentraient dans l’assemblée pour rendre compte. Alors le maître interpellait à haute voix tous les chevaliers présents de faire connaître les causes d’empêchement qui pouvaient être à leur con. naissance et , en cas de non opposition , demandait au chapitre s’il lui plaisait de le mander devant lui. Sur l'assentiment de l’assemblée, le récipiendaire était introduit, et après s'être agenouillé devant le chef et les mains jointes , il faisait sa demande , et la réception s'opérait après de longues interpellations que nous ne reproduisons pas ici, parce que nous les retrouverons plus loin, avec tous leurs détails,
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lui demandait quelle était sa province , sa nation et son vœu : « Je veux le pain et l’eau , » devait répondre l’initié , comme dans les antiques mystères. « Mon frère, répliquait le maître du chapitre , vous vous exposez à de grandes peines ; quand vous voudrez dormir, il faudra veiller; quand la fatigue brisera vos membres , vous n’aurez pas de repos ; il vous faudra quitter votre famille, votre pays, votre manoir dans la campagne fleurie pour les plaines de sable et les horizons du désert sans bornes. » — Si le néophyte persistait , le maître l’interrogeait sur sa vie et ses habitudes : « Es-tu sain de corps? Es-tu fiancé?» — Et le récipiendaire, la main haute , faisait vœu de pauvreté, de chasteté et d’obéissance; puis il jurait de défendre la croyance et les mystères de la foi , à ce point de lutter de toutes ses forces contre le mécréant jusqu’à la mort (1).
Voici le beau portrait que nous a laissé saint Bernard de cette admirable milice :
« Ils vivent sans avoir rien en propre , pas même leur volonté; ils sont pour l’ordinaire vêtus simplement et couverts de poussière ; ils ont le visage brillé des ardeurs du soleil , le regard fixe et sévère. A l’approche du combat, ils s’arment de foi au dedans et de fer au-dehors ; leurs armes sont leur unique parure ; ils s’en servent avec courage dans les plus grands périls , sans craindre ni le nombre , ni la force des barbares. Toute leur confiance est dans le Dieu des armées , et en combattant pour sa cause , ils cherchent une victoire certaine ou une mort sainte et honorable.
dans les interiogatoires de quelques Templiers, quand il s'agira de leur procès.
(1) « Je jure de consacrer mes discours , mes armes , mes forces et ma vie à la défense des mystères de la foi et à celle de l’unité de Dieu, etc. Je promets aussi d’être soumis et obéissant au grand-maître de l’ordre toutes les fois qu'il en sera besoin ; je passerai les
mers pour aller combattre ; je donnerai secours contre les rois et princes infidèles , et , en présence de trois ennemis, je ne fuirai point; mais quoique seul , je les combattrai si ce sont des infidèles. » (Archives de l’abbaye d'Alcaboxa , en Aragon).
TEMPUERS.
» Oh! l’heureux genre de vie, dans lequel on peut attendre la mort sans crainte , la désirer avec joie et la recevoir avec assurance ! »
(Saint Bernard. Exhortalio ad milites Templorum).
Les lois pénales , d’après les statuts , étaient douces. Cependant, il est à croire que dans la suite et à cause du grand relâchement de l’ordre on en accrut la rigueur. Raoul de Presles , premier témoin entendu devant la commission pontificale , dit qu’un chevalier lui avait parlé des terribles prisons qui , dans l’ordre , punissaient la désobéissance, et l’aspect de certains cachots dans les commanderies vient à l’appui de cette assertion.
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